La puissante industrie de l’humour

Mike Ward, au gala Les Olivier dimanche dernier
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Mike Ward, au gala Les Olivier dimanche dernier

On sait qu’environ 80 % des spectacles culturels au Québec sont du « domaine » de l’industrie de l’humour : des millions de dollars à la clé. Cette industrie, et les humoristes qui en font partie, s’est bien gardée de réfléchir sur le cas de Jérémy Gabriel, à deux exceptions près, si je ne fais pas erreur, soit François Massicotte et Peter MacLeod, dont je salue le courage. En 2016, Peter MacLeod a déclaré « que de rire de Jérémy Gabriel, comme l’a fait Mike Ward, est triste et “pathétique” ». Quant à François Massicotte, il a alors dit qu’il était « satisfait de savoir que si quelqu’un s’acharne à rire du handicap d’un de mes enfants, je vais pouvoir le poursuivre ».

La juge minoritaire de la Cour d’appel qualifie les propos de Ward de « désobligeants et choquants ». J’ose croire qu’il n’y a pas un seul humoriste qui considère que les propos de Ward, au sujet d’un adolescent handicapé, étaient acceptables et sans effet sur celui-ci alors qu’il avait droit à la sauvegarde de sa dignité à une étape cruciale de sa vie. Les humoristes pouvaient affirmer leur opinion, à savoir qu’ils considéraient que la liberté d’expression permettait les propos de Mike Ward sur Jérémy Gabriel, tout en ayant le courage de dire qu’ils considéraient ces propos inacceptables, ou désobligeants, ou choquants, ou tristes et « pathétiques ».

Comme l’ont rapporté les juges majoritaires de la Cour d’appel, dans son témoignage devant le Tribunal des droits de la personne, c’est ainsi que Mike Ward a dit avoir choisi M. Gabriel : son apparence physique résultant d’un implant lui permettant de pallier son handicap, le fait qu’il fausserait en chantant et que « […] y est pas tuable ». Ces juges précisent que « M. Ward pouvait très bien passer son message et même y inclure M. Gabriel sans que ses propos portent atteinte à sa dignité et à sa réputation ».

Les juges majoritaires de la Cour d’appel mentionnent également que la conclusion du Tribunal des droits de la personne, à savoir que « M. Ward ne pouvait ignorer les conséquences de ses blagues sur M. Gabriel, n’est pas déraisonnable. Il ne s’agit pas de paroles lancées sans réfléchir, mais, au contraire, de propos étudiés, planifiés et répétés pendant une longue période à des milliers de personnes. Il mentionne à la fin de son numéro sur les “Intouchables”  : “J’savais pas jusqu’à où je pouvais aller avec c’te gag-là. J’me suis dit à un moment donné j’vais aller trop loin, ils vont arrêter de rire. Non, vous avez pas décroché… gang de […]” et reconnaît, lors d’une entrevue à l’émission Les francs-tireurs, alors qu’il perçoit la désapprobation de l’animateur, que ses propos dépassaient les limites ».

La juge minoritaire de la Cour d’appel dit : « Nul ne remet en question le fait que le plaignant (Jérémy Gabriel), qui mérite toute notre admiration, a été profondément blessé et humilié par les propos cinglants de l’appelant… Le plaignant a certes été ciblé par des propos désobligeants et choquants, mais qui ne portent pas atteinte à la reconnaissance, en pleine égalité, de son droit à la dignité sans égard à son handicap. »

La question est la suivante : est-ce que les propos de Ward étaient d’une gravité suffisante pour compromettre le droit de Jérémy à la sauvegarde de sa dignité ? Les juges majoritaires de la Cour d’appel viennent de répondre que oui. Pour le moment, c’est l’état du droit dans cette affaire. Si la Cour suprême décide d’entendre la cause, elle tranchera.

Dimanche, au gala Les Olivier, Mike Ward a continué sur sa lancée et cela était pitoyable. Et l’industrie de l’humour a applaudi, ce qui est tout aussi pitoyable. Quant à moi, que la liberté d’expression permette ou non les propos de Mike Ward sur Jérémy Gabriel, j’estime que ces propos sont pitoyables et choquants ! Je déplore que presque tous les humoristes n’aient pas eu le courage de se prononcer sur la teneur des propos de Mike Ward, ce qu’ils pouvaient faire tout en affirmant que la liberté d’expression permettait ces propos.


 
10 commentaires
  • Christian Montmarquette - Abonné 12 décembre 2019 05 h 49

    Quand Peter MacLeod se permet de faire la morale aux autres

    « Peter MacLeod a déclaré «que de rire de Jérémy Gabriel, comme l’a fait Mike Ward, est triste et “pathétique”»..mentionne l'article.

    Il peut bien parler et faire la morale aux autres celui-là.

    Quand on sait qu'il ridiculisait les plus pauvres, ces "BS" survivant de l'aide sociale pour se remplir les poches et que ça n'attaquait pas qu'une personne connue du public, mais propageait des préjugés envers des centaines de milliers de personnes démunies.

