La Bolivie n’a pas connu un coup d’État classique

Les manifestations s’enchaînent dans les rues de La Paz.
Photo: Aizar Raldes Agence France-Presse Les manifestations s’enchaînent dans les rues de La Paz.

Pour de nombreux analystes, tout a commencé quelques jours avant le 10 novembre, date de la démission d’Evo Morales à la présidence de la Bolivie. Cette démission visait l’évitement de nouvelles violences et la pacification du pays. Surtout, elle répondait à une suggestion des forces armées, qui demandaient à Morales de se retirer. Ce qui, toujours selon plusieurs chroniqueurs, serait inadmissible en démocratie et constituerait donc un coup d’État.

Les tenants de la thèse du coup d’État, en se référant aux actes de violence, ne parlent que de ceux qui émanent du camp de l’opposition à Morales. C’est ce que fait Claude Morin, lorsqu’il écrit dans Le Devoir du 22 novembre : « Les protestations se sont transformées en actions violentes. Des hordes paramilitaires ont assailli les partisans de Morales et de son parti (MAS). Un climat de terreur s’est installé. » Il est vrai que, les 9 et 10 novembre, plusieurs maisons de dirigeants du Mouvement pour le socialisme (MAS), dans les villes d’Oruro et de Potosi, ont été incendiées et que leurs propriétaires et proches ont été menacés. Cependant, certaines personnes qui dénoncent la violence occultent celle des adeptes de Morales, qui ont mené ces mêmes jours des attaques brutales contre les autobus qui filaient vers La Paz en provenance de Potosí et Sucre. Ces attaques ont fait des dizaines de blessés, dont certains par balle, lorsque la caravane des mineurs des coopératives de Potosí a été attaquée par des francs-tireurs.

Le plus grave, c’est qu’on ne reconnaisse pas que des millions de Boliviens avaient, depuis le 20 octobre, jour du scrutin, manifesté pacifiquement contre la fraude électorale du gouvernement du MAS qui cherchait, avec la complicité du Tribunal électoral, à consolider son vote. Pendant les 21 jours précédant la démission de Morales, les habitants des principales villes du pays ont manifesté presque tous les jours, bloqué les rues et paralysé le pays. C’était une révolte populaire impressionnante, qui s’amplifiait chaque jour. Quelques heures avant la démission de Morales, la légendaire Centrale ouvrière bolivienne (COB) ainsi que la courageuse Fédération des syndicats des travailleurs des mines de Bolivie (FSTMB) ont rejoint le camp des acteurs qui demandaient la démission de Morales.

On banalise aussi le fait que Morales, en se présentant aux élections du 20 octobre, agissait à l’encontre de sa Constitution de 2009 et des résultats du référendum du 21 février 2016, qui lui interdisaient de briguer un quatrième mandat d’affilée. En agissant ainsi, c’est Morales lui-même qui a fait un coup de force, et c’est plutôt l’opposition qui a permis d’éviter le coup de force en défendant les vrais résultats du vote.

Si on examine la chaîne des événements, on constate que, dans les jours qui ont suivi la démission de Morales, le MAS a appliqué une consigne de non-participation au gouvernement de transition. Ainsi, la démission d’Evo à la présidence a été suivie d’une série d’autres démissions, dont celles du vice-président Garcia Linera, de la présidente du Sénat, du premier vice-président du Sénat, du président de la Chambre des députés et d’autres membres du MAS occupant des postes-clés dans l’appareil d’État. En agissant ainsi, le MAS a créé un vide de pouvoir et une situation de chaos, en pensant que cela pourrait inciter la population à demander le retour au pouvoir d’Evo Morales. Cette façon d’agir du camp Morales fut une erreur. C’est ce qui a permis que la succession constitutionnelle à la présidence aille vers la sénatrice Jeanine Añez qui était la deuxième vice-présidente du Sénat. De plus, en acceptant l’exil au Mexique, Morales a ouvert la porte à une succession constitutionnelle immédiate et permis à la Cour constitutionnelle de déclarer légalement que Jeanine Añez accédait à la présidence par intérim de l’État plurinational de Bolivie à partir du 12 novembre. Le respect de la succession constitutionnelle remet en cause la théorie du coup d’État, puisque aucun membre des forces armées n’a pris le pouvoir exécutif.

À la suite de la démission de Morales et de sa garde rapprochée, le contrôle du MAS est passé entre les mains d’éléments modérés, qui ont décidé d’abandonner la politique de la chaise vide et de participer au nouveau jeu politique. Majoritaires dans les deux chambres du Parlement, les élus du MAS à l’Assemblée législative ont reconnu la présidente Jeanine Añez. Ils et elles ont négocié un accord concernant la tenue de nouvelles élections qui devraient avoir lieu d’ici avril 2020. Cet accord, négocié les 23 et 24 novembre, a été adopté à l’unanimité par le Sénat et la Chambre des députés.

