Avoir le droit de définir sa mort?

Le débat sur l’aide médicale à mourir a bien mis en relief que choisir les paramètres de sa mort est une manière de donner un sens à sa vie.
Photo: iStock Le débat sur l’aide médicale à mourir a bien mis en relief que choisir les paramètres de sa mort est une manière de donner un sens à sa vie.

Au début du mois, la Cour d’appel de l’Ontario a rejeté la requête intentée par une famille de la région de Toronto, qui voulait que sa fille, Taquisha McKitty, soit maintenue en vie artificiellement, même si les médecins avaient conclu à sa mort cérébrale.

Si le coeur de Taquisha McKitty continuait de battre, elle serait définie comme morte par la Cour d’appel de l’Ontario. Les médecins pourraient donc débrancher son respirateur artificiel même si la famille s’y oppose.

Le plus haut tribunal de la province remet à l’avant-plan une discussion qui, au Québec, doit sortir des universités. Devrait-on choisir nous-mêmes les critères selon lesquels nous serons déclarés morts ?

Selon l’état actuel du droit, nous n’avons pas le choix : ce sont les médecins qui décident. Cela mène à des situations comme celle de Taquisha McKitty, dont la famille croit qu’elle est encore en vie et craint que les médecins ne la tuent en la débranchant. Ses proches n’auront heureusement pas à endurer cette épreuve puisque McKitty est décédée naturellement en décembre dernier, bien avant que ce jugement soit rendu. Nous devons modifier le droit pour éviter qu’une famille ait à subir une telle épreuve.

Deux définitions de la mort

En septembre 2017, à l’âge de 27 ans, Taquisha McKitty est déclarée en état de « mort cérébrale ». Autrement dit, son activité cérébrale a cessé de manière irréversible. Elle est alors branchée sur un respirateur artificiel pour être maintenue en vie. Aux yeux des médecins, McKitty devrait être débranchée puisqu’elle est morte.

La définition exacte de la mort cérébrale diffère selon les approches. Généralement, on considère essentiel qu’il y ait une perte permanente de la conscience ainsi qu’un arrêt des activités du tronc cérébral. S’ensuit un arrêt irréversible des fonctions respiratoires, mais d’autres fonctions et organes peuvent encore opérer seuls, comme le coeur. Cet état doit être distingué d’un état végétatif permanent, où le corps demeure autonome, et du coma, où le cerveau montre encore des signes d’activité cérébrale. Dans le cas de McKitty, le respirateur artificiel permettait à son corps de continuer à vivre alors qu’elle était morte cérébralement.

La famille de McKitty conteste le diagnostic des médecins. Pour eux, la mort survient uniquement lors de l’arrêt irréversible de l’activité cardiaque. Si le coeur de Taquisha McKitty bat, elle est encore en vie. Ce serait le débranchement par les médecins qui causerait sa mort. La famille invoque notamment sa foi et celle de Taquisha en soutien de sa définition de la mort.

Mort cérébrale et mort cardiaque

Choisir entre la mort cérébrale ou la mort cardiaque s’avère difficile. Chaque position offre des avantages et des désavantages. D’un côté, la mort cérébrale a l’avantage de cibler ce qui est généralement perçu comme le plus important chez l’être humain : la conscience. La mort cérébrale est la traduction médicale de la perte de la conscience ; des facultés d’être conscient de soi-même, d’interagir avec son environnement, de planifier sa vie, etc.

Sur un plan plus pratique, la mort cérébrale facilite aussi la transplantation d’organes. Le corps de la personne décédée continue d’entretenir ses organes, laissant le temps aux équipes médicales de se préparer et de préparer les receveurs et receveuses.

D’un autre côté, la mort cérébrale est réductrice. L’être humain est bien plus que sa conscience. Le corps cérébralement mort maintient certaines fonctions. Ses cellules continuent de croître. Le corps peut combattre des infections et guérir des blessures. De plus, le coeur est un symbole important de la vie et, pour certaines confessions, un élément essentiel pour distinguer la vie et la mort.

Au Québec, le droit n’impose pas de définition de la mort. L’État civil québécois s’en remet au jugement des médecins. Le problème juridique que l’on retrouve aujourd’hui en Ontario, où une famille conteste la définition médicale de la mort, pourrait donc survenir au Québec. Faut-il, nous aussi, revoir notre définition de la mort ?

