L’espace urbain et collectif et les règles de distanciation, selon Gérard Beaudet

La lutte contre la COVID-19 nous plonge dans une crise qui bouleverse nos certitudes. Est-ce que cette crise va modifier notre façon de vivre et notre rapport aux autres ? Le Devoir a demandé à différentes personnalités de réfléchir aux conséquences de la pandémie dans nos vies. Cette réflexion vous sera présentée en page Idées pendant le mois de mai. Aujourd’hui : Gérard Beaudet et les espaces urbains.

Les vues à vol d’oiseau de lieux publics emblématiques désertés qui nous sont proposées depuis plusieurs semaines sont déconcertantes. Ces places, esplanades et autres espaces publics iconiques sont en effet habituellement renommés pour les foules qui s’y pressent. Quiconque a fréquenté Time Square et Central Park à New York, les Ramblas de Barcelone, la place Saint-Pierre à Rome, les Champs-Élysées à Paris, la promenade de Southbank et St. James Park à Londres, le Millenium Park de Chicago, la terrasse Dufferin dans la Vieille-Capitale ou les Vieux-Ports de Montréal et de Bordeaux sait d’instinct que le charme de ces lieux opère d’autant plus et mieux qu’on y est nombreux.

Certes, il s’agit souvent d’aménagements exceptionnels en eux-mêmes. Il n’en reste pas moins que leur animation habituellement spontanée leur confère un attrait supplémentaire. Et cela vaut également, toutes proportions gardées, pour la plupart des espaces publics de moindre envergure disséminés dans les cœurs historiques et les quartiers anciens des villes de toutes tailles, de même que dans un nombre croissant de banlieues. Le concept de distanciation physique leur est étranger.

Les comportements exigés présentement — et pour une durée indéterminée — de ceux qui les fréquentent sont donc contre nature. Certes, des malentendus, des tensions, voire des conflits peuvent exister entre les usagers, mais jamais au point où une limitation de la fréquentation et de ses modalités aussi strictes que celles qui sont imposées soit souhaitée. Il est donc difficilement envisageable que les comportements attendus en ces temps de pandémie se traduisent par des aménagements permanents, du moins à court terme. On ne doit pas écarter pour autant la possibilité que certaines pratiques appellent de nouveaux équipements ou des aménagements inédits. Mais ceux-ci seront tout autant redevables à d’autres enjeux actuels, dont ceux reliés aux changements climatiques, qu’aux conséquences directes de la pandémie. De toute évidence, la crise actuelle n’engendrera pas, en elle-même, des transformations spatiales d’une envergure assimilable à ce que le chantier de l’hygiénisme a entraîné en deuxième moitié du XIXe siècle. Du moins, pas dans les espaces publics dont on vient de parler

En revanche, la crise a d’ores et déjà non pas tant révélé que confirmé l’acuité de deux problèmes connus de plus ou moins longue date. Le premier concerne les carences de quartiers dont la densité de population, la défavorisation de nombreux voisinages, les spécificités du parc de logements et l’insuffisance d’espaces publics de qualité constituent un cocktail qui a joué un rôle déterminant dans la propagation du virus.

Bien que beaucoup ait été fait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour corriger des situations dénoncées, parfois depuis les années 1840, dans certaines villes industrielles, l’équité spatiale est loin d’être acquise dans nos grandes agglomérations. Déjà, les données sociosanitaires montrent depuis quelques années un ralentissement des avancées, voire des reculs inquiétants. La crise n’a fait que confirmer la vulnérabilité de ces milieux. Ici, l’espace collectif ne peut se résumer aux espaces publics. Il ne saurait donc suffire d’ajouter ici et là quelques placettes ou carrés de pelouse. C’est l’ensemble de ce qui constitue un milieu de vie et de travail qui doit être pris en compte. Et il faudra faire preuve d’originalité. Par exemple, en faisant en sorte que le chantier de rénovation et de renouvellement du parc des équipements scolaires soit abordé selon une perspective élargie — ce qui est timidement amorcé — et en accordant une attention particulière à la mixité d’usage et à la polyvalence des installations et des espaces. L’innovation sociospatiale devra s’imposer.

