Autres révélations sur «Le vaisseau d’or»

«La moindre des choses aurait été de rappeler que l’allégorie du
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «La moindre des choses aurait été de rappeler que l’allégorie du "Vaisseau" est un lieu commun de la poésie du XIXe siècle», estime l'auteur.

Louis Dantin est-il le véritable auteur du Vaisseau d’or ? Yvette Francoli a la certitude que oui, comme le rappelle Louis Cornellier dans sa chronique du 14 février (« L’affaire Nelligan »). Dans son livre Le naufragé du vaisseau d’or (2013), elle prétend même que Dantin aurait écrit l’essentiel des poèmes de Nelligan. Mais voyons voir sur quoi repose une telle affirmation.

Étonnamment, le livre de Francoli ne permet pas d’évaluer le rôle exact de Dantin auprès de Nelligan, alors que c’est précisément son objectif. D’après les témoignages de l’époque et de l’aveu de Dantin lui-même, nous savions qu’il avait aidé Nelligan à peaufiner ses poèmes. Mais Francoli ne dit rien des retouches apportées par Dantin sur Le vaisseau d’or.

Elle attire plutôt notre attention sur un travail scolaire de Dantin intitulé À la République sous l’Allégorie d’un Navire, où il invite un navire à rester au port pour éviter la tempête. Il n’en faut pas davantage pour conclure que ce petit texte a « manifestement servi d’inspiration au sonnet Le vaisseau d’or ». 

Même si aucun segment n’est repris dans les deux textes, Francoli parle d’un cas de « plagiat ». C’est donc une évidence : « Navire et Vaisseau sont sortis du même chantier naval ! » On reconnaît ici la conclusion finale de son livre : Dantin et Nelligan « forment une seule et même personne ». Mais qu’est-ce que cela veut dire ? On se demande encore pourquoi Dantin aurait emprunté le nom de Nelligan alors qu’il pouvait tout simplement, comme on le faisait à l’époque, choisir un pseudonyme.

En fait, comme toutes les déclarations étonnantes de ce livre, l’affirmation sur l’inspiration du Vaisseau d’or repose sur l’ombre d’une preuve. Et l’accumulation des preuves partielles n’équivaudra jamais à une preuve irréfutable. Au contraire, plus ces preuves partielles sont jugées indubitables, plus la démonstration se disqualifie elle-même.

Vaisseau perdu

La moindre des choses aurait été de rappeler que l’allégorie du Vaisseau est un lieu commun de la poésie du XIXe siècle. Seulement au Québec, on trouve des « vaisseaux d’or » dans les Esquisses poétiques (1875) de Narbonne-Lara et, en 1898, Gonzalve Desaulniers a écrit un sonnet sur un « vaisseau dont les flancs d’airain / Se tordent au vent qui les brutalisent » dans son périple « vers l’art et l’idéal ».

Le livre de Francoli ne dit rien non plus de l’histoire oubliée du poète Louis-Joseph Doucet sur les origines du Vaisseau d’or. Avant son décès en 1959, Doucet aurait raconté à Luc Lacourcière que Nelligan, qui voulait faire à pied le tour de l’île de Montréal, « s’est rendu un jour à la Longue-Pointe où il eut l’idée de son Vaisseau d’or à la vue du Corsican, un navire qui s’y était échoué plusieurs années auparavant, en 1890 ou 1891, et dont l’épave était restée là ». Lacourcière n’a pas suivi cette piste, et personne n’y est jamais revenu ensuite.

Eh bien, après vérification, quelques navires portent bien le nom de Corsican à l’époque, dont le plus célèbre est un vapeur touristique qui bravait les rapides de Lachine, mais aucun ne s’est échoué à la Longue-Pointe autour de 1890. Les journaux rapportent le naufrage d’un Corsican sur le lac Huron en 1893, mais à cet endroit, assez périlleux semble-t-il, deux naufrages ont lieu : celui du Cynthia en 1889 (laissé sur place pendant quatre ou cinq ans) et celui du Ripon City en 1894, juste en face de l’asile Benoît-Joseph. Et c’est précisément là, à l’asile Benoît-Joseph, que le père de Nelligan conduira son fils, le 8 août 1899.

Un ex-voto intrigant

Malgré ces quelques pistes, mes recherches piétinaient donc, lorsque Sébastien Hudon, historien de l’art et chercheur, m’a envoyé la photo d’un petit navire en argent massif. Au fil des ans, l’oxydation lui avait donné la teinte de l’or.

