Je me souviens…

«Je souhaite que notre société se souvienne des dysfonctionnements majeurs que la crise nous a dévoilés à propos du traitement réservé aux aînés», écrit l'autrice.
Photo: Pascal Pochard-Casabianca Agence France-Presse «Je souhaite que notre société se souvienne des dysfonctionnements majeurs que la crise nous a dévoilés à propos du traitement réservé aux aînés», écrit l'autrice.

Comme nombre de mes concitoyens vivant en CHSLD, ma vie a connu une fin abrupte en ce printemps de pandémie. Cette vie, centenaire depuis le 24 mars, s’est donc ajoutée au total des décès enregistrés au Québec le 4 mai 2020. Mais elle n’a pas été comptabilisée dans le bilan des décès attribuables à la COVID-19, car ce n’est pas le virus qui a causé ma mort, mais plutôt les circonstances aggravantes dues au manque de ressources et aux problèmes majeurs d’organisation des services en CHSLD. Des circonstances déshumanisantes que la crise a malheureusement catalysées, emportant par le fait même de trop nombreuses victimes collatérales.

Pour ma part, j’ai vécu mes dernières semaines, et surtout mes dernières journées, dans un état de grande confusion. Mon déclin a débuté dès le moment où l’on m’a sortie de ma chambre, que j’occupais depuis plus de sept ans, pour me relocaliser à un étage supérieur afin, disait-on, de m’éviter tout contact potentiel avec le virus. Ont ainsi disparu, en un instant, mes points de repère et mes contacts quotidiens avec le personnel qui connaissait mon état et ma routine, sans parler des visites routinières de mes enfants. Les nouveaux contacts avec tous ces visages inconnus et masqués ont généré une anxiété et une incompréhension importantes, qui m’ont accompagnée jusqu’à la fin. J’ai aussi pu constater le désarroi et l’inquiétude dans les yeux des soignants de mon nouvel étage, dont plusieurs ne semblaient pas habitués au fonctionnement de l’établissement (étant adressés par des agences de placement), alors qu’ils tentaient de composer avec ce « branle-bas de combat » généralisé.

Je me souviens… de la chute vers un départ hâtif

Dans la nuit du 11 avril, voulant me rendre aux toilettes, je suis tombée au sol et ma prothèse de hanche a encaissé le choc. C’est bien connu, de telles chutes signent souvent un départ précipité chez les personnes du « vieil âge ». Ainsi, les semaines suivantes furent plus qu’éprouvantes, durant lesquelles mon état alternait entre une conscience confuse et des soubresauts de douleur intense. Je remercie maintenant ma mémoire à court terme vacillante, qui m’a permis de traverser mes derniers moments de vie sans le souvenir constant des souffrances vécues les heures ou les journées précédentes. Le 30 avril, ma prothèse de hanche s’est probablement disloquée. Mon cœur a été meurtri d’autant plus par le fait que mes enfants aient été informés sur le tard, et de façon imprécise, de l’urgence d’augmenter très fortement mes doses de morphine, ce qui allait me plonger en phase terminale, et ce, sans véritables soins palliatifs. Il aura fallu l’intervention d’une infirmière clinicienne fort avisée pour passer le message correctement. Dès lors, quelques-uns de mes enfants ont eu la permission de venir me faire leurs adieux en personne — une chance inouïe, que la majorité des familles n’a pas connue —, ce qui m’a procuré quelques brouillards de conscience joyeuse et des touchers chaleureux avant la fin.

Je me souviens… de l’essentiel

Née en 1920, j’ai traversé différentes époques et été témoin de nombreux événements historiques, des plus éprouvants comme des plus inspirants. J’ai eu la chance et l’honneur de fonder une famille heureuse de neuf enfants avec l’homme de ma vie. Trois d’entre eux sont partis avant moi, emportés par le cancer, au même titre que mon mari, qui est mort à l’âge de 54 ans. Le fait d’élever de nombreux enfants avec des moyens limités, qui plus est en tant que mère monoparentale, a donné tout son sens aux principes que je me suis efforcée d’incarner quotidiennement, au bénéfice de ma progéniture : s’aimer soi-même, témoigner son amour et offrir son soutien aux autres, peu importe les aléas de la vie, accueillir chaque nouvelle journée comme un cadeau et, toujours, regarder de l’avant. Je suis partie avec la certitude d’avoir vécu une vie bonne, modeste, mais riche sur plusieurs plans, parsemée d’embûches, mais remplie de joie.

Souvenez-vous… de nous

Depuis le début de cette pandémie, beaucoup a été dit sur la situation préoccupante des CHSLD, et beaucoup restera à dire. Je souhaite que notre société se souvienne des dysfonctionnements majeurs que la crise nous a dévoilés à propos du traitement réservé aux aînés. Souvenez-vous des trop nombreuses personnes qui sont parties en se sentant seules et abandonnées, ou des autres, comme moi, qui auraient peut-être survécu au passage de la crise. Souvenez-vous des familles endeuillées qui n’ont pu dire au revoir à leurs proches et qui attendront péniblement le moment où elles obtiendront l’autorisation d’organiser des funérailles.

