Le recul tactique de Rio Tinto

«Avec un prix aussi élevé que 2600 $CA par tonne livrée sur le marché, on peut se demander quelle est la réelle vision d’avenir des stratèges londoniens de Rio Tinto», souligne l'auteur.
Photo: iStock «Avec un prix aussi élevé que 2600 $CA par tonne livrée sur le marché, on peut se demander quelle est la réelle vision d’avenir des stratèges londoniens de Rio Tinto», souligne l'auteur.

En évoquant les mauvaises conditions du marché de l’aluminium comme argument principal, la compagnie Rio Tinto vient de brutalement reporter aux calendes grecques deux projets d’immobilisations au Saguenay–Lac-Saint-Jean, soit un centre de billette d’aluminium à établir à son aluminerie d’Alma ainsi que 16 nouvelles cuves à ajouter à l’usine-laboratoire « AP60 » de Saguenay. Au sein de cette industrie, ces investissements renoncés de 300 millions de dollars, avec ses emplois reliés, ne représentent évidemment qu’un très petit dossier. La mauvaise nouvelle génère néanmoins beaucoup de remous au Saguenay–Lac-Saint-Jean, région en quête de signaux positifs de la part de Rio Tinto qui exige encore et encore des conditions régionales plus favorables à la maximisation de sa profitabilité.

Au-delà de la grande déception régionale causée par ce recul tactique en matière d’immobilisations très attendues se pose la question de la stratégie de ce géant minier australo-britannique, qui oeuvre dans le secteur de l’aluminium depuis l’achat de l’actif de la compagnie Alcan en 2007. Dans le cas précis qui nous concerne actuellement, les mauvaises conditions du marché représentent un argument fallacieux. Et voici pourquoi.

Dans cette industrie mondiale, les prix du métal désormais fixés par le London Metal Exchange (LME) illustrent, à travers des fluctuations conjoncturelles, une longue tendance baissière. En dollars canadiens constants de l’année 2005 comme référence, la tonne d’aluminium fut en effet négociée en moyenne à 5000 $ en 1930, à près de 4000 $ en 1950, à 3000 $ en 1975, à 2500 $ en 1995 et à 2000 en 2015. Et ces prix en dollars canadiens poursuivront sûrement leur lente tendance à la baisse sur une longue période. Pour le moment à 1725 dollars américains la tonne, ils sont repartis à la hausse, après un léger recul au cours du dernier mois. Avec le taux de change en cours, ce prix actuel équivaut à plus de 2100 $CA, donc au-dessus du niveau moyen de 2015.

Selon les pronostics fort crédibles du LME, les prix haussiers mais fluctuants de l’aluminium devraient atteindre 1813 $US en décembre 2020, 1897 $US en décembre 2021 et 1987 $US en décembre 2022. Ramenés en dollars canadiens, ces très bons prix prévus se positionnent encore davantage au-dessus de la tendance. En conséquence, la profitabilité des producteurs comme Rio Tinto s’annonce excellente, en considérant bien sûr les importants gains de productivité obtenus depuis 2007. Et que dire des très bonnes conditions d’affaires régionales concédées par le Saguenay–Lac-Saint-Jean et par le Québec ? Elles s’ajoutent à l’énorme avantage concurrentiel de Rio Tinto concernant le turbinage de l’eau du bassin hydrographique du Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui lui offre des mégawatts propres aux meilleurs coûts de revient de l’industrie.

Prime « Mid-West »

À ces importants profits assurés grâce à des prix du marché de l’aluminium positionnés bien au-dessus des coûts de production, dont le tiers est associé à l’énergie nécessaire, il faut aussi considérer la prime ajoutée à la valeur du marché de ce métal gris. En effet, à travers les nouvelles conditions fixées par le LME, une prime « Mid-West » bonifie le prix de chaque tonne d’aluminium primaire livrée en Amérique du Nord afin de couvrir les frais de transport et d’entreposage. Depuis quelques années, sous diverses influences, cette prime s’est fortement gonflée pour atteindre le niveau actuel de 520 $CA la tonne. Quel que soit le lieu d’achat d’aluminium primaire sur le continent s’applique ainsi uniformément ce même coût de livraison du métal. Il s’agit évidemment d’une mesure protectionniste qui favorise la localisation des transformateurs d’aluminium près des clients éloignés des alumineries québécoises, notamment autour des grandes villes industrielles du Mid-West américain. Cette mesure élimine par ailleurs au Québec l’avantage comparatif de localisation de transformateurs d’aluminium primaire près de la source du métal afin d’économiser des frais de livraison. L’attractivité du Québec en prend pour son rhume.

En conséquence de ces faits énoncés, lesdites mauvaises conditions du marché ne représentent pas la vraie raison du recul tactique de Rio Tinto face à ses immobilisations planifiées au Saguenay–Lac-Saint-Jean, région qui attend des projets beaucoup plus substantiels en retour des excellentes conditions offertes pour produire de l’aluminium primaire. Avec un prix aussi élevé que 2600 $CA par tonne livrée sur le marché, on peut se demander quelle est la réelle vision d’avenir des stratèges londoniens de Rio Tinto. Que désirent-ils faire de leur division Aluminium largement localisée au Québec ? Et tant qu’à se questionner, quelle est la vision du Québec face à cette industrie dont la grappe « Alu Québec » peine à progresser vers l’atteinte de ses objectifs ?

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3 commentaires
  • Clément Fontaine - Abonné 22 octobre 2019 07 h 56

    Le chantage des multinationales

    C'est un fait que Rio Tinto a déjà bénéficié de nombreux avantages fiscaux de la part des élus de la région du Saguenay-Lac-St-jean. Elle peut se permettre d'attendre pour essayer d'en soutirer davantage. Le plus malheureux est que ces mêmes élus continuent de croire que les grandes industries qui reposent sur l'exploitation des ressources naturelles comme Rio Tinto représentent encore des moteurs incontournables du développement économique pour notre région. D'où leur obstination à soutenir un méga projet comme Énergie Saguenay du promeur GNL Québec, que tous les scientifiques - excluant ceux engagés par les firmes de consultants de cette entreprise - et même un de nombreux économistes condamnent haut et fort. Richard Martel, le député conservateur de Chicoutimi-Le Fjord, s'est fait le grand champion de ce type de projets pendant la campagne électorale. Comme il n'a pu conserver son siège qu'avec la peau des fesses devant Le Bloc québécois, cela l'amènera peut-être réfléchir et à nuancer sa position.

  • Bernard Terreault - Abonné 22 octobre 2019 08 h 54

    Attitude de quêteux

    Faut-il supplier une multinationale de faire notre développpement économique? Ce n'est sa job, sa job c'est de rapporter des revenus à ses actionnaires britanniques et autres. C'est aux entrepreneurs, et occasionnelement aux gouvernements, d'ici, de voir les opportunités.

  • René Pigeon - Abonné 22 octobre 2019 11 h 51

    Est-ce que cette prime « Mid-West » imposée par le LME contrevient aux accords de libre-échange et à une loi canadienne et faire l’objet de poursuite devant ces instances ?

    « à travers les nouvelles conditions fixées par le LME, une prime « Mid-West » bonifie le prix de chaque tonne d’aluminium primaire livrée en Amérique du Nord afin de couvrir les frais de transport et d’entreposage. »

    Est-ce que cette prime « Mid-West » imposée par le LME contrevient aux accords de libre-échange de l’ALENA et de l’OMS ainsi qu’à une loi canadienne et faire l’objet de poursuite devant ces instances ?