Massacre dans le 2e Rang

«Ces façons de charcuter impunément un environnement riche en plantes ligneuses et protégeant une faune abondante sont non seulement révoltantes, mais coûteuses», dénonce l'auteure.
Photo: Andrée A. Michaud «Ces façons de charcuter impunément un environnement riche en plantes ligneuses et protégeant une faune abondante sont non seulement révoltantes, mais coûteuses», dénonce l'auteure.

Lettre ouverte au ministère des Transports du Québec et à son ministre, M. François Bonnardel

Le mercredi 21 août, un bruit infernal nous a tirés de notre travail, mon conjoint et moi, et poussés à aller voir à l’extérieur ce qui produisait ce vacarme. Sur la route régionale qui passe devant notre maison, deux énormes engins du ministère des Transports du Québec s’avançaient, rasant tout ce qui se trouvait dans le fossé sur une distance de cinq à six mètres de l’accotement.

En quelques heures, entre mon village et le village voisin, des dizaines, voire des centaines d’arbres qui ne nuisaient en rien à la circulation ni à la visibilité des automobilistes sont tombés. Seulement devant notre maison, dix-sept petits arbres dont les branches n’auraient probablement jamais atteint la route ont été abattus.

Devant l’ampleur des dégâts, je me suis précipitée pour demander à l’homme qui supervisait les opérations s’il pouvait m’expliquer ce qui se passait. Il m’a répondu que le ministère des Transports procédait à ce type de nettoyage régulièrement et qu’ils avaient le droit de couper sans distinction jusqu’aux poteaux d’Hydro-Québec. Après quoi, voulant me rassurer, car j’étais dans une colère noire, il m’a dit de ne pas m’en faire, que des arbres, il y en avait en masse et qu’il allait toujours en rester…

Je ne blâme pas cet employé, qui ne faisait que son travail et ne prend probablement pas part aux décisions. Je blâme par contre le ministère des Transports du Québec qui, en maintenant de tels procédés, soutient du même coup une culture de l’indifférence que notre époque ne peut pas se permettre. Je blâme aussi ceux et celles qui établissent les règles qui régissent ce ministère pour leur manque total de discernement et pour s’appuyer sur des normes dont l’exercice est parfois aberrant. Qu’une personne ou une entité administrative ait le droit de faire quelque chose ne l’autorise pas pour autant à user de ce droit aveuglément.

Depuis des années, des gens préoccupés par le sort que nous faisons à notre environnement nous incitent à planter des arbres, et voilà que l’un de nos plus importants ministères détruit jour après jour les efforts que certains déploient, eux aussi, quotidiennement.

Je suis d’accord qu’il faut assurer la sécurité routière, mais cet abattage sauvage, exécuté sans aucune forme de jugement, sans évaluation préalable des possibles dangers causés par les cerisiers, peupliers, jeunes bouleaux et autres espèces qui poussent près de nos routes, est totalement inutile.

Ces façons de charcuter impunément un environnement riche en plantes ligneuses et protégeant une faune abondante sont non seulement révoltantes, mais coûteuses. Pourquoi n’utiliserait-on pas plutôt l’argent dépensé ici en pure perte pour débarrasser nos fossés des ordures qui s’y accumulent et polluent les boisés et les cours d’eau qui longent certains axes routiers ?

Si, au moins, on utilisait le bois coupé pour en faire un combustible quelconque. Mais non, tout ce qui a été éliminé reste au sol et est destiné à pourrir sur place, parmi les déchets que personne ne ramasse, sauf quelques imbéciles dans mon genre, qui se promènent avec leurs sacs à ordures pour y entasser les dizaines de contenants de plastique, de métal, de styromousse, et j’en passe, qui aboutissent on ne sait comment dans la nature.

Si, au moins, on coupait proprement. Mais non, on arrache, on déchire, on laisse sur place des troncs déchiquetés, des branches à moitié coupées qui se balancent sur des chicots d’arbres ou sur des arbres fendus par le milieu.

Si, au moins, plutôt que de passer le décor à la tronçonneuse, on procédait à de la coupe sélective, fondée sur une évaluation de la dangerosité de certains arbres et sur l’usage que l’on peut faire du bois coupé. Mais non, on rase.

On me répondra probablement ici à coups de chiffres, mais un entretien intelligent et responsable de nos bords de route coûterait assurément moins cher que ce type de massacre.