En ce qui concerne les mouvements sociaux liés au MAS, le bon sens s’est imposé pour qu’ils résistent aux appels au boycottage et à la guerre civile. Les accords entre le nouveau gouvernement, la COB et d’autres organisations populaires ont eu pour effet de pacifier le pays. Les blocages de routes à plusieurs endroits du pays et dans certains quartiers de la Ville d’Alto ont été levés. Malheureusement, avant que cette collaboration s’établisse, il y a eu des affrontements entre les forces de l’ordre et les partisans du MAS, qui ont causé des dizaines de morts et des centaines de blessés. Ces incidents devront faire l’objet d’enquêtes et les coupables devront être punis.

En somme, la conjoncture politique bolivienne depuis novembre est très mouvante. Au lendemain de la démission d’Evo Morales le 10 novembre à la « suggestion » de l’armée, nombre d’analystes ont pu parler d’un coup d’État. Mais à mesure que les semaines passent, les événements nous invitent à reconnaître qu’on n’est pas en présence d’un coup d’État classique avec des généraux au pouvoir, un Parlement fermé, le MAS bâillonné, etc. De nouvelles élections se présentent à l’horizon. L’avenir est ouvert. Nul ne peut le prédire.


 
6 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 16 décembre 2019 08 h 47

    La nature des coups d'état en Amérique latine a un peu changé

    Les auteurs ont bien raison sur bien des points sauf qu'ils omettent de parler de l'éléphant dans la pièce, c'est-à-dire des manœuvres de déstabilisation des États-Unis depuis que les socialistes étaient au pouvoir en Bolivie. C'est un secret de polichinelle que la CIA travaillait avec l'opposition de la droite bolivienne pour renverser Morales depuis des années. Sauf que le MAS et Morales avaient l'appui des peuples indigènes qui forment la majorité de la population bolivienne.

    Ce coup d'état ressemble étrangement à celui du Honduras qui a vu le président Zelaya chassé du pouvoir par l'armée puis une élection soi-disant libre tenue. Dans le cas de la Bolivie, le président Morales a effectivement abusé de son pouvoir en violant la constitution ce qui a donné la poussée qu'avait besoin l'opposition pour renverser le gouvernement socialiste. Morales peut s'en prendre à lui-même pour avoir donné les outils à la droite pour prendre le pouvoir.

    Toutefois, le coup d'état a été provoqué en grande partie par l'OEA et son rapport sur les soi-disant irrégularités électorales que les éminents professeurs semblent endosser. Or, il semblerait que ces irrégularités soient très marginales et que l'OEA ait servi de bras aux ÉU et à la droite pour précipiter le coup d'état. Il serait intéressant d'avoir les détails de ces irrégularités car en fait Morales était en avance dès le premier jour du décompte des votes et c'est évident en Bolivie que les votes des régions éloignées, en majorité indigènes, a pris beaucoup de temps à parvenir au Tribunal électoral pour le décompte. La vraie question était alors si un deuxième tour serait nécessaire car l'avance de Morales était évidente et c'est la décision de ne pas tenir ce deuxième tour qui a déclenché le coup d'état.

    L'armée n'a pas pris le pouvoir mais a été l'instrument final de la droite pour chasser Morales du pouvoir et on sait que les principaux chefs de cette armée ont été formés aux ÉU où ils ont beaucoup de « contacts »

    • Pierre Fortin - Abonné 16 décembre 2019 13 h 19

      Si on doute du respect que portent les USA à la souveraineté bolivienne, qu'on se souvienne avec quelle désinvolture ils ont forcé l'avion du Président Evo Morales à effectuer une escale en Autriche après que quatre pays européens (France, Portugal, Espagne et Italie) eurent refusé de lui ouvrir leur espace aérien sur ordre des États-Unis.

      Le Président Morales revenait de Moscou où il avait assisté à une réunion de pays producteurs de gaz naturel et le gouvernement de Barack Obama redoutait qu'il ait à son bord l'informaticien Edward Snowden, recherché pour espionnage.

      Vive la démocratie et le respect du droit international.

  • Cyril Dionne - Abonné 16 décembre 2019 10 h 09

    Il ne faut pas dire...

    Attention messieurs de la Fuente et Vaillancourt, vous allez faire de la « pepeine » aux gauchistes qui hantent ces pages du Devoir. Dire que la démission d’Evo Morales à la présidence de la Bolivie était souhaitée par la majorité des Boliviens, ceci créera une onde de choc chez nos adeptes de la gauche plurielle. On ne peut pas critiquer la gauche et ses émissaires parce qu’ils sont les élus des dieux venus apporter la bonne parole aux mécréants de la plèbe.

