50e anniversaire de Woodstock, par-delà le mythe

La prestation de Richie Havens, en 1969, est une des plus emblématiques de Woodstock.
Photo: Mark Goff Photography, Leah Demarco et Allison Goff / Associated Press La prestation de Richie Havens, en 1969, est une des plus emblématiques de Woodstock.

Alors que le festival de Woodstock s’apprête à fêter son 50e anniversaire, les témoignages et reportages se multiplient. Woodstock attire l’attention autant que d’autres faits qui ont marqué la conscience des années 1960, comme si le festival avait autant de poids que des événements politiques comme l’assassinat de Martin Luther King, Mai 68 ou la guerre du Vietnam.

Or, cette attention ne saurait dissimuler la façon dont le rock et ses rassemblements phares des années 1960 sont constamment investis par la mémoire collective pour en rappeler la grandeur. Il serait temps, à cet effet, d’établir une distinction entre la nature de Woodstock et la valeur qu’il a prise au fil du temps à travers un travail de mémoire.

L’apparence de l’improbable

La fascination qu’exerce aujourd’hui le festival n’a d’égal que son caractère pour le moins improbable comme événement rassembleur. Car c’est là que réside tout l’intérêt du documentaire Woodstock (lancé en mars 1970) réalisé par Michael Wadleigh : avoir montré comment cette entreprise a surmonté les embûches qui se présentaient au quotidien (mise en place d’une programmation, recherche d’un site, défis logistiques, etc.). Le jeune entrepreneur Michael Lang était peu expérimenté dans ce domaine et les pièces du puzzle qu’il a réussi à rassembler avec ses partenaires ont fini par porter leurs fruits. Avec le recul, l’événement peut avoir l’apparence de l’improbable.

Or, de l’improbable en matière de musique, les années 1960 en ont donné beaucoup, à commencer par de nombreux rassemblements collectifs. De 1967 à 1969, Woodstock représente la figure d’un prisme qui déploie la musique à tous les niveaux dans la société américaine. À cet égard, si l’on fête tant Woodstock aujourd’hui, on devrait en faire autant pour le Monterey Pop Festival de juin 1967, qui a coïncidé avec le Summer of Love et donc la consécration du mouvement hippie. Si tant est que la musique soit au centre de la logique commémorative, c’est lors de cet événement que se font connaître en Amérique les Who, Ravi Shankar, Jimi Hendrix Experience et qu’est révélée au grand public Janis Joplin. Alors, pourquoi en revenir toujours à Woodstock ?

Le collectif dans toute sa grandeur

Parce que de tous ces événements, Woodstock reste à la fois le plus documenté et le plus fixé en objets de consommation, à commencer par le documentaire et le lancement en mai 1970 du triple album en version concert Woodstock : Music from the Original Soundtrack and More. L’imaginaire qui s’est mis en place dès le début des années 1970 avait de quoi alimenter l’attrait pour l’événement jusqu’aux deux nouvelles moutures du festival, soit Woodstock 94 pour le 25e anniversaire et Woodstock 99 pour le 30e anniversaire, sans énumérer tous les coffrets commémoratifs.

De Woodstock donc, la mémoire collective en souligne l’aura mythique depuis 1970. L’événement ayant eu pour principal slogan « trois jours de paix et de musique », il y a de quoi faire rêver toute génération par rapport au legs le plus utopique des années 1960.

Car à mesure que se sont écoulées les années depuis 1969, Woodstock apparaît comme l’événement improbable où se sera opérée la grandeur du collectif : les idéaux portés par la musique, la contre-culture et le mouvement hippie, à commencer par la paix, la conscientisation politique et l’expérience sensorielle, ont été hypostasiés à travers une communion parfaite entre musiciens et festivaliers. Il suffit de s’arrêter à des prestations comme celles de Richie Havens (le « freedom » répété inlassablement) et de Jimi Hendrix (l’hymne américain déconstruit par la représentation sonore de la guerre) pour se convaincre de la tournure qu’ont prise les idéaux collectifs lors de ce rassemblement.