    • André Labelle - Abonné 12 décembre 2019 08 h 39

      Vous tirez sur le messager. Que pensez-vous de Mike Ward et des hommages qu'il a reçu dimanche-soir ? Que pensez-vous du troupeau d'humoristes qui donnent leur appui à ce grossier personnage qui n'agit que pour promouvoir sa propre popularité ?

      Voilà de vrais questions. Vous avez évidemment le droit de ne pas aimer Peter Macleod. Mais ce n'est pas de lui dont il est question ici.

      «On n'a rien inventé de mieux que la bêtise pour se croire intelligent.»
      [Amélie Nothomb]

    • Marc Therrien - Abonné 12 décembre 2019 12 h 16

      Et, monsieur Labelle, il y a aussi Charles Beaudelaire, qui s’y connaissait un peu en impureté morale, qui disait : « On est jamais excusable d’être méchant, mais il y a quelque mérite à savoir qu’on l’est ; et le plus irréprochable des vices est de faire le mal par bêtise.»

      Reste à savoir maintenant si Mike Ward sait ou ne sait pas s'il est méchant ou bête.

      Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 12 décembre 2019 07 h 20

    La liberté dans l'enclos de la morale


    La liberté s'exerce dans un enclos. Idéalement, on souhaiterait que l’enclos soit si vaste qu’on n’aperçoive pas la clôture. Il est intéressant d'observer que pour former cet enclos de la liberté, ça prend des poteaux pour tenir la clôture et des taureaux enragés qui en testent la solidité en fonçant dans la clôture. J’imagine qu’une des forces de la civilisation policée par la morale est de faire en sorte qu’il y ait davantage de poteaux, gardiens de la morale formant la clôture, que de taureaux enragés. Dire que Georges Wolinski, qui a péri dans l’attentat contre Charlie Hebdo, avait déjà écrit : « il n’est pas bon pour le moral d’un pays de compter trop d’humoristes. »

    Marc Therrien

  • Cyril Dionne - Abonné 12 décembre 2019 08 h 23

    N’est stupide que la stupidité

    Oui, c’était un humour pathétique et gratuit de la part de M. Ward. Mais que François Massicotte dise qu’il est « satisfait de savoir que si quelqu’un s’acharne à rire du handicap d’un de mes enfants, je vais pouvoir le poursuivre », il y a toujours une limite. Si un de ses enfants s’affichait comme une vedette publique, pourquoi ne serait-il sujet de remarques grossières ou non? L’auteure de cette lettre sait très bien que le Code criminel canadien est précis dans les cas de diffamation ou bien d’incitation à la haine. Ici, on ne parle d’un individu privé à qui on aurait violé sa vie intime. La victime voulait devenir une « vedette » et paradait partout à qui voulait l’entendre. Toute une différence.

    Pour ce qui en est de « Les juges majoritaires de la Cour d’appel mentionnent également que la conclusion du Tribunal des droits de la personne, à savoir que « M. Ward ne pouvait ignorer les conséquences de ses blagues sur M. Gabriel, n’est pas déraisonnable ». La Terre appelle vous appelle. Ces commentaires ont été énoncés dans un show privé et ceux qui voulaient l’entendre ont payé pour le faire. C’est cela la différence. Donc, en suivant cette logique qui à va l’encontre de la liberté d’expression, tous les clients sont aussi coupables par association.

    Misère. Lorsque j’entends les mots « Tribunal des droits de la personne », une entité à droits juridiques géométriquement variables, ou bien celui du gouvernement des juges, où sont ces braves gens dans des véritables causes où les droits élémentaires et inaliénables de la dignité humaine sont bafoués à tous les jours? Ils sont où?

    Nos élites de la bien-pensance et des donneurs de leçons sont obsédées par l’éthique et la moralité. Mais ce sont les mêmes qui ne donneraient pas une minute à un itinérant dans la rue. Dans le cas de M. Ward, une citation de Voltaire me vient à l’esprit : « Les Français ne sont pas faits pour la liberté : ils en abuseraient ».

  • Raynald Goudreau - Abonné 12 décembre 2019 09 h 11

    Quand les loups sont en surnombre ...

    Il y a trop d'humoriste donc, les humoristes vont trop loin .

  • Lyne Dlgr - Inscrite 12 décembre 2019 09 h 38

    Il faut assumer

    L'humour noir comme celui Mike Ward est pathétique car il inclut de le nom de la personne en question, on peut se moquer mais éviter de nommer tiers personnes..Les personnes qui ont ris de l'interpellation lors de son olivier sont aussi pathétiques que lui .........

    • Marc Pelletier - Abonné 12 décembre 2019 11 h 09

      D'accord avec vous, vous touchez là un bon point !

      L'humour de M. Yvon Deschamp serait-il dépassé par celui de Mike Ward ? Sans doute faut-il y voir un signe d'évolution de notre société...

      La question n'est plus de savoir de quoi on rit, mais simplement de rire.....: " risons " ensemble, ça défoule.