Fidèle lectrice du Devoir pendant plus de 80 ans, je suis demeurée à l’affût de l’évolution des enjeux politiques, sociaux et économiques à travers les années. Ma famille et moi avons traversé les différentes étapes du fondement de l’État-providence au Québec, qui nous a donné accès à des ressources essentielles, entre autres en termes de santé et d’éducation. Lorsque je rappelais à mes enfants qu’ils devaient être reconnaissants envers ce que la vie leur offrait, je pensais à la chance que nous avions de vivre dans l’une des sociétés les plus égalitaires au monde. Quand la crise sera passée et que la population aura eu le temps de pleurer ses disparus, souvenez-vous d’eux et de leurs proches. Souvenez-vous qu’il est possible de placer la santé et le bien-être collectif au-dessus des autres priorités. En leur honneur, souvenez-vous qu’il est possible de faire mieux…

*Lettre écrite par Mathieu Pigeon,un des petits-enfants d’Hélène Gascon-Touchette, avec d’autres membres de sa famille.

4 commentaires
  • Paul St-Gelais - Abonné 31 mai 2020 03 h 06

    Hélas, ce n'est qu'un début.

    Toutes mes condoléances à la famille et aux amis proches. La précarité et la misère dans lesquelles nous retrouvons nos ainé(e)s pendant cette pandémie n'est que notre version de la précarité qui s'est répandue à travers la planète, en Europe surtout, chez les peuples perdants de la mondialisation. Cette dernière impose des règles qui détruisent les institutions et les civilisations. Nous sommes 'épargnés', non pas que nous le méritons plus que les autres, mais parce que notre pays est un exportateur de richesses naturelles. Les voeux pieux de notre p.m. Legault ne pourront se réaliser faute d'argent, car la 2e vague de la pandémie n'est rien en regard de la vague des 'boomers', dont je suis parmi les plus vieux, qui submergera le système de santé mondial. On doit s'impliquer d'avantage dans la gouvernance mondiale ou élargir la portée de la loi sur l'aide médicale à mourir...

  • Marc Pelletier - Abonné 31 mai 2020 16 h 02

    Merci de ce beau témoignage

    Merci M. Mathieu Pigeon de nous faire part de ce que fut votre grand-mère centenaire.

    - " Elle fut une fidèle lectrice du Devoir pendant plus de 80 ans .

    - Elle inculqua les principes suivants à ses enfants : " S'aimer soi-même, témoigner son amour et offrir son soutiens aux autres....., et toujours regarder de l'avant. "

    - Vous dites aussi, en conclusion de votre témoignage : " Souvenez-vous qu'il est possible de placer la santé et le bien-être collectif au-dessus des autres priorités. En leur honneur ( nos vieux qui nous ont quitté ), souvenez-vous qu'il est possible de faire mieux... ".

  • Marc Pelletier - Abonné 31 mai 2020 16 h 25

    Suite....

    J'ai omis de mentionner que je vous offre M. Pigeon, ainsi qu'à tous les membres de votre famille, mes plus sincères condoléances pour la perte d'une personne chère qui a su être un phare pour plusieurs de ses descendants.
    Votre témoignage m'a touché !

    Un mot concernant votre conclusion : oui, il est possible de faire mieux et présentement les discours de nos premiers ministres nous portent à croire qu'il en sera ainsi, mais comme les " bottines ne suivent pas toujours les babines ", je me garde une petite gêne avant de me réjouir trop rapidement.

    L'attitude des citoyens, incluant celle des lecteurs du Devoir, me laisse à penser qu'il faudra peut-être une deuxième vague avant que le " Je me souviens " s'implante en chacuns de nous.

  • Mathieu Pigeon - Abonné 31 mai 2020 21 h 14

    Merci pour votre soutien

    À M. St-Gelais et à vous, M. Pelletier, au nom de ma famille, merci pour vos bons mots. À votre instar, j'aurais aussi beaucoup à dire sur les tenants et aboutissants de cette crise, mais je m'en tiendrai ici à la formule, très imparfaite : "Il n'en tien qu'à nous". Je sais, c'est exponentiellement plus complexe que ça.... Toutefois, je tiens à conserver, en cette période décourageante, ma croyance envers les capacités émancipatrices de l'humain. Elles sont et demeureront toujours là, peu importe les idéologies, les systèmes de pouvoir et les luttes des groupes sociaux, comme la dialectique de l'histoire nous l'enseigne... Le progrès social est, inexorablement, toujours possible.

    Très cordialement,
    Mathieu Pigeon