Lire, ou le refus du «parce qu’on est en 2019»

«N’attendez pas de miracle de l’école: lisez avec vos enfants: ils vous rendront les rêves que vous leur aurez donnés», croit l'auteur.
Photo: iStock «N’attendez pas de miracle de l’école: lisez avec vos enfants: ils vous rendront les rêves que vous leur aurez donnés», croit l'auteur.

Samedi dernier, on apprenait par l’Agence Science-Presse que malgré la performance enviable des élèves québécois de 15 ans en compréhension de la lecture, seulement un élève sur sept au Canada saurait distinguer un fait d’une opinion, une lacune partagée par les adolescents du monde entier, selon le Programme international pour le suivi des acquis (PISA).

Je me donne le luxe d’être alarmiste « pour la suite du monde », pour citer l’ami Perrault. Il y a quelque chose de pourri au royaume de la lecture : l’étude PISA révèle que « les étudiants semblent lire moins pour leur plaisir et lisent moins de livres de fiction, de magazines et de journaux par choix… Ils lisent plutôt pour des besoins pratiques. »

Cette session, au début de ma séquence didactique sur Carmen de Prosper Mérimée, je me suis permis de titrer la diapositive sur l’auteur « Mérimée ou le refus du “Parce qu’on est en 2019 !” ». Sans insister sur celui-ci, j’entendais suggérer aux étudiants que l’argument de la modernité n’était pas suffisant pour justifier un point de vue prétendument progressiste et que le passé et la fiction, chers aux romantiques comme Mérimée, décelaient un potentiel de vérité et d’inspiration qu’il convenait de ne pas reléguer aux calendes grecques. On se souvient de cette maison d’opéra de Florence qui, en janvier 2018, a sommé le metteur en scène de changer la fin de la version chantée de Bizet : plutôt que de décider volontairement de mourir des mains de son amant, Carmen trouait la peau de son assassin à l’aide d’un revolver qu’elle dissimulait sous sa jupe. Exit la femme libre au-delà de toute frontière, même de la mort, la femme fatale qui emploie son pouvoir de séduction comme contre-pouvoir à la force coercitive de l’homme qui croit tout régler par la violence ? Mais on était en 2018.

Dans le pays post-national du « parce qu’on est le 9 décembre 2019 à 20 h 30 », il semblerait que le sentiment de l’immédiateté l’emporte en justesse et en pertinence sur la lenteur des faits qu’il faut analyser, confronter et soupeser ; témoin le dernier sondage Léger dans lequel 40 % des Québécois disent percevoir le Québec comme une province « comme les autres ». Soyons sérieux : comment le seul territoire majoritairement francophone en Amérique du Nord pourrait-il être « comme les autres » ? Le sondage a-t-il été mené par Guy Nantel ? Mais j’oubliais : les sondages mesurent l’opinion des gens.

Un autre expert sondeur est notre glorieux premier ministre provincial qui croit tellement en son discernement qu’il substitue sa cote de popularité Facebook à la science et aux observateurs de terrain. Une posture qui sent son homme trop sûr de lui, cet étudiant typique de première session collégiale, plutôt doué en calcul, qui, au secondaire, réussissait en français sans travailler et qui n’a pas à lire le livre imposé parce qu’il a décidé qu’un roman devrait se résumer en deux ou trois mots sur lesquels il est inutile de pinailler pendant quatre semaines : il y a de la séduction, la relation des personnages est toxique, c’est ça, le romantisme dans l’histoire. Mon idée est faite, monsieur : est-ce que je peux réussir ma session et passer à autre chose ?

