Un fossé existe entre les pères et la DPJ

«La recherche sociale révèle qu’aider les hommes, c’est également aider les enfants, les femmes et la société», souligne l'auteur.
Photo: iStock «La recherche sociale révèle qu’aider les hommes, c’est également aider les enfants, les femmes et la société», souligne l'auteur.

La distance entre les pères et le milieu de la protection de la jeunesse constitue un phénomène documenté dans le champ des pratiques. Cette distance observée tient à différents facteurs. Un de ces facteurs concerne les hommes eux-mêmes dans leur rapport avec les services en général.

Les écrits sont nombreux à constater que les hommes sous-utilisent les services existants pour des motifs tenant à la socialisation masculine traditionnelle. Plus globalement, il existerait, dans l’esprit de certains hommes, une contradiction entre l’identité masculine et le fait de recourir à de l’aide et à des services. Notamment, un sondage réalisé en 2014 auprès de 2084 hommes québécois révélait les degrés d’accord suivants pour ces énoncés : « Je n’aime pas me sentir contrôlé par les autres » (92,4 %) ; « Quand j’ai un problème, j’essaie de le résoudre tout seul » (84,6 %) ; « J’aime mieux régler mes problèmes par moi-même » (74,9 %) (Tremblay et al., 2015). Il y a ici une première collision frontale entre les hommes et la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) comme institution : les hommes, très majoritairement, n’aiment pas être contrôlés par d’autres, alors que la DPJ est une institution de contrôle social de par sa loi constituante.

La méconnaissance des types de socialisation masculine et des compétences des pères de la part du personnel de la DPJ serait un facteur déterminant dans le fossé existant entre les pères et la DPJ (Devault et al., 2015). Aussi, selon Deslauriers (2012), il faudrait trouver un point d’équilibre entre l’intervention sur les facteurs de vulnérabilité des pères et celle qui aurait pour effet de reconnaître le potentiel des pères et les étapes qu’ils franchissent en matière de paternité. Observation qui met en lumière l’existence d’un conflit potentiel entre des intervenants (souvent axés sur les problèmes et la perception parfois négative des clientèles masculines) et les hommes.

Enfin, tant les intervenants de la DPJ que les pères sont régulièrement exposés à un conflit de cultures où les points de référence de chacun ne sont pas les mêmes pour comprendre le point de vue de l’autre. Et cela conditionne le regard porté sur les hommes par les intervenants. Certains auteurs avancent même que les pères seraient perçus comme de bons ou de mauvais pères avant même qu’ils aient pu prendre la parole dans le contexte d’une rencontre avec un intervenant ou une intervenante (Dominelli et al, 2011 ; Maxwell et al, 2012).

Une expérience d’accompagnement

En complément à la littérature scientifique, une expérience d’accompagnement professionnel d’hommes auprès de la DPJ sur trois ans au Centre de ressources pour hommes l’AutonHommie à Québec a permis de dresser un certain nombre de constats. Nous retenons ici les principaux.

Il existerait une opposition entre le contrôle social exercé par la DPJ en vertu de sa mission et la quête d’autonomie des hommes. Ce serait un facteur majeur expliquant des difficultés de rapports entre les pères et la DPJ. Il y a également la complexité du système de protection de la jeunesse et de la justice qui entre en ligne de compte ; sans accompagnement, des hommes peuvent se sentir perdus dans cet univers. Enfin, il n’est pas rare que certains hommes confient se sentir totalement incompris par les intervenants. De guerre lasse, ils ne parlent plus, se réfugient dans le mutisme ou devinent ce qu’il faut dire ou ne pas dire.

Cependant, dans ce parcours sur trois ans, il y a eu de belles histoires. Elles avaient toutes les mêmes caractéristiques : attitude d’accueil et de non-jugement de la part des intervenants, écoute attentive du père, mise en confiance de celui-ci, recours à un langage accessible, capacité de l’intervenant à mobiliser le père sur ses forces, à l’encourager à persévérer comme parent et à reconnaître son engagement paternel.