Ces méthodes de nettoyage à blanc, si je peux dire, sont inadmissibles, et j’espère sincèrement que quelques personnes avisées, au ministère des Transports du Québec, se pencheront sur l’absurdité que je dénonce, car des arbres, il y en aura encore pour un certain temps, bien sûr, mais peut-être pas pour aussi longtemps et en aussi grand nombre que nous voulons le croire.

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7 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 24 août 2019 10 h 01

    Vous avez entièrement raison

    Je constate, moi aussi, à quel point nos administrations publiques, dont Hydro Québec, sont peu soucieuses de la protection des milieux naturels. De plus, comme vous le soulignez, c'est souvent du travail bâclé. Comme dans Le Petit Prince, les bûcherons obéissent bêtement aux ordres, « parce que c'est la consigne ».

    Dans mon quartier à Gatineau, à la fin juin, une douzaine d'arbres en santé ont été coupés en bordure d'un boulevard. Jusqu'ici, je ne suis pas parvenu à savoir pour quelle raison.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 août 2019 10 h 16

      Pas vraiment.

      Bon, au Québec on se plaint toujours de panne d'électricité. Si vous avez des arbres entrelacés avec les fils électriques, c'est un secret de polichinelle que lorsqu'il y a une tempête violente ou du verglas et que l'arbre risque de tomber, il tombera sur les fils électriques et vous aurez votre panne de courant. Et ce n’est pas parce que les arbres poussent plus vite à cause des changements climatiques comme le disait notre énergumène de Québec solidaire, le p’tit Nadeau-dubois. La photo de cet article est porteuse de vérité. C'est « plate » mais c'est comme ça. Un jour, il faudra choisir entre notre confort et la nature, changements climatiques obligent.

      En Ontario, la distance de la forêt des routes et des lignes électriques est de plusieurs mètres et personnes ne se plaint de panne de courant causée par un arbre qui tombe. Au Québec, il semble n'y avoir aucune politique envers ce sujet. Misère.

      C'est « ben » pour dire.

  • Yves Corbeil - Inscrit 24 août 2019 10 h 05

    Un simple citoyen comme vous

    J'ose avancé que cette façon de procédé n'est que l'éclairsissement du bas côté des routes pour que les automobilistes puissent voir les animaux qui pourraient se précipité devant eux et ainsi éviter des accidents plus ou moins graves avec ceux-ci. Il y a peut-être aussi en plus l'écoulement des eaux pluviales comme le fait les cultivateurs dans les fossés qui séparent leurs terres, quand c'est bouché ça déborde au lieu de s'écouler. Je ne suis pas un expert mais ça c'est ma compréhension des choses qui n'ont rien à voir avec le réchauffement climatique ou encore le manque de civisme de ceux qui y circulent en répandant leurs ordures.

  • François Langlois - Abonné 24 août 2019 11 h 26

    Une solution facile était envisageable

    Ce genre de situation m'est déjà arrivé. Un joli bosquet de mélèzes sur l'emprise municipale(le bord de la route) adjacente à mon terrain était menacé par ce type de travaux qui, par ailleurs, me semblent justifiés, en regard des obligations d'une municipalité. Voyant et entendant venir la grosse machine(j'admets que j'ai été chanceux), j'ai contacté l'inspecteur municipal et j'ai obtenu sur-le-champ une dérogation à condition que j'élague moi-même quelques arbres, du côté de la route. Ce genre d'entente est généralement assez facile à réaliser dans les localités rurales, a fortiori sur un rang. Infiniment plus efficace que de chialer dans sa cuisine et dans le journal une fois que le mal est fait. Qui ne dit mot consent, comme on dit. Aussi, laisser le bois pourrir au sol est une pratique beaucoup plus écologique que de le transformer en combustible.

  • Luce Chamard - Abonnée 24 août 2019 16 h 55

    À des années lumières des campagnes anglaises...

    Andrée A. Michaud a tout à fait raison. Ces méthodes de dégagement des bords de route secondaires sont dépassées et aucun effort ne semble être consenti à les améliorer, pour prendre en compte la conservation des paysages et de l’environnement. Des kilomètres de bandes d'asclépiades (essentielles aux papillons monarques) et de végétation arbustive (brise vent et habitat d'une petite faune diversifiée) sont rasées à toute les fins d’été. En plus d’être défoncées et pratiquement laissées à l'abandon, nos routes de campagne sont défigurées par ces travaux d'entretien réalisés sans aucun discernement.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 août 2019 18 h 57

    Il n'y a pas de doute, Mme Michaud est écrivaine

    Quel beau texte.