    Il ne faut pas dire que le président Morales à usurper le pouvoir en se présentant un quatrième mandat d’affilé, contraire au référendum démocratique sur la question. Il ne faut pas dire que le président Morales à usurper le pouvoir en trichant avec des élections douteuses. Il ne faut pas dire que le président Morales à contribuer à la déforestation et la destruction de millions d’hectares afin de satisfaire les élites économiques de son pays et fait face aux mêmes accusations que Jair Bolsonaro, le président du Brésil.

    Gauche bonne, les autres sont méchants. C’est simple comme équation.

  • Germain Dallaire - Abonné 16 décembre 2019 10 h 34

    Qu'en termes galants ces choses là sont dites!

    "À la suggestion de l'armée". Rien que ça, on aurait presqu'envie de lui dire merci. On s'accroche à ce qu'on peut! Dans un continent comme l'Amérique du sud où les coups d'état sont légion et dans un pays qui a connu sa grande part, un tel avertissement est un détail... Franchement!
    On comprend qu'Evo Morales a ses torts dont le principal est certainement de n'avoir pas respecté les résultats d'un référendum qu'il avait lui-même commandé mais de là à justifier un coup d'état. Comment ne pas analyser un tel événement sans regarder le contexte global du néolibéralisme qui, depuis la première élection de Morales a été mis en échec en Bolivie. À regarder par le petit côté de la lorgnette, on devient myope! Vous terminez en parlant d'élections à venir. Reste à voir mais si c'est l''OEA qui les évalue, il y a tout lieu d'être inquiet.

  • Pierre Fortin - Abonné 16 décembre 2019 12 h 54

    Un argumentaire qui ne convainc pas


    La démission d'Evo Morales ne résulterait pas d'un coup d'État mais « Surtout, elle répondait à une suggestion des forces armées, qui demandaient à Morales de se retirer. » L'argument est un peu court. Que penser des états-majors de l'armée et de la police qui refusent de reconnaître l'autorité du Président légitime dont les pouvoirs constitutionnels s'étendaient jusqu'à la fin de son mandat le 20 janvier 2020 ? Et surtout, en effectuant cette entorse à la Constitution, à quelle autorité ces états-majors se pliaient-ils dorénavant ?

    Un argument tout aussi bancal tente de nous faire croire que la population réclamait le départ de leur Président. Il est difficile d'y croire quand on sait que depuis l'arrivée d'Evo Morales au pouvoir, dans le contexte de croissance soutenue qu'il a initié, le PIB a bondi de 9 à 40 milliards de dollars, les réserves de change se maintiennent à la hausse, l’inflation est sous contrôle, le salaire réel a augmenté et le taux de pauvreté a chuté de 59,9 % à 36,4 % tandis que l’extrême pauvreté passait de 38 % à 15 %. Et les Boliviens préféreraient retourner à la pauvreté ?

    On nous dit aussi que « C’est ce qui a permis que la succession constitutionnelle à la présidence aille vers la sénatrice Jeanine Añez qui était la deuxième vice-présidente du Sénat. » Or la sénatrice Jeanine Áñez appartient au Mouvement Démocrate Social qui, aux dernières élections, n'a obtenu que 4% des voix, 4 députés sur 130 et 1 sénateur sur 36. Dispose-t-elle réellement de la légitimité démocratique pour privatiser les ressources naturelles de gaz et de lithium au détriment des Boliviens ?

    D'autre part, l'intervention de l'OEA dans le processus électoral bolivien n'est pas sans reproches. Voir ce que dit le Centre d'Investigation Économique et Politique de Washington sur les irrégularités de son audit fallacieux : http://cepr.net/publications/briefings/testimony/p

  • Christian Franck - Inscrit 16 décembre 2019 13 h 52

    Enfin

    Enfin une analyse plus nuancée de la grave situation qui traverse mon pays. Telle une femme agressé, la Bolivie voit comment la majorité de la presse bien pensante à octroyé le bénéfice du doute à un agresseur autoritaire et anti-démocratique.
    Jusqu'à présent, la grande majorité des analyses provenant du Québec tombaient dans le simplisme et le manichéisme primaire. Les chroniqueurs et commentaires du Devoir travaillaient à rebours pour caser la situation de la Bolivie à leur idéologie avec des slogans et lieux communs usés (CIA, Droite, Impérialisme, etc.), sans avoir jamais mis les pays dans le pays.
    Grande leçon pour ma personne. Dorénavant méfiance des médias occidentaux et leur analyses de "révolutionnaires de sofa". Dommage, car la gauche bolivienne a besoin d'aide.