La singularité que revêt le festival au fil des années s’explique donc par une période au cours de laquelle musique et société étaient en symbiose, autant aux États-Unis qu’en Occident. Pour celles et ceux qui croient dans la possibilité pour l’art et la musique de changer le cours des choses, ce qui est mon cas, cette symbiose émerveille tant elle nous fait défaut aujourd’hui. Par-delà le mythe, Woodstock reste bel et bien un moment d’accomplissement collectif porté par la musique !

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5 commentaires
  • Daniel Francoeur - Abonné 15 août 2019 00 h 58

    La naissance d’un mythe américain

    Tout comme plusieurs d’entre-nous, encore aujourd’hui, j’apprécie à l’occasion des reproductions sonores et parfois vidéo de la musique de Woodstock. Laquelle musique, nos grands-parents qualifiaient volontiers de musique de drogué. Et, je dois avouer que les nombreux reportages qui ont suivi l’événement ne leur donnaient pas tout à fait tort. Toutefois, nonobstant les nombreuses fumées et autres substances, je crois que cet événement constitue un référentiel universel de la musique pop rock. Aussi, il aurait été intéressant que votre article traite aussi des retombées concrètes de cet événement au Québec, soit l’organisation des festivals et plus particulièrement de l’influence de ce succès monstre sur nos compositeurs, chanteurs et nos groupes, tel Péloquin, Harmonium, Offenbach, Charlebois, Morse Code, etc. J’ose espérer que ce n’est que partie remise.

    Merci à vous pour votre bref récapitulatif de l’histoire musicale récente!

  • François Beaulé - Abonné 15 août 2019 09 h 30

    Fausse croyance

    Non la musique ne change pas le cours des choses. Au contraire, la musique et les arts sont une fuite du monde réel, facilitée dans ce cas par des drogues. Si Woodstock a changé l'Amérique, comment l'auteur explique-t-il l'élection de Trump ?

    Il est faux aussi de prétendre que la musique et la société était en symbiose. Une minorité tout au plus, pas l'ensemble de la société.

  • Robert Morin - Abonné 15 août 2019 09 h 33

    Un grand hoquet générationnel

    Malheureusement, ce moment magique ne fut qu'une sorte de hoquet, un bégaiement, comme dans la chanson «My Generation» des Who. Et plutôt que d'assister à l'explosion du capitalisme, comme le suggéraient les dernières scènes du film culte Zabriskie Point d'Antonioni, c'est plutôt à une récupération complète de l'événement par le système à laquelle nous avons assisté... médusés. Et c'est plutôt l'esprit du Festival d'Altamont qui prit le dessus et la commercialisation/consommation à outrance. Bon nombre des hippies de cette époque se sont alors transformés en yuppies super individualistes et égocentriques.

  • Serge Grenier - Abonné 15 août 2019 09 h 44

    Il n'y a pas de passé objectif

    Rien dans le présent n'est objectif. Pourquoi faudrait-il qu'un événement qui n'était pas objectif au moment où il a eu lieu devienne objectif lorsqu'on s'en rappelle par la suite?

    Parmi un grand nombre d'événements similaires, certains remontent à la surface et servent de symbole pour désigner tous les autres. Je pense que c'est normal, commode et fonctionnel.

    C'est l'idée de mettre des quotas pour que chaque élément du passé reçoive une mention proportionnelle qui n'est ni normale, ni commode, ni fonctionnelle. À mon avis.

  • Pierre Jasmin - Abonné 15 août 2019 11 h 26

    Dylan, Monterey POP, Havens, Hendrix

    Merci à Danick Trottier, pour sa suggestion de revenir au film Monterey Pop qui a révélé Janis Joplin. Cela ne l'empêche pas de saluer, avec raison, la portée politique de Woodstock, avec notamment le "freedom" de Richie Havens et l'hymne national illustré par Jimi Hendrix. Ajoutons-y Country Joe, Sebastian, Joan Baez et Bob Dylan unis contre la guerre du Vietnam, qui ont suscité la vocation des Artistes pour la Paix créés en 1983. Je salue encore le musicologue Danick qui a succédé à l'UQAM à nos cours "musique et société" donnés par le chargé de cours et compositeur Asperger Antoine Ouellette qui m'a beaucoup appris.