Syrie, cette guerre qui n’en finit pas de finir

Des civils récupèrent ce qu'ils peuvent avant de fuir leur village, dans la province syrienne d'Alep.
Photo: Nayef Al Aboud Agence France-Presse Des civils récupèrent ce qu'ils peuvent avant de fuir leur village, dans la province syrienne d'Alep.

Qu’il soit plus facile de commencer une guerre que de la terminer est un adage qui trouve sa validation en Syrie. Voilà au moins trois ans que l’on sait que les milices armées djihadistes — qaïdistes, daechistes, salafo-wahhabites et tutti quanti — se dirigent vers une défaite générale. De revers en revers, certains de leurs membres syriens acceptent l’offre de réintégration dans la société syrienne, tandis que les étrangers rentrent dans leurs pays d’origine ou sont transférés vers de nouveaux États à déstabiliser.

Deux des pays qui commanditent la guerre par procuration, le Qatar et l’Arabie saoudite, ont jeté l’éponge dans cette aventure syrienne qui a tourné au fiasco. Les autres continuent à tester des formules de rechange : instrumentalisation des Kurdes, infiltration de forces spéciales, attaques aériennes, occupation militaire directe de régions convoitées de la Syrie. Le sort de ces procédés est peu susceptible d’être différent de celui de la carte djihadiste. Si l’issue est prévisible, le calendrier reste indéterminé.

L’expulsion des djihadistes d’Alep-Est en décembre 2016 et de la Ghouta orientale en mai 2018 ramène sous l’autorité gouvernementale la région occidentale de la Syrie, partie la plus peuplée du pays. Ne lui échappe que le gouvernorat d’Idleb dont les trois millions d’habitants sont sous l’emprise djihadiste depuis 2015. Idleb sert de repaire aux djihadistes irréductibles vaincus ailleurs.

Dépotoir djihadi et abcès sécuritaire, Idleb est enfin un territoire syrien contigu à la Turquie, où celle-ci cache mal ses ambitions expansionnistes « néo-ottomanes ». Le recouvrement par l’État syrien de sa province perdue permettrait d’amorcer la reconstruction de la Syrie et ouvrirait la voie à la prochaine et dernière étape : la fin de l’occupation par l’armée turque d’une bande de terre au nord et par l’armée étasunienne des régions pétrolifères à l’est de l’Euphrate. Alors la guerre cesserait, la paix serait restaurée et les réfugiés rentreraient chez eux.

Idleb en 2018 : partie remise

Sur la lancée de la reprise de la Ghouta orientale, les opérations militaires pour évincer d’Idleb les djihadistes dominés par al-Qaïda sont sur le point de débuter à l’été 2018, mais elles sont aussitôt interrompues. Pourquoi ? Parce que l’armée turque est présente (illégalement) à Idleb et que la Turquie protège des dizaines de milliers de djihadistes, levier et fer de lance de ses visées territoriales en Syrie.

Aux côtés de la Turquie s’alignent les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne, qui dépêchent bâtiments navals et avions de combat. On anticipe la diffusion par les djihadistes de vidéos censées représenter des attaques chimiques et destinées à influencer les opinions publiques occidentales. La perspective d’un affrontement avec la Russie fait craindre une guerre régionale, voire mondiale.

Prudente et patiente, la Russie, contre l’avis de la Syrie, fait reporter l’opération militaire. Elle ménage la Turquie, son nouveau partenaire dans les réalignements stratégiques mondiaux. Moscou fait signer à Ankara l’accord de Sotchi du 18 septembre 2018 par lequel une zone démilitarisée est créée à Idleb. La Russie concède ou fait mine de croire que des rebelles modérés côtoient les djihadistes à Idleb. La Turquie, elle, se fait fort de les séparer et de retirer les armes lourdes aux djihadistes afin que seuls ces derniers soient ciblés. Il ne se produit rien et il ne pouvait en être autrement, car la Turquie est leur associée. Ce montage n’est qu’un astucieux expédient pour gagner du temps et repousser l’échéance.

Idleb en 2020 : fin des atermoiements

Après des mois de finasseries, de récriminations et d’accrochages, l’heure de vérité sonne en décembre 2019 lorsque les djihadistes d’Idleb multiplient les tirs d’obus sur Alep. La coupe étant pleine, l’armée syrienne lance l’offensive pour la reprise d’Idleb avec appui aérien russe. Le 3 février 2020, l’armée turque intervient directement auprès des djihadistes et ses pertes vont en augmentant. Un affrontement avec la Russie pointant à l’horizon, la Turquie fait appel à ses alliés de l’OTAN, réclame des systèmes de missiles Patriot et une zone d’interdiction aérienne, autrement dit une guerre entre l’OTAN et la Russie.