Une personne ne peut pas apprendre à comprendre le sens d’un texte complexe si elle part de l’a priori selon lequel la lecture, ce n’est pas fait pour elle parce que ce n’est fait pour personne, sauf pour des profs qui sont payés pour remplir un horaire (préjugé qui me semble largement répandu même en dehors des cohortes estudiantines). Dans l’apprentissage, tout est affaire d’attitude : donnez-moi un jeune qui a lu avec ses parents et qui a vu ses parents lire, j’en fais un lecteur de littérature ; donnez-m’en un autre qui a grandi dans une maison dans laquelle aucun livre ne traînait et je suis devant un mur de briques. Parce que l’école n’a pas à être un bulldozer : elle ne peut pas détruire ; elle ne peut que construire. Comment détruire 17 ans de non-relation affective avec la lecture ? Autant apprendre à un moine à aimer la guerre.

« Me voici comme un homme dans une maison qui s’est faite en son absence », écrivait notre poète national, Gaston Miron. La lecture ne ralentit pas le présent : elle nous en libère pour nous permettre de nous construire à l’abri de la bêtise, et nous voici déjà adulte sans qu’on s’en soit rendu compte, libre d’esprit et avide de vérité.

N’attendez pas de miracle de l’école ; lisez avec vos enfants : ils vous rendront les rêves que vous leur aurez donnés.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

10 commentaires
  • Loyola Leroux - Abonné 13 décembre 2019 09 h 54

    Monsieur Gagné, êtes-vous victime de la mode du présentisme ?

    Vous dénoncez la mode du présentisme, qui exclut la lecture des grandes œuvres de la littérature, mais n’êtes-vous pas vous-même victime d’une autre mode, le préjugé démocratique, qui laisse entendre que tous les étudiants de cégep sont égaux ? Que des étudiants du secteur technique, à qui j’ai enseigné pendant 36 ans, s’intéressent peu à la grande littérature, est dans la nature des choses. Ils sont pressés pour rejoindre le marché du travail. Le problème réside dans l’abandon, avec la création des cegeps, de vrais cours de littérature pour former, comme autrefois les collèges classiques, un élite qui lit des grandes œuvres, parce que c’est dans la nature des choses. En 1965, en Belles-Lettres, l’équivalent de la 12e année ou 1e année de cégep, j’avais six heures de cours de littérature par semaine, sur une année, en plus des cours de maths, physique, etc. après avoir lu, étudié, traduit les grands auteurs gréco-latins pendant quatre années. Avec une telle base, je continue à lire des grands auteurs comme Plutarque, Hugo, Kundera, etc.

  • Robert Bernier - Abonné 13 décembre 2019 10 h 02

    Tout est dit

    Vous écrivez: N’attendez pas de miracle de l’école ; lisez avec vos enfants : ils vous rendront les rêves que vous leur aurez donnés.

    Tout est là. Et encore ceci: "Parce que l’école n’a pas à être un bulldozer : elle ne peut pas détruire ; elle ne peut que construire. Comment détruire 17 ans de non-relation affective avec la lecture ?"

    Hubert Reeves racontait que, tôt dans sa vie, il a été entraîné par le "démon de la connaissance". Il venait d'une famille dans laquelle la culture était importante, essentielle. Et la suite de sa vie a porté les fruits de cet appel. La littérature d'abord, puis la grande science ensuite.

    Toutes les études que j'ai pu lire depuis le fameux printemps érable tendent à montrer que le meilleur marqueur pour prédire qui pousuivra ses études, sa quête de connaissance, ce n'est pas le niveau économique, ni la hauteur des frais de scolarité, c'est la culture familiale quant à ce thème de la culture.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 13 décembre 2019 10 h 54

    Si 40% des québécois percoivent que le Québec est une province comme les autres,

    pouvons -nous extrapoler que le meme nombre manquent de curiosité donc ne lisent pas,ce qui est effarant .

    Combien de profs ces derniéres semaines nous expliquent la beauté de la lecture et sa pertinance ?

    J'écris ces 2 lignes finalement pour que vous poursuiviez votre dévoué travail M.Daniel Gagné.

  • Jacques de Guise - Abonné 13 décembre 2019 12 h 02

    Enseigner la littérature autrement!

