Les Anglos de souche

«L’administration québécoise s’est elle-même détournée de l’objet de la loi 101 en offrant au public directement et systématiquement des services en anglais», croit l'auteur.
Photo: iStock «L’administration québécoise s’est elle-même détournée de l’objet de la loi 101 en offrant au public directement et systématiquement des services en anglais», croit l'auteur.

Le gouvernement québécois serait bien décidé à faire du français la langue de communication de son administration avec les citoyens. La communauté historique anglophone et les peuples autochtones échapperaient à cette règle. Ainsi, après les francophones de souche, voilà que l’on distinguerait les « anglophones de souche ».

Sur le plan linguistique, il faut d’abord rappeler qu’un individu peut bien parler la langue qu’il veut. C’est sa liberté, mais rien ne garantit qu’il sera compris. Le droit d’utiliser une langue déterminée avec l’État et l’administration publique quant à lui n’existe que s’il est reconnu et conféré par la législation.

Au Québec, les textes constitutionnels confèrent des droits scolaires à la minorité anglophone et prévoient le bilinguisme des tribunaux, ainsi que des institutions fédérales et parlementaires. La Loi sur les langues officielles fédérale renforce et élargit son champ d’application.

À ce niveau, le Québec est donc une société bilingue. Quant à la loi 101, elle fait du français la seule langue officielle du Québec, mais dans les sphères de compétence provinciales. La même loi confère aussi le droit d’employer l’anglais, mais dans certains cas seulement, et la Loi sur les services de santé et les services sociaux permet lorsque possible l’accès en anglais à ces services.

L’administration québécoise s’est elle-même détournée de l’objet de la loi 101 en offrant au public directement et systématiquement des services en anglais sous prétexte que la loi n’interdisait pas l’emploi d’autres langues, comme le fait d’ailleurs l’administration décentralisée, par exemple Hydro-Québec ou la Ville de Montréal que la loi déclare pourtant être une ville francophone. L’esprit et l’objet de la loi 101 sont donc trahis et il ne sert à rien de brandir cette loi pour renforcer le français au Québec si elle n’est même pas appliquée au départ par le gouvernement lui-même.

Lorsqu’une institution est bilingue, la prestation d’un service se fait dans la langue choisie par le destinataire (qu’importe sa langue maternelle). Par contre, une langue commune est celle qui est utilisée par des locuteurs de langues différentes dans leurs communications.

Pas d’exceptions

Si le français doit être la langue commune au Québec, au moins dans les champs de compétence qui sont les siens, l’État québécois et son administration doivent alors se montrer logiques et rigoureux, et c’est cette langue qui doit être utilisée lorsqu’un locuteur emploie une langue autre. L’idée de faire exception comme prévu en faveur de la « communauté historique anglophone » du Québec signifie le maintien d’un régime de bilinguisme qui existe déjà.

Et l’on peut aussi se demander comment identifier les membres de cette communauté qui sont en général bilingues et qui ne seraient donc pas vraiment affectés par un renforcement de la langue française. De plus, si le Québec a le courage de ses ambitions, il ne devra pas céder aux larmoiements du Canada anglais qui, drapé dans sa supériorité morale, le dénoncera malgré son comportement peu exemplaire dans ce domaine.

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8 commentaires
  • Alain Roy - Abonné 16 novembre 2019 10 h 36

    Net et précis

    C'est clair comme de l'eau de roche. Merci M, Braën.

  • Pascal Deschênes - Abonné 16 novembre 2019 10 h 58

    Savoir se tenir debout, même par grands vents.

    Tout est là, tout est dit. (Rien à ajouter!)
    En fait, ce qui m'inquiète, c'est le manque de réaction(s) à une attitude gouvernementale aussi laxiste et contre-productive. Les Anglos ne sont quand même pas à plaindre... et BIEN SOUVENT, on s'aperçoit (quand on insiste un tant soit peu) qu'ils parlent suffisamment français pour comprendre et s'exprimer...
    Il s'agit encore ici de cette ancienne manie de se plier à l'anglais dès qu'il se pointe... (et qui correspond à cet esprit de colonisé, ou notre infériorité morale devant l'anglais à laquelle fait allusion M. Braën).

  • Pierre Bernier - Abonné 16 novembre 2019 11 h 22

    Analyse complète ?

    Oui quant aux paramètres légaux qui encadrent cette question.

    Reste que l’analyse proposée eut été plus complète avec une datation de la dérive de l’administration.

    Cela eût permis d’identifier sous quel gouvernement (?) la « bilinguisation » débridée de l’offre et de la prestation de ses services s’est accrue sans justification.

  • Jean Lacoursière - Abonné 16 novembre 2019 11 h 32

    Le strict minimum: uniquement le français dans toutes les communications écrites de l'État avec les citoyens

    Je suis d'accord avec ce que l'auteur de la lettre écrit:

    « L’idée de faire exception comme prévu en faveur de la "communauté historique anglophone" du Québec signifie le maintien d’un régime de bilinguisme qui existe déjà. Et l’on peut aussi se demander comment identifier les membres de cette communauté qui sont en général bilingues et qui ne seraient donc pas vraiment affectés par un renforcement de la langue française. »

    En ce qui concerne les communications orales ce sera très difficile pour les commis de l'État de ne pas passer à l'anglais devant une personne refusant ou incapable de parler français.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 16 novembre 2019 12 h 13

    Le courage d'aller au fond de sa logique.

    "L’esprit et l’objet de la loi 101 sont donc trahis et il ne sert à rien de brandir cette loi pour renforcer le français au Québec si elle n’est même pas appliquée au départ par le gouvernement lui-même... L’idée de faire exception comme prévu en faveur de la « communauté historique anglophone » du Québec signifie le maintien d’un régime de bilinguisme qui existe déjà." - André Braën

    Voici un texte d'une rigueur exemplaire qui met le gouvernement "nationaliste fédéraliste" actuel en face de ses contradictions.

    Comme le dit si bien l'auteur: "Si le français doit être la langue commune au Québec... l’État québécois et son administration doivent alors se montrer logiques et rigoureux, et c’est cette langue qui doit être utilisée lorsqu’un locuteur emploie une (autre) langue... Si le Québec a le courage de ses ambitions, il ne devra pas céder aux larmoiements du Canada anglais qui, drapé dans sa supériorité morale, le dénoncera malgré son comportement peu exemplaire dans ce domaine."

    Que dire de plus? On ne pourra jamais prétendre que le Québec est un état où la langue française est reine si on n'a pas le courage d'aller au fond de sa logique. On verra alors si pour ce gouvernement les mots ont véritablement un sens ou s'ils ne constituent qu'un autre slogan creux pour bercer ses illusions.