Des solutions

Afin d’améliorer le rapport entre les hommes et la DPJ au bénéfice premier des enfants et des familles, quatre pistes apparaissent incontournables : a) formation des intervenants de la DPJ sur les réalités masculines dans un contexte d’intervention ; b) développer des interventions misant sur les forces des hommes, leurs acquis, leurs expériences ; c) appuyer les parents dans leurs rôles parentaux et conjugaux ; et d) encourager le développement de la formule des accompagnateurs au sein du réseau social et dans des organisations communautaires et publiques et clarifier le rôle d’accompagnateur pour favoriser le rapport « hommes et DPJ ».

La recherche sociale révèle qu’aider les hommes, c’est également aider les enfants, les femmes et la société. À ce titre, il est certain que le secteur de la protection de la jeunesse pourrait avantageusement profiter de cette réflexion collective qui s’engage sur l’avenir de la DPJ pour mieux améliorer son rapport avec les pères et être ainsi plus efficace.


 
11 commentaires
  • Roxane Bertrand - Abonnée 11 décembre 2019 07 h 32

    Vive les papas!

    Merci à tous les papas pour vos implications et votre engagement.

  • Jean-François Trottier - Abonné 11 décembre 2019 07 h 35

    Bon texte

    Très intéressant.

    Vus dites bien que toute intervention qui exclut une compréhension profonde de ceux à qui elle s'applique est vouée à l'échec, sinon la catastrophe.

    L'écoute n'est pas un "petit plus". C'est la base.

    Malheureusement l'attitude culpabilisante de bien des gens (je ne connais pas directement d'agents de la DPJ) au regard du milieu familial est omniprésente et je doute que ce soit une question de nombre, mais bien parce que ceux (celles) qui crient on une voix qui porte loin.
    Il est alors plus difficile pour les voix modérées d'oser se faire entendre.

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 11 décembre 2019 10 h 01

    Une étude ( mais personne n'en fait?!) démontrerais facilement que la DPJ fait très bien de limiter l'autonomie des pères. Évidemment on a pas de chiffre en matière d'identification des parents abuseurs, leur genre? ? leur parcour? leur âge? leur nationalité? Leur statut? Pourtant on doit bien avoir 20 000 fillières bien rempli de ces infos, non? On a bien trop peur des réponses..

    Il faut arrêter de victimiser tout le monde et protéger les enfants coûte que coûte. Pareil dans le dossier des pitbulls ou du petit Jeremie, maudit que le Qc à du mal à protéger ses enfants, les fleurs du tapis sont toujours là.

    Absolument tout les adultes doivent être suspecté en matiere d'abus ou de violence et la prévention doit primer TOUJOURS. Si erreur il y a et il y en aura, l'adulte l'aura subit pas l'enfant.

    Les seules victimes ce sont les enfants pas les pères ni les mères, et désolée pour le politiquement correct mais un petit pourcentage d'homme dans notre société causent plus de tord que tout les autres mis ensemble et faut que ça cesse un jour.
    Autant pour les femmes, les enfants et tout les hommes qui subissent la réputation des vilains sans avoir jamais rien fait de mal.

    Faut les cerner, les étudier et les mettre hors d'état de nuire une bonne fois pour toute. Oui ca prend des programmes de becer bobo, ils ont souffert bla bla..mais ils font souffrir et y faut que ca cesse.

