Personne n’est prêt à l'approche de la mort

«Alors, sous la lumière pâle et froide, les plus chanceux auront une main moite sous un gant, pour tenter de rassurer ce qui vibre et passe au travers de ce corps, cette volupté-volonté de vivre qui fut et peut-être voudrait crier
Photo: «Alors, sous la lumière pâle et froide, les plus chanceux auront une main moite sous un gant, pour tenter de rassurer ce qui vibre et passe au travers de ce corps, cette volupté-volonté de vivre qui fut et peut-être voudrait crier "encore"», écrit l'auteure.

Nous avons élaboré depuis quatre décennies — et bien avant ! — de précieux savoirs sur l’accompagnement des mourants, de la pharmacologie aux théories de l’empathie : unités et maisons de soins, centres de formation, associations, groupes de recherche et revues, regroupements d’aidants, professionnels et bénévoles, etc.

Tout à coup, ces savoirs deviennent caducs. Pas abolis, mais rabattus au sol, aplatis… Ce n’est qu’une des violences, incongrues, folles braques, du virus. Néanmoins pas un motif, pour nous, de devenir fous braques.

Comme vivants, nous avons tant de responsabilités.

Beaucoup de soignants ont été confrontés jusqu’à maintenant à des morts annoncées. Mais là… Ces malades, saisis de l’impromptu, nous regardent, parfois derrière des masques et des tubes, affaissés et pour le moins dans le désarroi absolu du « comment en suis-je arrivé là, c’est ça mourir ? ».

Non seulement ceux « à bout d’âge » — si tant est que cela existe ! —, mais les personnes si malheureuses et de hasard porteuses de cet incroyable virus incongru en sont réduites à mourir en solitaires. On a beau penser que c’est ainsi, oui, le refrain, et les anecdotes qui sourdaient avant, de-ci de-là : un tel a « lâché prise » […] alors que sa fille était partie prendre un café. Ou encore : on meurt toujours tout seul (de fait, à partir du moment où on admet que chacun de nous est un sujet individuel).

Mais là ! Avant de lâcher le souffle ultime, si raréfié, il y a beaucoup d’instants, égrenés dans le mystère et une certaine rythmie du travail de la mort, qui laissent une virgule temporelle au moins se manifester.

Alors, sous la lumière pâle et froide, les plus chanceux auront une main moite sous un gant, pour tenter de rassurer ce qui vibre et passe au travers de ce corps, cette volupté-volonté de vivre qui fut et peut-être voudrait crier « encore ». Cette main, si loin de l’étreinte que leur biographie a pu leur apprendre à goûter et à offrir. (On pense à des gens qui veulent à cor et à cri silencieux tenir dans leurs bras celles et ceux que la vie a fait advenir pour eux.)

Formidable et vital geste de douceur, si insolite dans la panique contrôlée. Mais émanant du métier ardu de qui se trouve là, à ce moment : préposée venue désinfecter les alentours, infirmier faisant sa tournée, médecin de garde. Tous auront peut-être l’impulsion de prononcer ces mots : « Vous — eh que là les prénoms importent —, vous êtes en train de rejoindre vos aimés partis. Vous, sachez que des êtres laissés derrière sont infiniment malheureux de cela et de la manière dont cela se présente. Et qu’ils se joignent dans l’amour que vous leur avez prodigué. Oui, x et y et… »

Les intervenants qui glissent dans leurs chaussons d’une chambre et d’un îlot à l’autre connaissent un multitâche qu’ils ne pouvaient qu’à peine imaginer avant : fonctions du protocole et des règles à suivre, à la fois en tremblant et en sentant l’acte validé, soit. Mais de ces patients « vigilés », ce regard qui s’éteint, pas un, pas deux, combien ?

Non, personne n’est prêt à cela, fût-il préparé.

Et pourtant. L’humanité n’a pas fini d’apprendre, la voix des morts nous le murmure, et dans le tendre, par-delà cette étrangeté planétaire.

Mes respects, au nom et en relais de tous les êtres qui sont décontenancés, choqués et endoloris, et ils sont multiples, par ce que les statistiques nous livrent.

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