    Pour intéresser les jeunes à la lecture, je continue de penser que l’enseignement de la littérature n’emprunte pas le bon chemin.
    Je suis passé par le défunt cours classique, alors vous dire tout ce que j’ai lu (sans rien comprendre) est phénoménal. Aujourd’hui, ce qu’on demande aux jeunes de lire est nettement, carrément et énormément moindre. Toutefois, ce n’est pas là que le mauvais chemin est pris.

    Dans le cadre de l’enseignement, c’est dans la fonction de la littérature que se situe le problème. Comme dans mon temps, l’enseignement de la littérature est conçu dans la perspective de la transmission d’un patrimoine ou de l’analyse de l’écriture ou des genres littéraires. Voilà ce qu’il faut changer et il n’y a pas de danger de perdre la quintessence de la littérature.

    Il faut plutôt enseigner la littérature dans une perspective de préparation à la vie, c’est-à-dire utiliser la littérature ou les œuvres pour initier les jeunes à une réflexion sur les vraies affaires de la vie : les émotions, les passions, les sentiments, les rapports sociaux, les institutions, le pouvoir, les RÉCITS et les histoires de vie, les rapports entre individu et société, etc., etc. Dans une perspective de construction de soi, il n’y a pas de danger d’instrumentaliser ainsi la littérature, au contraire, elle reprendra enfin le rôle essentiel et crucial qui lui revient.

    Pour ce faire, il est d’abord fondamental, dans le contexte du TOUT SCIENTIFIQUE, de bien faire comprendre qu’il existe UNE EXPÉRIENCE DE LA VÉRITÉ EN DEHORS DE LA SCIENCE. Le récit constitue un fait anthropologique qui ne peut être écarté, car c’est une catégorie spécifique de l’expérience singulière. Le récit atteint une compréhension au sens large qui peut englober l’explication causale de la science. Il s’agit de faire comprendre que la question du point de vue est essentielle, et que la littérature n’est pas un refuge pour la subjectivité, les sentiments, l’intériorité, etc., et qu’on est sorti du cliché du ro

    • Jacques de Guise - Abonné 13 décembre 2019 12 h 42

      Dans mon texte ci-dessus, le dernier mot est : "romantisme"

    • Loyola Leroux - Abonné 13 décembre 2019 17 h 12

      Il faut faaire lire les biographies de Jeannette Bertrand, Ginette Reno, etc. une maniere différente de comprendre la littérature en se basant sur les émotions, il n'y a que cela qui importe.

    • Jacques de Guise - Abonné 13 décembre 2019 19 h 44

      À. M. Leroux,

      Pour les lecteurs adolescents, je favoriserais la lecture d'autobiographies, car c'est dans ces textes que l'on voit davantage l'auteur se débattre avec l'écriture et la représentation de lui-même qu'il tente de circonscrire. Ainsi un apprentissage de l'écriture se donne à voir en plus des modalités possibles de la construction identitaire. Dans ce genre de textes, il est plus facile de saisir comment la réalité se construit par l'écriture. C'est vraiment incompréhensible que les littéraires purs et durs n'apprécient pas à sa juste valeur cette écriture de soi, pourtant si riche aux fins de l'élaboration de son identité narrative, ils préfèrent la littérature fictionnelle. Pourtant, si l'on veut se sortir de la conception de l'écriture comme simple véhicule de message préformaté, une meilleure compréhension des écritures de soi s'impose pour arriver à saisir le caractère constructif de l'écriture.

  • Réjean Martin - Abonné 13 décembre 2019 13 h 17

    merci de ce beau texte, Monsieur

    merci Monsieur. Puis-je ajouter cette citation ? Elle me vient d «La littérature, pour quoi faire ?» de Antoine Compagnon ?
    «Nous lisons parce que, même si lire n’est pas indispensable pour vivre, la vie est plus aisée, plus claire, plus ample pour ceux qui lisent que pour ceux qui ne lisent pas».