Quand l’Europe s’éveillera-t-elle?

«Le monde est pris d’une fièvre dite
Photo: John Thys Agence France-Presse «Le monde est pris d’une fièvre dite "populiste" que les Européens ne surmontent qu’en partie», écrit l'auteur. 

Nous autres, Européens, avons, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup rêvé et donc beaucoup dormi. Sans doute avions-nous besoin de rêve après une première moitié de siècle où, embrasant le monde, nous nous consumâmes nous-mêmes, comme jadis les Grecs lors de la guerre du Péloponnèse. Pour entretenir ce rêve, menacé de tourner au cauchemar soviétique, nous fîmes appel au marchand de sable américain, protecteur, bienveillant et soucieux de ses intérêts. Ceux qui dormaient du sommeil le plus profond lui reprochèrent ce dernier point, ignorant que, s’il y avait un reproche à faire, celui-ci s’adressait aux Européens, peu soucieux de leurs intérêts à long terme, contrairement aux Américains, bien éveillés.

À la fin de la guerre froide, le réveil sonna très fort — avec le son d’une chute, celle de l’Empire soviétique. Mais nous rêvions très fort, et le rêve n’est-il pas le gardien du sommeil ? Il n’y avait désormais plus d’obstacles, rêvions-nous, à l’avancée de la démocratie dans le monde et à l’avènement d’une communauté internationale. Notre incapacité à régler la crise européenne yougoslave sans notre protecteur américain nous fit peut-être ouvrir un oeil, qui se referma aussitôt. Ceux qui dormaient du sommeil le plus profond reprochèrent avec bonne conscience aux Américains de renforcer leur puissance militaire. Mais la bonne conscience pacifiste est une mauvaise stratégie pacifique.

La réalité que dissimulent nos rêves, c’est celle des rapports de force, c’est-à-dire la réalité politique. L’originalité et le mérite de Donald Trump, comme le dit Gérard Chaliand, sont de nous rappeler, avec brutalité, cette réalité. La réorientation de la stratégie américaine vers l’Asie-Pacifique ne date certes pas du président actuel des États-Unis. Ce qui est nouveau, après leur éloignement de l’Europe, c’est une hostilité affichée. En disant « bonne nuit les petits », le marchand de sable (et d’armes) américain insiste moins désormais sur « bonne nuit » que sur « les petits ». Ce n’est pas diplomatiquement très correct, mais ce n’est pas stratégiquement faux.

Fièvre populiste

Cette fois, nous ouvrons les yeux, mais nous sommes encore nus sous la couette. À notre réveil, comme le monde a changé ! Il est pris d’une fièvre dite « populiste » que les Européens, dont les classes moyennes se sont appauvries, ne surmontent qu’en partie. La Chine s’est éveillée et une partie du monde tremble. Cette Chine « communiste », deuxième puissance mondiale, dispose désormais de moyens de contrôle sur sa population que George Orwell lui-même ne pouvait imaginer. Or, l’influence de la Chine est considérable et devrait s’étendre et s’accroître. Entre elle et les États-Unis se joue, pour notre siècle, la première place sur le « grand échiquier », à savoir le continent eurasiatique. Les États-Unis, menés par un leader « populiste » radicalisant une tendance déjà présente avant lui, rejettent désormais multilatéralisme et internationalisme, méprisant ouvertement leur « allié » européen. Quel réveil !

Dans ce nouveau monde, l’OTAN subsiste, plus étendue mais plus américaine que jamais, le seigneur protégeant désormais sans ménagement ses vassaux plus nombreux. Mais les protégeant contre quoi ? L’ennemi de l’OTAN, l’URSS, n’est plus ; la Russie est désormais une puissance régionale moyenne, qui ne peut plus menacer militairement l’Europe. Sans doute la Russie menace-t-elle les Européens sous d’autres formes que celle militaire, mais Trump les menace aussi, la plus grande arrogance n’étant pas toujours du côté de Poutine.

Dans un tel contexte, la danse de la pluie entamée par les extrêmes droites européennes pour que les nations « retrouvent leur souveraineté » est une manière de demander aux Européens de se retourner dans leur lit pour se rendormir. Que pèsera la « souveraineté de la France », qui a pourtant fourni quelques efforts militaires contrairement à la plupart des autres pays européens, face aux « deux grands » ? Certes, les Européens tiennent à leurs nations, qui doivent — comme le montre la montée des nationalismes — subsister et conserver la part de souveraineté qui vaut à leur échelle. Mais seule l’Union européenne, première puissance économique du monde, peut rivaliser avec les deux grandes puissances d’aujourd’hui, prendre la troisième place et peser ainsi dans les affaires du monde.

C’est l’Europe, continent de la philosophie et du droit, qui représente le mieux désormais les principes universels qui méritent d’être défendus dans le monde : liberté, solidarité et multilatéralisme. Nous ne pourrons pas les défendre en continuant à rêver, c’est-à-dire en restant faibles. Notre priorité est de définir un projet stratégique autonome et d’engager les pays de l’Union européenne à renouer avec la puissance militaire. Ce qui suppose que tous les citoyens européens cessent de parler de leurs « valeurs » et mettent en oeuvre ce dont ils ont aujourd’hui le plus besoin : le courage !

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15 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 29 mai 2019 00 h 32

    Drôle de philosophie

    On sait depuis longtemps que la force de la politique est plus salutaire que la politique de la force. De grands États se sont cassé les dents ou ont connu le déclin à vouloir miser sur leur puissance militaire : autrefois, l'Empire de Napoléon; maintenant les États-Unis d'Amérique. Par contre, des gouvernements mieux inspirés, comme le Costa Rica, se sont beaucoup mieux développés que d'autres en éliminant leur armée et leurs dépenses militaires.

