Pour la survie du français hors Québec

Denise Bombardier, à l'émission Tout le monde en parle du 6 octobre 2019
Photo: Karine Dufour Radio-Canada Denise Bombardier, à l'émission Tout le monde en parle du 6 octobre 2019

Je veux réagir aux propos provocateurs que madame Denise Bombardier a tenus à l’émission Tout le monde en parle, le dimanche 6 octobre, à Radio-Canada.

Ma longue expérience en éducation, en enseignement, en administration et comme commissaire d’école au Manitoba m’a permis de constater la diminution de la qualité du français oral et écrit chez nos élèves, mais aussi chez les adultes, et pour cette raison je me suis dit : Denise Bombardier a raison.

Nous en connaissons tous les causes : milieu minoritaire, domination de la langue anglaise, mariages mixtes, absence de danger pour le français puisque les institutions sont là pour préserver sa survie, donc une certaine nonchalance et un certain fatalisme et laisser-faire dans les foyers francophones hors Québec.

J’ai toujours cru que la solution à la survie du français hors Québec était l’école française. Nous nous sommes tous concentrés alors sur la survie du français, mais pas assez sur sa qualité. Nous avons accepté que nos élèves, et ensuite ces élèves qui sont devenus les enseignants de nos écoles, parlent avec des anglicismes, fassent des fautes de grammaire de base que l’école française n’a pas réussi à éradiquer ; on nous a dit de ne pas les corriger pour ne pas les humilier, pour ne pas accentuer leur complexe minoritaire.

Nous n’avons pas enseigné les verbes, l’analyse logique et les règles de grammaire qui permettent de comprendre et de maîtriser la syntaxe française. Nous n’avons pas initié les élèves aux grands classiques et à leurs oeuvres, poèmes, fables, nouvelles, pièces de théâtre, romans, car le français de ces oeuvres était trop difficile pour nos élèves.

Nous avons mis au programme de petits romans faciles. La prolifération des romans pour la jeunesse a permis aux responsables des programmes de mettre à l’étude un ensemble de romans dont le sujet correspond aux préoccupations des adolescents d’aujourd’hui dans l’espoir de leur faire aimer la lecture, mais dont le vocabulaire facile et concret a l’effet contraire. Résultat ? Une croyance chez les jeunes voulant que lire en français ne soit pas intéressant.

Que faire, alors, si nous acceptons que la qualité du français diminue, pour que le français parlé des francophones hors Québec devienne intelligible aux oreilles de Mme Bombardier ? La solution se trouve à l’école, encore.

Aux facultés de l’éducation d’abord : tout en formant des gestionnaires de classe, de programmes, de conflits et de politiques divisionnaires, formez aussi des enseignants passionnés de français. Passionnés de poésie, de roman, de théâtre, de musique, d’ici et d’ailleurs. Faites-les lire, analyser, discuter et écrire. Des cours de littérature, d’ici et d’ailleurs, devraient être obligatoires pendant les années de leur bac en éducation.

Aux administrateurs des commissions scolaires : tout en demandant aux enseignants et aux directions d’école de suivre les politiques divisionnaires et les plans d’action à long terme, offrez aussi des formations sur la langue, la poésie, le roman, la musique d’ici et d’ailleurs lors de vos journées de perfectionnement professionnel. Ne tenez pas pour acquis que le perfectionnement de la langue de vos enseignants s’est terminé une fois le diplôme obtenu.

Aux enseignants des écoles ensuite : le perfectionnement professionnel de la langue dans un milieu minoritaire ne se termine jamais. Lisez en français et lisez beaucoup ! D’ici et d’ailleurs. Acceptez qu’il y ait plusieurs niveaux de langue, maîtrisez-les de façon à passer d’un niveau à l’autre avec aisance et fierté. Le niveau de langue que Mme Bombardier déplore en vous, qu’il soit du Manitoba, de l’Acadie ou de l’Ontario, fait partie de vous, mais montrez-lui que ce n’est pas l’unique niveau que vous maîtrisez.

Enfin, aux parents des élèves qui fréquentent les écoles françaises hors Québec : l’école ne peut pas tout faire, alors soutenez l’amélioration de la qualité du français. Celle de vos enfants, mais la vôtre aussi. La technologie vous offre mille et une façons de le faire. L’anglais, présent dans votre vie professionnelle, personnelle ou familiale, est puissant et attrayant. Montrez à vos enfants que vous résistez à cette langue. Ils vont suivre votre exemple.

La qualité du français assurera sa survie.

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14 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 11 octobre 2019 08 h 31

    "La qualité du français assurera sa survie."

    Tout est dit dans cette simple phrase...

