Le courage des autres

Selon l'auteur, on ne peut que saluer le courage des manifestants d’Algérie ou de Hong Kong qui se battent parce qu’ils considèrent, à juste titre, que leurs institutions démocratiques sont menacées.
Photo: Agence France-Presse Selon l'auteur, on ne peut que saluer le courage des manifestants d’Algérie ou de Hong Kong qui se battent parce qu’ils considèrent, à juste titre, que leurs institutions démocratiques sont menacées.

Au moment où l’assurance démocratique des vieilles nations européennes vacille en faveur d’une extrême droite soutenue par la Russie (et indirectement par Trump), les manifestations à Hong Kong, à Moscou et en Algérie nous rappellent que, par-delà ou plutôt sous toutes nos aspirations légitimes (à plus de justice, moins d’inégalités, plus de pouvoir d’achat, etc.), il y a un socle qu’il ne faut jamais sacrifier, jamais mettre entre parenthèses : la liberté — et ce qui en est l’expression politique, la démocratie.

Il ne s’agit pas d’une aspiration parmi d’autres, mais de l’aspiration qui fonde toutes les autres, et dont la défense constitue pour chacun d’entre nous le devoir essentiel.

Pourquoi une partie des peuples, à l’intérieur des démocraties, finissent-ils par l’oublier et par s’en remettre à des partis extrémistes (de gauche ou de droite) ? Je me contenterai d’évoquer ici deux raisons majeures.

Comme le souligne Raymond Aron dans L’opium des intellectuels, l’attraction qu’exercent les partis d’extrême gauche ou d’extrême droite risque de se produire chaque fois que la conjoncture laisse apparaître une disproportion entre ce que peut le régime démocratique et ce qu’exigent les nécessités du moment. Et le fait est que les démocraties contemporaines sont en difficulté pour répondre aux problèmes suscités par la mondialisation (désarroi des « laissés-pour-compte », pression migratoire, accroissement des inégalités à l’intérieur des États).

Grande est alors la tentation de s’en remettre à un « homme fort », à celui qui dit qu’il peut faire ce que les autres sont incapables de faire — même si la ficelle est vieille comme la politique et que les promesses ont toujours un coût.

L’autre raison qui permet d’expliquer pourquoi les peuples, dans les démocraties, finissent par souhaiter et favoriser la venue d’un « homme fort », c’est la ruse — autre vieille ficelle toujours efficace — des partis extrémistes qui consiste à se réclamer du peuple contre les « élites » et le « système » : « le gouvernement du peuple, c’est nous », disent les leaders d’extrême gauche et d’extrême droite.

Et dans la mesure où la démocratie est généralement comprise comme, justement, « le gouvernement du peuple », beaucoup se disent que, finalement, ces « hommes forts » au pouvoir, c’est cela la « vraie » démocratie.

Le peuple ne gouverne jamais 

Karl Popper est un bon remède pour résister à cette pathologie. D’abord, la démocratie n’est pas le « gouvernement du peuple ». Le peuple ne gouverne jamais : seuls quelques-uns gouvernent. Ce que la démocratie permet, contrairement à tous les autres régimes, c’est de se débarrasser des gouvernants sans effusion de sang lors d’élections générales. En l’absence de telles élections, on ne peut se débarrasser des gouvernants que par la violence, en mettant sa vie en péril.

Mais Popper est très loin de réduire la démocratie à ces élections générales. La démocratie est un ensemble d’institutions, dont ces élections générales font partie, mais qui n’ont de sens que s’il y a d’autres institutions démocratiques. Il faut une opposition politique institutionnellement reconnue et défendue dans ses droits. Il faut une presse libre, en particulier libre de critiquer le gouvernement en place, de la façon la plus sévère. Il faut que l’indépendance de la justice soit reconnue institutionnellement et respectée dans la pratique. Il faut, d’une manière générale, qu’un contrôle soit exercé sur les gouvernants à plusieurs niveaux afin que même les pires dirigeants, dont nous ne pouvons jamais avoir l’assurance qu’ils ne seront pas élus, ne puissent pas faire trop de dégâts, comme le dit Popper.

