Atateken, une décision «métissée»

L’artère reliant le fleuve Saint-Laurent et le parc La Fontaine portera le nom Atateken dès l’automne. L’annonce en a été faite le mois dernier par la mairesse de Montréal, Valérie Plante (à droite), en compagnie notamment du grand chef de Kahnawake, Joseph Tokwiro Norton, du grand chef de Kanesatake, Serge Simon et du chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’artère reliant le fleuve Saint-Laurent et le parc La Fontaine portera le nom Atateken dès l’automne. L’annonce en a été faite le mois dernier par la mairesse de Montréal, Valérie Plante (à droite), en compagnie notamment du grand chef de Kahnawake, Joseph Tokwiro Norton, du grand chef de Kanesatake, Serge Simon et du chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard.

Le toponyme Atateken remplacera à la fin de l’été celui d’Amherst à Montréal. Des partisans d’Atateken (signifiant «frères et soeurs») soutiennent ce choix provenant d’un « comité autochtone ». Des critiques suggèrent plutôt un autre choix : Pontiac. En se focalisant sur les décideurs (autochtones) ou sur leur choix (Atateken), on passe à côté de ce qui est franchement original dans ce changement de toponyme. L’originalité de l’histoire d’Atateken se trouve dans la trajectoire d’une décision « métissée » menant à un toponyme mohawk francisé.

D’abord, il faut savoir que Jeffery Amherst est un général de l’armée britannique qui, en 1760, élabore la stratégie menant à la défaite des troupes françaises et de leurs alliés sur le territoire qu’on appelle aujourd’hui Montréal. Il est un acteur de la « Conquête » comme Montcalm et Wolfe, devenus trois toponymes de rues voisines dans le Village.

Au moins deux problèmes se posent avec le toponyme Amherst. Des francophones sont mécontents d’avoir à célébrer un général anglais ayant contribué à leur « Conquête ». D’autre part, des Autochtones et leurs alliés dénoncent, contrairement au site de la Commission de toponymie du Québec, le père de la guerre bactériologique pour son usage des fameuses couvertures infectées de variole envoyées à la confédération de Pontiac.

Ces deux problèmes sont formulés depuis une trentaine d’années, tantôt sur un ton nationaliste — on propose de remplacer Amherst par Pierre Falardeau à la mort de ce dernier, — tantôt en s’inspirant de la résurgence autochtone. Il faut attendre septembre 2017 pour que le maire de Montréal, Denis Coderre, use de son pouvoir au service de la réconciliation : « Je ne pense pas qu’on puisse célébrer quelqu’un qui voulait exterminer des Autochtones. Goodbye, Mister Amherst ! »

Bien que l’épisode des couvertures de variole ne fasse pas l’unanimité chez les historiens (Amherst a-t-il vraiment fait parvenir ces couvertures ?) on s’entend aujourd’hui sur une vérité : l’intention du général, imprimée noir sur blanc, d’utiliser cette arme bactériologique contre des Autochtones pour « exterminer cette race exécrable ».

Une décision « métissée »

Le « Goodbye, Mister Amherst » se prononce le jour même de l’inauguration des nouvelles armoiries de la métropole (et de son drapeau), ornées désormais d’un pin blanc au centre, symbolisant l’Arbre de la Paix. Le choix du pin blanc provient d’un comité constitué de membres des nations mohawk, anichinabée et innue et d’un représentant du Centre d’histoire de Montréal. En 2018, la nouvelle mairesse Valérie Plante fait sien le « Goodbye Amherst » de Coderre. Elle délègue à la titulaire d’un tout nouveau poste à la Ville — commissaire aux relations avec les peuples autochtones — la création d’un comité similaire au précédent. Ce comité compte une représentation mohawk significative, des membres de la communauté urbaine autochtone, anichinabée ou abénakise et, pour les épauler, des fonctionnaires de la Ville.

Deux rencontres ont permis à ce comité d’arriver à Atateken, un mot en langue mohawk suggéré par les membres autochtones, approuvé par consensus et relié à la question du territoire mohawk non cédé sur lequel s’érige Montréal.

Atateken n’est probablement pas le choix idéal du comité, car comme le disait la mairesse Plante, il est issu d’un compromis. Il fallait respecter les règles imposées par le gouvernement du Québec portant sur le caractère français du toponyme : un mot avec une graphie française, d’une longueur acceptable et prononçable en français. Étaient donc exclus les mots et graphies en langue kanien’kéhá:ka (en mohawk : ataté:ken) ; ces règles désavantagent aussi l’anglais.

Atateken est donc un toponyme mohawk francisé issu principalement d’un partenariat métis entre alliés francophones et représentants autochtones. Il représente aussi un concept (fraternité) au lieu d’un nom de personnage, ce qui démontre que l’histoire se lit différemment à partir d’une perspective autochtone.