La mobilité

Le second problème a trait à la mobilité. L’exigence de distanciation a rendu manifeste l’étroitesse des trottoirs sur de nombreuses artères commerciales, tandis que l’augmentation de l’usage des vélos a rendu plus évidente la difficile cohabitation cyclistes-automobilistes. Plusieurs initiatives ont été lancées dans bon nombre de villes au cours des dernières années pour apporter des solutions à ces problèmes. Les résistances ont toutefois souvent été fortes, même si on était rarement confronté à des remises en question radicales et extensives de la place de l’automobile. L’occasion est belle de poursuivre sur cette lancée, voire d’anticiper des gains importants. La diminution forcée de la circulation véhiculaire permet des expérimentations qui pourraient susciter un engouement pour des pratiques qui justifierait de les pérenniser. Élargissement de trottoirs, empiétements de terrasses sur la chaussée, utilisation d’espaces libres institutionnels à titre de terrasses ou d’espaces verts à caractère public, voire de jardins communautaires, chaussées partagées selon des modalités et des temporalités variables constituent autant de voies à explorer.

Si une certaine improvisation et la diminution des contraintes administratives s’imposent comme modus operandi en ces temps difficiles, l’une et l’autre ne doivent toutefois pas présider à la pérennisation des initiatives les plus concluantes. L‘accroissement des superficies et l’aménagement permanent du domaine public, aussi bien intentionnés soient-ils, ne sauraient être lancés sans précautions. Les effets de mode, les interprétations trop enthousiastes des résultats et la banalisation de certains impacts peuvent être mauvais conseillers.

On rappellera que quelque 200 rues commerciales ont été piétonnisées au Canada et aux États-Unis dans les années 1960 pour répondre à la concurrence des centres commerciaux, dont le mail Saint-Roch à Québec. Or, malgré la qualité incontestable de nombreuses réalisations, moins d’une vingtaine d’entre elles ont tenu le coup plus de quelques années. Et si le mail Sparks d’Ottawa est du nombre, c’est qu’il est l’objet depuis plusieurs décennies d’un acharnement aménagiste. À la même époque, plusieurs places publiques ont été créées ou réaménagées en privilégiant des surplombs ou de légers encaissements par rapport aux trottoirs environnants. Ces dénivelées, bien que rarement très prononcés, ont néanmoins eu un impact négatif sur la fréquentation de ces espaces. La prudence est donc de mise.

Ces exemples et d’autres qui auraient pu être évoqués montrent que l’urbanité n’est pas le produit d’une science exacte. Les résultats des initiatives anticipés par les décideurs et les concepteurs ne sont pas toujours au rendez-vous et des détournements d’aménagements par les usagers ont parfois des conséquences aussi inattendues que réjouissantes.

Une certaine prudence s’impose également, pour des motifs similaires, à l’égard de l’urbanisme de modèles, qui fonctionne souvent sur la base d’une décontextualisation qui rend les emprunts risqués, voire très discutables. Quant aux comportements adoptés en temps de crise, bien malin celui qui peut prétendre savoir ce qui se révélera durable. Mais comme l’histoire urbaine l’a régulièrement montré, à quelque chose malheur est bon. Sachons par conséquent tirer parti de l’occasion qui nous est offerte, même si nous nous en serions bien passés.


 
2 commentaires
  • François Poitras - Abonné 13 mai 2020 07 h 03

    Laboratoire urbain

    S'il est un quartier montréalais qui fut repensé, remodelé selon l’approche de décarbonisation, i.e., de de la guerre ouverte à l'automobile et au stationnement, c'est le Plateau Mont-Royal.

    10 années d’expérimentation idéologique ont fait de cet arrondissement un véritable laboratoire urbain. Et pourtant aucune étude un tant soit peu sérieuse n’y est menée, aucun résultat tangible des kyrielles de mesures controversées n'a jamais été divulguée. Malgré les nombreuses promesses des politiciens locaux à cet effet. Alors, que tout un chacun peut constater le lamentable délabrement commercial du quartier, un quartier renommé internationalement et pendant des décennies pour la vitalité et l’originalité de son offre commerciale.

    De même, on ne peut que constater la perte de valeur relative du parc immobilier du Plateau malgré l'arrivée de milliers de migrants français séduits par l’européanité du quartier.

    Aujourd’hui, Valérie Plante veut transformer la rue Saint-Denis en autoroute à vélos sans la moindre étude d’impact. Aujourd’hui, le maire de l'arrondissement poursuit l'ineffable travail du duc Ferrandez.

    Dans l’opacité la plus totale.

  • Denis Carrier - Abonné 13 mai 2020 09 h 09

    La fin de l'ère des antibiotiques et de l'arrivée de nouvelles maladie dites émergeantes nous obligent à remettre beaucoup de choses en questions incluant l'urbanisation. Nous avons vécu la sédentarisation poussée jusqu'à la création de mégalopoles. Cette situation qui va à l'encontre de la nature fait réagir celle-ci à la hauteur du problème.
    Félicitation au Devoir de mettre de l'avant cette série d'articles. Elle va nous porter à une réflection en profondeur.