Quant à l’Europe, elle est menacée d’une crise migratoire. Frégates russes lance-missiles et porte-avions français sont à proximité de la Syrie, et un porte-avions américain entre en Méditerranée. Cependant, rompant avec leur attitude de 2018, les Occidentaux ne montrent pas d’empressement à tirer les marrons d’Ankara du feu. Remontés contre les coups de menton d’Erdogan, le rapprochement turco-russe, l’achat de S-400 et le gazoduc Turkish Stream, ils sont bien aises de voir un président turc isolé s’empêtrer dans les contradictions de son opportunisme.

Nul doute qu’une rupture, même un choc militaire, entre la Turquie et la Russie ne les affligerait pas outre mesure. Voilà pourquoi Poutine et Erdogan concluent un cessez-le-feu le 5 mars, mais sa durée peut être courte. Quoi qu’il en soit, après Idleb resteront le nord et l’est de la Syrie à récupérer.


 
4 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 11 mars 2020 04 h 37

    De bons éléments d'analyse

    Merci, M. Saul, pour cet éclairage qui permet de comprendre un peu mieux ce qui se passe en Syrie pour le moment et ce dont les grands médias nous parlent peu.

    Il est utile de nous rappeler ainsi que « l’armée turque est présente (illégalement) à Idleb et que la Turquie protège des dizaines de milliers de djihadistes, levier et fer de lance de ses visées territoriales en Syrie. Aux côtés de la Turquie s’alignent les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne, qui dépêchent bâtiments navals et avions de combat. On anticipe la diffusion par les djihadistes de vidéos censées représenter des attaques chimiques et destinées à influencer les opinions publiques occidentales. »

    Dans ce contexte, la Turquie joue un double jeu : d'une part, elle est membre de l'OTAN, donc alliée des États-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne; d'autre part elle se procure de plus en plus d'armement auprès de la Russie et soutient les djihadistes en Syrie.

  • Loyola Leroux - Abonné 11 mars 2020 10 h 02

    Les islamistes qui s’entretuent, est ce bon pour l’Occident ?

    Récemment, dans un cocktail, un diplomate français me disait qu’il voyait d’un bon œil, les fanatiques musulmans et islamiques s’entretuer en Syrie, au Yémen et ailleurs dans les pays musulmans, au lieu de vernir en France, dépenser leur trop plein de haine contre les jeunes du Bataclan. Avait-il raison ?

    • Cyril Dionne - Abonné 11 mars 2020 12 h 59

      Oui.

  • Pierre Fortin - Abonné 11 mars 2020 16 h 14

    Merci pour ce texte Monsieur Saul


    Vous devriez écrire plus souvent car vos observations fort pertinentes sont un heureux complément aux informations ampoulées qui nous arrivent habituellement.

    On se demande à quel jeu s'adonne Recep Erdogan tellement sa politique apparaît impulsive autant que désordonnée. Il n'est pas certain que son peuple le suivra encore longtemps dans cette aventure qui a déjà coûté 55 vies et qui ne montre aucune solution prévisible. S'il annonce vouloir récupérer Alep et Idlib, qu'il considère comme parties intégrantes de la Turquie, il ne semble pas saisir la réalité géopolitique du Moyen-Orient.

    Voici ce qu'en dit le journaliste indépendant et commentateur politique Martin Jay * :

    « Personne dans toute la région n’a de relations plus compliquées et contradictoires qu’Erdogan. Il est censé être proche de l’Iran, mais l’Iran est allié à Assad (qu’il déteste de plus en plus) et au Hezbollah qui est un ennemi direct en Syrie – bien que la Turquie soit aussi un ennemi du plus grand ennemi du Hezbollah, Israel. Il est censé être proche de Poutine, et pourtant ses propres troupes mènent une guerre contre les soldats russes en Syrie et en Libye. Il est anti-occidental, mais la Turquie conserve pourtant son siège à l’OTAN.

    « Des années de lutte géopolitique l’ont laissé dans les cordes et voilà qu'à Idlib il montre aux dirigeants de la région ce qui arrive quand vous boxez au-dessus de votre poids et que vous exigez trop de vos propres forces. La politique d’isolement a un prix très élevé et nous pourrions bien assister au début de la fin de Recep Erdogan. Poutine lui a offert une dernière chance à Moscou et il est peu probable qu’Erdogan saisisse l'opportunité et réduise ses pertes. Quant aux Arabes du Golfe, ils regardent avec joie leur ennemi juré sur le point de chuter sur sa propre épée. »

    * https://www.strategic-culture.org/news/2020/03/06/idlib-will-bring-russia-even-closer-to-saudi-arabia-and-uae-as-erdogan-pays-the-price-for-going-it-alone/