Afin de prendre au sérieux ce nouveau toponyme, le prononcer comme il se doit, en langue mohawk, est un bon point de départ. Cet exercice nous rappelle que de parler une langue a nécessairement des effets sur notre manière de voir le monde et le territoire ainsi que sur la pérennité des autres langues avec lesquelles nous sommes en relation. La responsabilité du gouvernement du Québec serait de modifier les règles toponymiques pour autoriser les graphies autochtones. Enfin, il faut prendre en exemple le processus qui a mené à Atateken. C’est justement dans la manière de bâtir des relations à travers un chemin enfin parcouru ensemble que ce geste de « réconcili-action » est advenu.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

9 commentaires
  • Serge Pelletier - Inscrit 23 juillet 2019 04 h 49

    Le mythe tient bon...

    Effectivement, c'est cela, Monsieur l'étudiant doctorant: "Bien que l’épisode des couvertures de variole ne fasse pas l’unanimité chez les historiens (Amherst a-t-il vraiment fait parvenir ces couvertures ?) on s’entend aujourd’hui sur une vérité : l’intention du général, imprimée noir sur blanc, d’utiliser cette arme bactériologique contre des Autochtones pour « exterminer cette race exécrable »".

    Certains semblent oublier qu'à cette époque, la variole était courante et touchait à peu près tout le monde y étant en contact: riches ou pauvres, militaires ou fonctionnaires, paysans ou bourgeois... Même un certain Louis, alors roi de France, en est mort.

    Quand l'excuse facile que c'est Amherts qui a fait parvenir sciemment des effets infectés par variole... Cela relève plus du mythe que de la réalité. Les "troupes indiennes" faisaient des pillages ici et là, du commerce "d'échanges" avec d'autres indiens et même avec leurs "ennemis" blancs - généralement anglais, etc. Ces échanges ou pillages, selon le cas, sont de beucoup plus plausibles que le mythe. Qu'Amherts ait dit et écrit qu'il serait bien que règler le problème indien par la variole serait bien, car il fallait "exterminer cette race exécrable". C'est un fait, mais de l'écrire et y réfléchir et effectivement passer à l'acte, c'est une autre chose. D'autant plus que ces chers britanniques (américains avant l'heure) ne se cachaient aucunement lorqu'ils effectuaient de "sales besognes": déportement des acadiens, destructions et morts sur les deux rives du St-Laurent, etc. Tout est écrit noir sur blanc: nom des officiers, dates et heures des actes, noms et dates des lieux dévastés, nombre de morts, exécutés ou de "déportés"... Et pour la variole, tout d'un coup, ces mêmes chers généraux britanniques en terre nord américaine n'auraient rien noter...

  • Jean-Charles Morin - Abonné 23 juillet 2019 05 h 02

    Affirmation non vérifiée et fausse.

    "Deux rencontres ont permis à ce comité d’arriver à Atateken, un mot en langue mohawk... relié à la question du territoire mohawk non cédé sur lequel s’érige Montréal." - Raphaël Gani

    Reprenant au vol un air à la mode, votre affirmation présente comme un fait historique dûment établi et vérifié ("territoire mohawk non cédé") une interprétation qui en fait est dénoncée, contestée, voire niée, par tous les historiens sérieux. D'où vous vient ce désir irrépressible de vouloir déformer l'Histoire au nom de la bien-pensance?

    Comme candidat au doctorat, vous ne semblez pas très soucieux de faire la part des choses en prenant la peine de vérifier vos sources. Vous devriez vous informer avant de dire n'importe quoi.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 23 juillet 2019 07 h 44

    Si c'est « ataté:ken » en mohawk, pourquoi avoir omis l'accent aigu en français ?

    La Commission de toponymie du Québec pourrait peut-être y voir.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 23 juillet 2019 10 h 30

      "Atateken est donc un toponyme mohawk francisé... " - Raphaël Gani

      Je dirais plutôt que c'est un toponyme anglicisé, vu l'absence de l'accent aigu.

      Nous, Québécois francophones, avons toujours eu le coeur sur la main. Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour permettre à nos compatriotes anglophones de s'y reconnaître? Après tout, on est à "Monntrialle", la plus grande ville anglophone du Québec.

      Personnellement, je n'aurais eu aucun problème avec la graphie "Ataté:ken". Cela aurait constitué un sujet de conversation de plus dans les chaumières.

      Nos dirigeants bien-pensants ont décidément la carapace bien sensible, la vue bien courte et la fierté inexistante.

  • Bernard Gélinas - Abonné 23 juillet 2019 08 h 02

    Bernard Gélinas - abonné

    Le toponyme ATATEKEN - frère et soeur - cristallise l'annonce de Champlain ''Nos fils marieront vos filles et nous formerons une nouvelle nation'' (Le rêve de Champlain).

  • Gilbert Dion - Abonné 23 juillet 2019 19 h 43

    Toponyme francisé?

    Au lendemain de l'annonce du changement de nom de la rue Amherst, Manon Massé s'est réjouie sur sa page Facebook d'avoir eu un beau cours de mohawk (elle aurait eu avantage à prendre dabord quelques leçons de français: «... comment leur territoire qu'on est maintenant dessus») et nous apprend conséquemment que le mot Atateken se prononce «quelque chose comme "Adâdekeunne"». Peut-on parler de francisation quand un mot ne se prononce pas de la façon dont is s'écrit?

    • Jean-Charles Morin - Abonné 23 juillet 2019 21 h 32

      Quoi qu'elle dise et quoi qu'elle fasse. Manon "fait durre" (notez ici la subtile féminisation de l'adjectif).