Le mythe de la plainte magique

«Je ne voulais pas l’envoyer en prison, ce n’était pas une histoire de vengeance, je voulais simplement qu’on lui offre une aide psychologique, pour qu’il guérisse enfin», souligne l'auteure.
Photo: iStock «Je ne voulais pas l’envoyer en prison, ce n’était pas une histoire de vengeance, je voulais simplement qu’on lui offre une aide psychologique, pour qu’il guérisse enfin», souligne l'auteure.

On entend depuis quelques mois beaucoup parler de violence conjugale, avec l’histoire récente de cette femme brûlée vivante par son ex-conjoint à Saint-Sauveur, celle de cette autre femme retrouvée morte au Mexique et celle de cet homme qui a tué ses enfants pour faire du chantage. Devant des scénarios aussi atroces, j’entends souvent : « Elles auraient dû porter plainte. » Comme si la plainte était une sorte de formule magique qui fait fuir tous les maux.

En 2018 et 2019, j’ai vécu de la violence conjugale pendant environ huit mois. Cette fameuse plainte « magique », je l’ai faite.

Je ne vais pas vous parler de ce qui nous traverse l’esprit quand on se fait gifler à en tomber par terre. Je ne vais pas vous dire ce que ça fait de s’évanouir à force de se faire étrangler, ce que ça fait de se faire isoler de ses proches, ce que ça fait de dormir par terre, de se faire cracher dessus. Ce que ça fait d’avoir peur d’être tuée.

J’en entends déjà dire : « Moi, un coup et ça se serait terminé là. » J’aurais pu me dire ça avant. Une connaissance me l’a dit un jour. Je suspecte qu’elle vit de la violence présentement. Je ne vais pas parler non plus de la manipulation et de l’amour, tenter d’expliquer à quel point cela est complexe.

Je veux vous parler de la plainte. Du verdict. Je ne vais même pas parler de la dureté et de l’indifférence avec lesquelles j’ai été reçue au poste de police, entre deux dossiers, ni de l’aide qu’on ne m’a pas réellement offerte.

Guérir

J’ai aimé mon agresseur. C’était une personne sensible qui n’avait pas choisi la violence qu’elle avait subie pendant l’enfance, qui n’avait pas décidé de son héritage problématique. Aussi, si j’ai décidé de déposer une plainte, c’était autant pour lui que pour moi et pour ses prochaines copines.

Je ne voulais pas l’envoyer en prison, ce n’était pas une histoire de vengeance, je voulais simplement qu’on lui offre une aide psychologique, pour qu’il guérisse enfin. Je ne pouvais pas vivre avec l’idée qu’il refasse cela à quelqu’un d’autre. De voir son nom dans les journaux parce qu’il aurait finalement tué la personne qu’il aimait avant de s’enlever la vie.

Les procédures de plainte ont été longues et fastidieuses et m’ont demandé beaucoup d’énergie. Je me suis souvent sentie comme si c’était moi la coupable. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’avant de passer en cour, votre demande doit d’abord être acceptée par le procureur, jugeant qu’il peut défendre votre cause hors de tout doute. Si l’accusé a un avocat, c’est encore plus difficile. Encore une fois, l’argent est un avantage.

En septembre 2019, j’ai eu une réponse de l’enquêteur. Ma plainte était refusée. Pourquoi ? Prescription : pour les voies de fait, le délai avant qu’une déclaration soit « périmée » est de six mois. Les enquêteurs en ont pris quatre pour gérer la mienne. Autre raison : manque de preuves. Moi qui avais deux témoins, des cicatrices, des textos menaçants de mon ex-copain et des objets brisés par celui-ci, cela n’était pas assez.

Mon agresseur n’a même jamais eu à se rendre au poste de police. Pendant ce temps, un ami à moi avait été mêlé à une histoire de voiture endommagée. Une voisine avait cabossé sa voiture mais avait prétendu que ce n’était pas elle. L’affaire a été réglée en moins de deux semaines. Comme quoi la vie d’une femme est moins importante qu’une voiture.

Système d’injustice

Qu’aurait-il fallu ? Que mon agresseur me frappe devant les policiers ? Qu’on joue en repeat mon cri et le bruit de mon étranglement dans leurs bureaux ? Il aurait peut-être fallu qu’il me tue. Et là, on m’aurait crue.

Le pire dans tout cela, c’est que je me crois. Je suis entourée, j’ai des amis, une famille qui m’aime et me soutient. Mais qu’en est-il des femmes seules, des femmes brisées, des femmes si manipulées qu’elles peinent à se croire elles-mêmes ? Celles qui ont déjà rassemblé leurs dernières forces pour porter plainte ? Comment peuvent-elles continuer à vivre lorsque même le système d’(in)justice leur montre que ce qu’elles ont vécu n’est pas valide, pas assez important, rien comparativement au fait d’endommager une voiture ? Ce n’est pas pour moi que je pleure, c’est pour toutes les femmes battues et violées.

En ce moment, mon agresseur vit sans aucune aide ni conséquence dans la même ville que moi. Il étudie à la même école que moi et je le croise une fois par semaine. Il rencontre de nouvelles personnes et un jour il retombera amoureux. Et alors la boucle infinie recommencera. Il la violentera, elle trouvera peut-être la force de faire une plainte, la réponse sera négative, il retombera amoureux, etc. On peut s’imaginer la fin.

Je ne sais même pas à qui adresser ma lettre, car je ne sais plus vers qui me tourner. Vers le système d’injustice ? Vers la police ? Vers le premier ministre ? Vers les agresseurs ? Les femmes ? La seule chose dont je suis certaine, c’est que cela doit changer.