Que ces institutions qui donnent un sens aux élections générales soient absentes en Russie est une évidence et l’on ne peut, dans ces conditions, que saluer le courage des manifestants qui se battent pour vivre dans un régime vraiment démocratique et non dans un simulacre. On ne peut que saluer le courage des manifestants d’Algérie. On ne peut que saluer le courage des manifestants de Hong Kong, qui se battent parce qu’ils considèrent, à juste titre, que leurs institutions démocratiques sont menacées.

Pour les démocraties occidentales, ce courage est une leçon. Une leçon pour les peuples, qui doivent résister à la tentation extrémiste qui, toujours, menace la démocratie.

Une leçon pour les gouvernants, qui doivent poursuivre ce qu’il y avait de meilleur dans la stratégie occidentale du temps de la guerre froide : promouvoir la démocratie partout dans le monde — même si les Occidentaux l’ont souvent fait de manière hypocrite, en fonction de leurs intérêts.

Mais il y avait un mérite à tenir ce discours et à le mettre partiellement en pratique. Nous en sommes maintenant très loin, en particulier aux États-Unis, ce qui, dans un contexte eurasiatique où une Chine de nouveau totalitaire (et non plus « seulement » autoritaire) manifeste désormais ouvertement ses ambitions, est inquiétant.

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4 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 20 août 2019 08 h 56

    Où sont les femmes en Algérie?

    Où sont les femmes en Algérie? Elles sont là à Hong Kong. SVP, ne pas comparer les deux pays. L’Algérie va devenir une théocratie et les droits des femmes et des minorités sexuelles vont en prendre pour leur rhume. Remplacer un poison par un autre poison qui est probablement pire, il n’y a aucune leçon à prendre pour les démocrates.

    Ceci dit, je souligne le courage de la population de Hong Kong. Le marteau de l’Empire du Milieu va les écraser très prochainement. Et ils sont encore debout.

  • Jacques de Guise - Abonné 20 août 2019 12 h 23

    Liberté? Non! Sentiment de liberté? Oui!

    Ce n’est pas avec de telle analyse à caractère philosophique (c’est-à-dire qui se passe à peu près exclusivement dans l’abstrait) que la compréhension des vécus individuels va s’améliorer ainsi que celle des tendances populistes. Le populiste ne vit pas la liberté qui n’est qu’un idéal abstrait dont s’est emparé la discursivité philosophique pour étayer d’autres institutions démocratiques tout aussi abstraites. Ce qu’éprouve le populiste c’est le sentiment de liberté dont la densité est variable selon les circonstances de vie. Pour lui, ce sentiment se construit ou s’étiole en fonction de l’emprise collective et de la possibilité de s’en dégager. Or les moyens et les supports dont ils disposent pour tenter de se tenir à flot se dissolvent à la vitesse grand V. La modernité l’a fait passer des dépendances personnelles à des dépendances impersonnelles encore plus insidieuses. Le modèle de la personne humaine sous-jacente au projet démocratique n’existe plus et n’a probablement jamais existé. Le nouveau projet démocratique doit s’y consacrer de façon urgente.

    Le populiste est le révélateur sociologique de la fracture béante et tristement progressive entre la personne humaine et le monde grâce (lire à cause de) à l’omniprésence de la discursivité dans laquelle se maintient (lire se vautre) le politique!

  • Serge Lamarche - Abonné 20 août 2019 14 h 03

    La démocratie n'est pas le but

    Le bonheur et la liberté ne sont pas garantis par la démocratie. La démocratie n'est pas elle-même bien définie. Un simulacre est-il bien différent de notre démocratie? Les mensonges sont nombreux et masquent la vérité.
    Dans la soi-disant démocratie États-Unienne, la liberté est directement proportionelle au dollars accumulés.

  • Michel Lebel - Abonné 21 août 2019 05 h 58

    Des régimes fragiles


    Les démocraties sont toujours des régimes fragiles, car permettant le meilleur comme le pire. Faut-il rappeler qu'Hitler avait été élu démocratiquement. Mais il y a eu aussi des Churchill, des de Gaulle, des Lincoln, des Obama, etc. Mais les démocraties ne sont jamais parfaites, elles sont toujours criticables, mais aussi toujours améliorables. Le populisme simpliste les menace toujours, avec ses solutions à l'emporte-pièce, dangereuses pour les libertés. Oui! Les vrais démocraties resteront toujours fragiles. Car elles sont le reflet des humains, êtres fragiles, capables de grandeur et de courage, comme de petitesse et de barbarie.

    M.L.