Lettre d’un bénévole épuisé de se réinventer

L’auteur se fonde sur sa longue implication dans le domaine de la musique classique pour en appeler à une meilleure reconnaissance du secteur culturel.
Pedro Ruiz Archives Le Devoir L’auteur se fonde sur sa longue implication dans le domaine de la musique classique pour en appeler à une meilleure reconnaissance du secteur culturel.

Depuis plus de 50 ans je participe à la vie culturelle du Québec et du Canada. J’ai commencé aux Jeunesses musicales de Sherbrooke, pour ensuite siéger au conseil des Jeunesses musicales du Canada (JMC), puis j’ai présidé les Jeunesses musicales internationales, assumé diverses responsabilités à l’Orchestre symphonique de Sherbrooke, à l’Orchestre symphonique de Montréal, au Centre d’arts Orford, à l’Opéra de Québec, à l’École supérieure de ballet du Québec, au Concours international d’orgue du Canada et j’en passe.

Je ne veux pas faire ici étalage de mon implication, mais remettre certaines choses en perspective à ce moment précis de la vie culturelle au Québec.

Quand, à la mi-mars, on nous a avisés de fermer les salles de concert et de tout mettre sur pause, nous avons tous compris l’urgence de la situation. Le contact a disparu quelques semaines pour soudainement resurgir en nous soulignant l’importance de se « réinventer » et de mieux s’intéresser à l’art numérique. En 50 ans, c’est la quatrième fois, si ma mémoire est bonne, que nos partenaires gouvernementaux nous font ce type de leçon. Pourtant, rarement ces demandes sont appuyées par des politiques conséquentes.

Ma première demande de réinvention fut celle de développer un nouveau public plus jeune et plus diversifié, comme si personne n’avait vu la situation. La commande était honorable. Les JMC se spécialisaient dans le développement de l’auditoire, on aurait donc pensé à une collaboration plus intime et à une augmentation des budgets. Ce fut tout le contraire. Mais chaque organisme a tenté et souvent organisé des activités pour le jeune public et les familles. Pendant ce temps, le ministère de l’Éducation éliminait la musique à l’école, Radio-Canada en région annulait ses concerts gratuits, les captations disparaissaient, l’orchestre de Radio-Canada était aboli, les émissions de musique classique se réduisaient comme peau de chagrin, on annulait la seule antenne privée de musique classique à Montréal, à Télé-Québec rien… Mais, s’il vous plaît les organismes culturels, réinventez votre public !

On nous a ensuite demandé d’ajouter plus de musique contemporaine et si possible canadienne. Excellente idée ! Certains subventionneurs ont ajouté des budgets pour des commandes d’œuvres canadiennes. Bravo ! Mais quand vient le temps de programmer, le public n’est pas toujours au rendez-vous. Si une maison d’opéra doit remplir à 80 % sa salle pour faire ses frais et que l’œuvre moderne ne la remplit qu’à 50 % , qui paie le manque à gagner ?

La troisième réinvention découle des deux premières. N’ayant pas de budget accru et ayant saupoudré de petites sommes pour des nouvelles initiatives de réinvention, ministères et conseils nous ont suggéré de trouver l’argent ailleurs : dans le privé. Petit à petit, les conseils d’administration sont devenus des conseils axés sur la collecte de fonds, appuyant des équipes professionnelles passant un temps incroyable à quêter, solliciter, organiser, laissant la mission de base entre les mains des directions artistiques. Cette façon de faire à cheval entre l’Europe et les États–Unis demeure, quant à moi, périlleuse, avec déjà des effets très négatifs sur le public et sur les activités culturelles hors des grands centres.

La crise de la COVID-19 nous entraîne vers une quatrième demande de réinvention. Je souhaiterais cette fois un peu de leadership, et que chaque organisation ne doive pas, encore une fois, se débrouiller. Le numérique, en musique, en danse et à l’opéra, est sûrement une voie de remplacement, mais pas une solution à long terme.

Plutôt qu’une quatrième vague de réinvention, il faut quelques énoncés politiques très clairs :

1. On ne laissera tomber aucun organisme culturel québécois ou canadien en ces temps de pandémie.

2. Si la relance est incertaine, on va compenser chaque dollar perdu jusqu’à ce que la situation se rétablisse. Et si l’on ne peut produire des concerts ou des spectacles que pour 500 personnes au lieu de 2000, on sera là pour éponger le manque à gagner.