Lorsqu’une femme tuée par son conjoint fait les nouvelles, tous s’entendent pour dire que c’est horrible. Alors, pourquoi rien ne change ? Pourquoi personne ne prend au sérieux ceux et celles qui osent avouer les violences subies ? Pourquoi faut-il qu’un meurtre se produise pour qu’on parle enfin de violence conjugale ? Pourquoi aucune aide n’est offerte aux agresseurs ?

J’essaie de tourner la page. La police a tourné la page. L’enquêteur a tourné la page. Le procureur a fermé la porte. Je suis enfermée dans une page ancienne, je suis enfermée dans le non. Je suis dans la même page que mille autres femmes qui doivent manger leurs toasts le matin et aller au travail, qui doivent accepter que la vie continue. C’est une page que personne ne lit jamais.

C’est la page que j’ai écrite aujourd’hui.


 
9 commentaires
  • Hélène Boily - Abonnée 22 février 2020 08 h 39

    Révoltant

    Peut-être n'y a-t-il pas assez de procureurs et et de policiers féminins. Et on croit vivre dans une société égalitaire.

  • Daniel thérien - Inscrit 22 février 2020 10 h 11

    Un petit mot pour cette page si pleine

    Madame,
    Je ne vous dirai pas que votre texte est prenant, révoltant voire bouleversant. Je ne vous dirai pas qu'il est impossible , pour moi, de trouver des mots de réconfort. Je ne vous dirai pas toute la compassion qui m'habite devant tant d'injustice et de stupidités administratives , légales et policières...Je ne vous dirai pas à quel point en mangeant mon croissant ce matin et en vous lisant que je n'ai plus eu le goût ni de mon croissant, ni de mon café hebdomadaire. Je vous dirai seulement le grand silence qui m'habite en tant qu' homme devant votre page pleine de souffrance. Je souhaite de tout coeur que l'encre prise à même vos larmes et votre sang finisse par sécher et qu'un homme doux et bienveillant vous enlace dans une tendresse réconciliante. Merci d'avoir partagé avec tant de talent, d'élégance et de justes questionnements cette page qui mériterait bien plus de lecteurs .

  • Claudie Gagné - Inscrite 22 février 2020 11 h 39

    Vous avez toute mon admiration. Vous n'êtes pas seule, et la page que vous venez d'écrire et de publier est plus importante qu'on peut le penser. C'est à force de rendre visibles ces réalités trop souvent cachées qu'on parviendra à changer les choses, ce qui doit commencer par un changement de perception à l'échelle sociale et dans tous les milieux. Merci d'avoir témoigné de l'horreur que vous avez subie dans l'intimité d'une relation amoureuse en laquelle, un jour, vous avez certainement voulu croire à votre corps défendant. Continuez de vous faire entendre; les témoignages comme le vôtre instruisent et forment, n'en doutez jamais.

  • Françoise Breault - Abonnée 22 février 2020 12 h 36

    J'ai toujours crû que...

    J'ai toujours crû que plus de victimes de violence ou d'agressions sexuelles, porteraient plainte si elles avaient la conviction que l'agresseur ne serait pas tabassé en prison et qu'il recevrait de l'aide. Car souvent la personne en question est quelqu'un de proche que la victime a aimé, voire continue d'aimer.

    Le merveilleux film d'André Mélançon, Le lys cassé, témoigne de cette dualité dans les sentiments et de l'enfer que cela fait vivre à la victime: à la fois amour et haine.

    Les paroles de ce texte: "Je ne voulais pas l’envoyer en prison, ce n’était pas une histoire de vengeance, je voulais simplement qu’on lui offre une aide psychologique, pour qu’il guérisse enfin." me confirme dans ce que je pensais.

    Donc, plus il y aura une réelle réhabilitation dans les prisons, plus de victimes seront capables de porter plainte.

    Merci Mme, pour ce puissant texte.

    • Marc Therrien - Abonné 22 février 2020 15 h 56

      Et l'aide psychologique n'est pas magique non plus surtout quand elle est davantage offerte (imposée) que demandée. Paraît que l'on a majoritairement tendance à demeurer sourd au conseil qui n'a pas été sollicité. Pour qu'une thérapie ait des chances d'apporter les résultats désirés, ça prend deux éléments essentiels : la reconnaissance de son problème par le demandeur qui est capable de formuler la demande d’aide en ses mots propres plutôt qu’à travers les mots de la personne qui « l’envoie » en thérapie et l’engagement et la résolution fermes à agir pour transformer ce qui pose problème. Le deuxième ne peut pas arriver sans le premier et le premier ne mène pas nécessairement et automatiquement au deuxième. On peut se complaire dans l’exploration de soi qui souffre.

      Marc Therrien

    • Sylvie Dussault - Abonnée 22 février 2020 19 h 02

      Justement, de Gwenola Ricordeau. Pour elles toutes. Femmes contre la prison (Lux, 2019).

  • François Beaulne - Abonné 22 février 2020 17 h 49

    Le revers de la médaille

    Merci d'avoir eu le courage de nous livrer ce témoignage si spontané, poignant et éloquent par sa simplicité et sa transparence.
    Ce ne sont pas les mises en scène théatrales ou les dénonciations motivées par les désirs de vengeance ou d'attention médiatique qui feront avancer la prise de conscience collective en regard de la violence conjugale, sous quelque forme qu'elle se manifeste, mais des récits vécus empreints de tristesse, à la fois pour le sort de toutes les victimes demeurées dans le silence et l'oubli et pour les coupables qui, avec des soutiens appropriés, auraient pu prévenir leur geste.

    J'espère que les responsables gouvernementaux prendront acte de votre témoignage et sauront s'en inspirer pour passer à l'action.