  • Cyril Dionne - Abonné 11 octobre 2019 08 h 43

    Les mariages exogames, lord Durham et l’assimilation

    Ce sont des vœux pieux que de dire aux autres de résister aux sirènes de la langue de Doug Ford hors Québec. Lorsque votre milieu de travail et social est complètement en anglais et à moins de vouloir vivre dans un ghetto, un apartheid linguistique indécent et sans avenir, vous allez être assimilé. La résistance est futile pour les francophones hors Québec. Le système va vous briser ou vous appauvrir ou les deux dans ce moulin à viande anglo-saxon.

    C’est à se demander si cette madame ne parlerait pas en anglais si elle était née au Manitoba. Très facile pour des gens de première génération de constater l’assimilation et se dire fier défenseur de la langue. Elle est née en Grèce et a vécu à Montréal. Mais il est à parier que leur 2e génération sera assimilée hors de l’oasis francophone du Québec.

    Madame Bombardier a raison sur toute la ligne. C’est non seulement la qualité du français qui dépérit, le premier signe avant-coureur de l’assimilation avec les anglicismes, mais les communautés francophones vibrantes et reproductives d’un aménagement linguistique et culturel n’existent plus hors Québec. Et de grâce, ne me parler pas des écoles d’immersion SVP. C’est la plus grande insulte du Canada anglais depuis le rapport Durham. Pour cela, vous n’avez qu’à voir et entendre nos chefs de partis du ROC massacrer ma langue qui porte son histoire à travers ses accents.

    La seule défense de la langue française viable et à long terme se retrouve dans un pays indépendant. Le multiculturalisme utilise la langue de Don Cherry pour cimenter ses assisses et assimiler les contrevenants à leurs règles sémantiques. Or, la seule possibilité en Amérique du Nord se retrouve au Québec. C’est pour cela que j’ai déménagé au Québec, terre de mes ancêtres depuis la 12e génération. Et oui, je parle aussi bien en anglais qu’en français.

  • André Joyal - Inscrit 11 octobre 2019 08 h 54

    Le français hors Québec

    Hier soir, le modérateur a, enfin, laissé passer mon commentaire sur notre «Bombardier national» dans lequel je donnais raison à cette dernière sur la base de ma participation à deux réseaux universitaires «pan-Canadians» durant les années 90. Dans ce commentaire, bien sûr, je donnais tort à nos «amis» de QS et à leurs sympathisants.

    Je profite de l'occasion offerte par ce fort pertinent texte pour raconter une des expériences dont j'ai été témoin. Lors d'une table ronde tenue à Toronto, un jeune participant dans la trentaine, après m'avoir écouté parlant l'anglais avec un «Montreal Eastend accent», s'est permis une digression pour déplorer son incapacité de parler la langue de ses grand-parents. Ému, il en était au bord des larmes. J'ai toujours retenu son nom : Beauregard.

    Comme disait Walter Konkrite en son temps (assassinat de Kennedy) : «That's the way it is!» «C'est ça qui est ça!» disait mon père. Monsieur C. Dionne ne me contredira pas.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 octobre 2019 11 h 03

      Je ne vais pas vous contredire sur votre M. Beauregard. J'ajouterai que les jeunes francophones hors Québec d'aujourd'hui ne sont pas désolés de ne plus parler la langue de Vigneault. Bien au contraire, ils s'en réjouissent et dénigrent tous ceux qui en font la remarque. Ils sont tous assimilés. Votre « Beauregard » était une exception à la règle et peut-être, je dis peut-être que ce n'était pas son amour inconditionnel pour la langue de Molière qui le motivait, mais bien sa mobilité professionnelle parce que parler deux langues, ouvrent beaucoup de portes.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 octobre 2019 14 h 52

      Deux de mes jeunes ados ont participé à un échange d'étudiants Alberta Québec. Les jeunes de 15-16ans, d'ici, allaient passer 4 mois en Alberta et vice versa avec 2 jeunes Albertaines.

      Quinze ans plus tard, les 2 Albertaines avaient perdu leur français.

  • Lyne Godmaire - Abonnée 11 octobre 2019 09 h 02

    Aimer la langue française

    Merci à vous de reconnaître qu'il y a du boulot ! Oui, nous devons avoir le goût de faire mieux au sein de toute la francophonie ici en terre nord américaine afin de garder la langue française bien vivante.

  • Pierre Desautels - Abonné 11 octobre 2019 09 h 17

    Mais pas au Québec?

    "Nous avons accepté que nos élèves, et ensuite ces élèves qui sont devenus les enseignants de nos écoles, parlent avec des anglicismes, fassent des fautes de grammaire de base que l’école française n’a pas réussi à éradiquer ; on nous a dit de ne pas les corriger pour ne pas les humilier, pour ne pas accentuer leur complexe minoritaire."

    Quand on y pense, son argumentaire, quoique très contestable, pourrait aussi s'appliquer aux élèves du Québec...

    • Cyril Dionne - Abonné 11 octobre 2019 11 h 07

      Comme son argumentaire pourrait s'appliquer aux élèves anglophones du ROC. Ce phénomène linguistique n'est pas seulement propre à la langue française. Il en est de même dans les écoles anglaises.