Donner un sens à sa vie

À mon avis, chaque personne devrait être libre de définir quel critère s’applique à sa propre mort : la mort cérébrale ou l’arrêt permanent de l’activité cardiaque. Une étape aussi importante de la vie qu’est notre mort devrait être cohérente avec nos valeurs.

Le débat sur l’aide médicale à mourir a bien mis en relief que choisir les paramètres de sa mort est une manière de donner un sens à sa vie. Dans la même optique, plusieurs personnes prévoient des directives médicales anticipées afin d’encadrer les soins qu’elles désirent ou refusent de recevoir lorsque la mort est imminente. Nous désirons, jusque dans la mort, demeurer maîtres de nous.

Si Taquisha McKitty désire mourir dans la même foi qui a caractérisé sa vie, ce serait brimer sa volonté que de la forcer à être débranchée alors que son coeur bat toujours.

Respecter l’autonomie des Québécois et des Québécoises signifierait que l’Assemblée nationale nous laisse le droit de choisir la définition de notre mort. Ce n’est pas chose impossible ! Le Japon le permet déjà sans que cela soulève trop de difficultés pratiques. Au Québec, il serait possible d’adopter par défaut le critère de la mort cérébrale afin de faciliter le don d’organes posthume tout en permettant les dérogations par écrit.

Les Québécois et les Québécoises pourraient déroger à cette définition par défaut en le spécifiant, par exemple, dans leurs directives médicales anticipées. Se poserait alors la question de déterminer qui paie pour le maintien en vie, question qui devrait faire l’objet d’un autre débat.

L’Assemblée nationale doit se pencher sur la question avant qu’un autre cas comme celui de Taquisha McKitty québécoise arrive devant nos tribunaux. Une famille ne devrait pas avoir à endurer une bataille judiciaire alors que sa fille est sur son lit de mort.

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6 commentaires
  • Réal Boivin - Abonné 21 octobre 2019 05 h 41

    La foi et le médical.

    Si les médecins déclarent que qu'il y a mort cérébrale, qu'ils débranchent le respirateur artificiel qui maintient la personne en vie. Si la famille a la foi, qu'elle prie pour qu'elle vive.

    Chacun aura fait ce qu'il juge être le mieux pour la personne.

  • Christian Labrie - Abonné 21 octobre 2019 06 h 38

    La transplantation du coeur

    Si une personne reçoit une transplantation cardiaque, le coeur toujours battant d'une autre personne, est-ce le donneur ou le receveur qui est toujours vivant?
    Le cerveau est le seul organe qu'on ne peut pas transplanter. Ou si on le pouvait, on ne sait pas si ce ne serait pas plutôt le corps qu'on transplanterait au cerveau, question d'identité du receveur. Et cette question d'identité se présenterait au niveau juridique, quel serait l'identité civile du receveur, le donneur de corps ou de cerveau?
    Si le législateur voulait définir légalement la définition de la mort, ces considérations devraient l'éclairer.

  • Marc Therrien - Abonné 21 octobre 2019 07 h 06

    Avoir trop de coeur


    Il y a la vie et il y a la conscience de vivre et d’être mortel qui dit-on distingue l’humain des autres êtres vivants. Refuser que la mort cérébrale soit celle qu’on établit comme définitive et irréversible semble alors relever de ce que Blaise Pascal décrivait par cette pensée : "le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point". Il y a dans le règne végétal toute une vie qui se passe bien d’un cœur et d’un cerveau.

    Marc Therrien

    • Jacques de Guise - Abonné 21 octobre 2019 12 h 43

      Moi aussi j'aimerais pouvoir tranformer certains supposés philosophes en fleurs et les reléguer dans le règne végétal....le monde s'en porterait beaucoup mieux!!!

    • Marc Therrien - Abonné 21 octobre 2019 17 h 56

      M. de Guise,

      Pour que le monde s'en porte mieux, il faudrait surtout prendre garde de ne pas les transformer en fleurs du mal.

      Marc Therrien

  • Yvon Bureau - Abonné 21 octobre 2019 16 h 45

    Urgence pour une promotion nationale

    des Directives médicales anticipées. DMA

    Toute personne de 50 ans et plus devrait les remplir, signer et faire placer dans le Registre officiel du Gouvernement.

    Fair ses DMA, c'est un acte d'amour pour soi, pour ses proches et AUSSI pour ses soignants. Et même pour ses établissements de soins.
    Un grand acte de civisme, de savoir-vivre.

    Monsieur Lessard, merci pour cet article.