3. On accepte au plus vite d’appuyer des initiatives nouvelles dans des parcs, à Lanaudière ou ailleurs en plein air ou numériquement, ou à la radio, ou à la télé, afin de relancer la saison, même écourtée.

4. On accélère les investissements en immobilisations de plusieurs groupes en attente d’une décision.

5. On songe sérieusement à réviser la façon dont on analyse les dossiers des organismes culturels. Il s’agit, d’une part, de rééquilibrer les budgets des grandes villes et ceux des régions, quitte à régionaliser la décision culturelle, et, d’autre part, d’avoir un organisme qui ne s’occupe que des grandes institutions, qui ne peuvent plus être sans arrêt en campagne de refinancement alors que leur mission est connue et enracinée depuis des lustres. On spécialiserait un autre partenaire qui s’intéresserait aux nouvelles initiatives, aux créations, aux nouveaux organismes. Il s’agit de concevoir les choses non pas en fonction de la bureaucratie, mais plutôt en ayant l’artiste comme point central et la pérennité des institutions comme objectif prioritaire.

Je ne jetterai pas le blâme, pour la situation actuelle, sur le gouvernement en titre, le précédant au Québec nous ayant donné trois ministres en quatre ans. Mais il est temps de comprendre que la culture au Québec est la pierre d’assise de notre société distincte. Pour ceux qui sont plus axés sur les chiffres, j’ajouterai que c’est une industrie forte, vigoureuse et essentielle. Pour ceux qui aiment leur patrie, je dirai que nos artistes sont nos meilleurs ambassadeurs partout dans le monde, bien avant nos politiciens, nos entrepreneurs et même nos sportifs.

Alors, même un humble bénévole peut espérer des lendemains qui chantent.

4 commentaires
  • Gilbert Turp - Inscrit 30 mai 2020 09 h 47

    Magistral !

    Tout ce qui est dit sur l'état de la culture, tant pour les artistes que pour les institutions, est en plein dans le mille. C'est exactement le bon diagnostic et en plein, il apporte ce que je crois être les meilleurs remèdes.

    C'est le texte le plus fort sur l'état de la culture que j'ai lu depuis des lunes.

    Puisse Monsieur Goulet être entendu (et son texte appliqué !)

    • Daniel Constantineau - Abonné 30 mai 2020 14 h 26

      J'appuie totalement le commentaire de monsieur Turp : en plein dans le mille ! Le billet de monsieur Goulet pourrait remplacer à lui seul, en exagérant à peine, la brique de la nouvelle Politique culturelle du Québec. Et puisqu'il s'agit également d'un plan, la lecture de ce texte devrait être imposé aux agents et dirigeants du CALQ et du MCCQ, qui peinent misérablement à nous en fournir un.

  • Éric Laporte - Inscrit 30 mai 2020 15 h 24

    À point, mais...

    On me demande toujours d'où je viens, dans mon travail de chanteur lyrique en Allemagne, en Autriche, en France, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, en Suisse, en Croatie, je réponds toujours "je viens du Québec". Est-ce que cela a vraiment une valeur ? Je n'en ai vraiment jamais eu l'expérience et l'impression.

  • Jean-Pierre Harel - Abonné 31 mai 2020 21 h 46

    Y a-t-il des décideurs à l'écoute ?

    Bravo Monsieur Goulet pour votre prise de parole. Faut-il toutefois encore rappeler autant aux dirigeants qu'aux citoyens que la Culture constitue 5 % du PIB au Québec, car certaines personnes, pour ne pas dire la très grande majorité, n'accorde d'importance qu'à ce qui se chiffre. Comme je m'évertue à le répéter, si tout le secteur alimentaire, de la production à la vente, demeure le secteur vital d'une soiciété, celui des arts est essentiel. Essentiel à son identité, à son appartenance, à son harmonie, à son épanouissement, à son bonheur. Les recherches sont unanimes, les statistiques le confirment, les arts et la culture nous sont essentiels.