  • André Guay - Abonné 11 décembre 2019 10 h 11

    Comme intervenant à la DPJ, j'ai animé pendant près de 5 ans un groupe d'hommes, père et beaux-pères, qui avaient commis des abus sexuels sur les enfants dont ils avaient la responsabilité de les protéger. Dès les premières rencontres, ils m'ont confronté sur la colère que j'éprouvais envers eux pour les gestes qu'ils avaient commis. Je dois dire que j'assumais aussi le suivi des enfants victimes et ce que je lisais et entendait n'était rien pour développer ma compassion envers eux. Pour les faire cheminer j'ai dû moi-même cheminer. Je me suis toujours identifié comme un humaniste, i.e. quelqu'un qui croit en la possibilité d'un être humain d'évoluer. J'en étais venu à la conclusion qu'on ne peut aider quelqu'un qu'on déteste. Voulais-je seulement les aider?. Apprendre à aimer des "abuseur" n'était pas une mince affaire. J'ai appris à aller au-delà de leurs gestes immondes et tenté de découvrir ce qu'il y avait de bon dans la personne qui les avait commis. Cela m'a permis de mieux aider les enfants-victimes perturbés aussi par l'éclatement familial que leurs déclarations avaient provoqué. Ceci s'applique aussi aux situations de violence conjugale et familiale généralement commises par des hommes.
    La DPJ est majoritairement composée d'intervenantes. Certaines d'entre-elles ont vécu des expériences difficiles avec des hommes, nombreuse sont, et on le comprend bien, d'un féminisme qui rend difficile pour elle de développer une relation d'aide avec des abuseurs.
    Rien n'est simple en matière de protection de la jeunesse où drames et tragédies sont le lot quotidien des intervenants.

    • Nicole Desjardins - Abonnée 12 décembre 2019 02 h 09

      Merci monsieur Guay pour votre touchant témoignage. Votre geste est courageux. J'ai l'impression que dès qu'on ose aborde la situation des hommes en souffrance, ça devient un sujet « radioactif». Vous avez raison de mentionner que plusieurs intervenantes des services sociaux ont subi des abus, souvent sous le joug d'un père, ce qui vient certainement pour plusieurs teinter leurs interventions si elles n'en sont pas suffisamment conscientes. C'est sans oublier les écoles en travail social, lesquelles sont traversées par l'idéologie féministe dominante, parfois même radicale à mon avis. Celle-ci se retrouve également abondamment dans les médias.

      Les rapports Rondeau et Tremblay sur la situation des hommes et les services psychosociaux n'ont pas créé une révolution!!! Je ne cesse de le déplorer. Pourtant, comme dit l'auteur de cette lettre, aider adéquatement les hommes, c'est aussi aider les femmes et les enfants.

      Merci aussi à monsieur Roy d'avoir partagé ses réflexions sur ce sujet qu'on aborde trop peu souvent. Les hommes qui malmènent leur amoureuse et/ou leurs enfants ne sont pas tous des narcissiques pervers.

      Une dernière chose: vous dites avoir relevé le défi de pouvoir aider des pères pédophiles avec empathie, alors que vous étiez du même coup un intervenant auprès des enfants abusés. Me semble y voir ici un problème éthique. Mais bon, l'important somme toute, c'est que vous avez réussi.

  • Marcel Vachon - Abonné 11 décembre 2019 10 h 21

    Je ne comprend pas pourquoi il faudrait une "formation des intervenants de la DPJ sur les réalités masculines dans un contexte d’intervention". Les gens de la DPJ arrivent-ils / elles de la planette Mars? Ces personnes ne connaissent pas les homme? Leur ignorance est-elle si profonde? Je ne comprend pas.

    • Nicole Desjardins - Abonnée 12 décembre 2019 02 h 20

      Monsieur Vachon: Les intervenantes (en majorité des femmes) sont formées à l'approche féministe (surtout en travail social) et, effectivement, la formation est peu adaptée aux réalités masculines traditionnelles. Si vous désirez en savoir davantage sur le sujet, il existe d'excellents textes bien documentés. Vous trouverez notamment sur le web les rapports Rondeau (Gilles) et Tremblay (Gilles). La présente lettre de monsieur Roy est également déjà un bon début ! J'attire votre attention sur le fait que ce dernier mentionne qu'il y aussi des intervenants-es qui possèdent les compétences en ce domaine. Tout n'est pas noir ou blanc. Je vous invite à demeurer ouvert pour comprendre davantage !