Forgé en 1870 par l’orfèvre Robert Hendery, le navire est suspendu dans la nef de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours à Montréal. Représentant le navire Idaho, cet ex-voto fut offert par des zouaves pontificaux ayant été épargnés d’un naufrage. Très pieux, Nelligan visita probablement cette église surnommée la « chapelle des marins », longtemps fréquentée par la communauté irlandaise avant la fondation de la basilique Saint-Patrick, où il fut baptisé.

Or, il se trouve qu’un navire du même nom avait fait les manchettes de tous les journaux en 1897, environ deux ans avant l’écriture du poème. Une tempête s’était abattue sur le lac Érié, emportant l’Idaho et son équipage : 46 marins avaient péri, trois autres auraient fini par se suicider. Les connaisseurs du Vaisseau d’or pensent aux trois « marins profanes » qui ont survécu au naufrage dans le poème : Dégoût, Haine et Névrose.

Bien sûr, nous sommes ici en pleine allégorie. Chercher le navire réel qui aurait inspiré Le vaisseau d’or, c’est un peu comme chercher l’épave de l’arche de Noé. Et puis, nous sommes loin des berges de Montréal, au lac Érié. Mais vous savez où ? À un endroit nommé « Long Point ».

Alors, on saute aux conclusions ? Nous voilà encore avec des fractions de preuves concomitantes. Ce qu’il faut surtout retenir ici, c’est à quel point l’histoire est un vaste réseau de coïncidences. Prudence, donc. Les hypothèses les plus enjôleuses peuvent très bien y sombrer, et emporter dans l’inconnu des trésors inestimables — peut-être même illusoires.


 
3 commentaires
  • Yves Mercure - Inscrit 24 février 2020 10 h 00

    Parfaitement...

    ... d'accord. La force de la preuve de Francoli s'avère plus que mince. Le propos de fond affirmé "semble" tenir du préjugé... dont on ne saurait montrer la provenance ni l'objectif autrement que par de sincères confidence de l'écrivaine. Le 15 février dernier, je laissais dans l'ombre une "hypothèse diagnostique" qui reste plausible.

  • Michel Petiteau - Abonné 24 février 2020 11 h 45

    Le vaisseau d'or et Le bateau ivre

    Je me rappelle avoir lu le livre d'Yvette Francoli, et le choc que sa lecture m'avait causé, alors que je n'avais jamais entendu parler de Dantin. Il est vrai que, né en France, ce n'est pas là que j'avais découvert Nelligan.
    Ce qui, en revanche, m'avait sauté aux yeux, c'est le parallèle entre Le vaisseau d'or et Le bateau ivre de Rimbaud, dont voici le premier quatrain :
    Comme je descendais de Fleuves impassibles,
    Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
    Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
    Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
    Du talent chez Nelligan, de la fulgurance et du génie chez l'auteur de Sensations, de Voyelles et d’Une saison enfer. Rimbaud, c'est celui qui a écrit ces deux vers, qui passent pour les plus beaux de la littérature française:
    Ô saisons, ô châteaux, Quelle âme est sans défauts?

  • Daniel Gagnon - Abonné 24 février 2020 16 h 30

    À force de gratter, on ne trouvera toujours que de l'or

    Cette manie qu'on a de croire que Nelligan n'aurait pu être Nelligan ou que Rimbaud n’était autre que Verlaine.

    Il est vrai qu’un certain mystère flotte autour de leurs écrits, mais insister sans cesse sur les interprétations diverses de leur œuvre, ce qui paraît parfois comme des violences faites à leur écriture, rappelle paradoxalement la force poétique de ces auteurs.

    Il y a une beauté et une part silencieuse incorruptibles qui résistent à ces agressions constantes d’un lectorat qui refuse le génie.

    Un déferlement de témoignages, d’études universitaires ou journalistiques apparaît dans le sillage de ces œuvres et les grandit étonnament, sans les entamer le moindrement.

    On ne peut pas détruire le mécanisme de silence de ces poèmes, leur résonnance ne cesse de se répercuter.

    Si on cherchait à les rendre médiocres, en mettant en doute l’âme même de leur plume, on a simplement contribué à les rendre encore plus célèbres.

    Si on a voulu condamner leur poésie, pour le fait de ne pas l’avoir écrit eux-mêmes, on contribue à en faire découvrir à travers le temps leur éclat, comme des vaisseaux d’or.

    A gratter la coque du navire Nelligan, on ne trouvera toujours que de l’or et la part silencieuse de cette poésie réapparaîtra dans un chant qui traverse le temps.