    On dépense actuellement beucoup trop pour des armées et des équipements militaires qui ne servent à rien, sinon à enrichir les marchands d'armes.

    • Marc O. Rainville - Abonné 29 mai 2019 04 h 48

      Bien vu, M. Troutet. Quel drôle d’appel au réveil, ce papier ! S’il y a péril en la demeure, européenne, ou autre, c’est bien l’urgence climatique. Tout le reste n’est que rhétorique stérile visant à ne pas heurter le statu quo, évasion fiscale et lobbies industrialos-militaires à gogo.

    • Léonce Naud - Abonné 29 mai 2019 06 h 04

      « Quand le pays est en paix, le sage garde son épée à son côté. » Sun Tze

    • Jean-Pierre Roy - Abonné 29 mai 2019 07 h 27

      Monsieur Troutet, non seulement vous dormez, mais vous dormez debout.
      Sous toute réserve et en tout respect.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 mai 2019 07 h 37

      En dépit de votre érudition, votre texte révèle une pensée politique pauvre. De Gaulle pouvait faire beaucoup, Chruchill également. Bien sûr c'étaient les chefs de vieux empire assis sur des scories, toutefois ils n'auraient jamais troqué leur souveraineté nationale.

      Ce que vous assimilez une puissance européenne est un assujettissement. Diantre, lisez Étienne Chouard, lisez Frédécic Lordon, avec vos références, c'est à votre portée. Je croyais que vous étiez ironique avec vos guillemets. Vous assimilez le sommeil des nations à la révolte de citoyens qui comprennent bien que dans le cirque bureaucratique d'une confédération à 28, il n'ont aucun pouvoir. Les pays membres de l'UE ne peuvent plus signer de traité sans passer par l'Union, c'est complètement contraignant. La Grèce a dû trafiquer ses comptes avec Goldman Sach (ce que vous assimilez, j'imagine à une indépendance contre les grandes puissances) pour rester dans les bonnes grâces du club avec les conséquences que nous connaissons, mais en crise, elle ne pouvait dévaluer sa monnaie, prisonnière qu'elle était des choix de l'Allemagne. Et pourquoi l'Angleterre devrait-elle être, en matière d'immigration, politiquement soumise à la culpabilité allemande?

      Je pense que la dernière chose que veulent les citoyens européens eurosceptiques, c'est une armée européenne.
      Vous savez, il existe une telle chose que Youtube. Écouter directement Farage, Sargon of Akkad ou Chouard vous ferait le plus grand bien.

      La souveraineté de la France pèsera toujours plus lourd, quand elle l'aura reconquise, que la bureaucratie ultralibérale de Bruxelles. Je termine avec une remarque : le texte plus haut dans l'édition papier parle de la faillite de la nation québécoise et du peu d'ouverture de notre nouveau gouvernement (et de notre nation).

      Je constate que vous enseignez à l'Assomption et que vous avez le culot d'écrire « Nous autres Européens ».
      Qui paie votre salaire? L'UE ou les travailleurs de Lanaudière?

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 mai 2019 08 h 57

      Pour une raison que j'ignore, mon dernier commentaire s'adressait à Monsieur Delsart.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 mai 2019 13 h 33

      M. Troutet, si le Costa Rica n'était pas sous la protection des États-Unis, cela ferait longtemps qu'il aurait son armée.

      « On sait depuis longtemps que la force de la politique est plus salutaire que la politique de la force. » Vous m'en donnerez des nouvelles dans 25 ans quand la Chine sera la 1re puissance mondiale.

      « Si vis pacem, para bellum » (« Si tu veux la paix, prépare la guerre »). Cette locution latine est encore bien d'actualité. Ceux qui ne le reconnaissent pas sont des rêveurs.

  • Réal Boivin - Abonné 29 mai 2019 06 h 06

    Philosopher les yeux grands ouverts.

    On voit rarement de ce côté de l'atlantique un philosophe avec les deux pieds sur terre. La réalité et la possibilité de la guerre sont rarement discutées dans les médias en parlant de l'Europe. Mais elles sont bien réelles pourtant. Lorsque j'ose en parler, on roule des yeux!

    Bon texte M. Delsar. Vous est de la trempe de M. Onfray.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 mai 2019 09 h 10

      N'importe quoi.
      Onfray critique l'Union européenne et pourfend les médias élitistes, atlantistes et globalistes.
      Il est contre l'europe néolibérale dans laquelle l'auteur veut cadenasser les nations européennes en les enfermant en plus dans une armée. Avez-vous lu la Constitution européenne ou plutôt le Traité de Lisbonne?

      Écoutez donc Onfray directement : Tapez « Michel Onfray à propos de l'Union Européenne, Politiques, Médias, Journalistes, Philosophe» dans Youtube.

      Je suis d'accord avec vous à propos de la guerre, pour ma part parle de l'armée, mais je voudrais que nous ayons la nôtre avec notre industrie de l'armement (qui pourrait produire de des produits pour les civils), comme une carabine parfaite pour le grand froid, automatique pour l'application militaire et semi-automatique pour la chasse. Il est inconcevable avec notre climat et notre territoire que nous n'ayons pas «notre» jeep, même les Finlandais ont le leur.

    • Réal Boivin - Abonné 29 mai 2019 13 h 06

      @ M. Gill

      Vous m'avez mal compris. Je dis que M. Delsar est de la trempe de Onfray pour philosopher les deux pieds sur terre. Un débat entre les deux serait des plus intéressant.

      En ce qui concerne Onfray, il ne se prive pas pour critiquer l'Europe pour son incapacité de faire face aux énormes défis qu'elle doit et devra affronté. Surtout en ce qui concerne la France et l'insignifiance de ses politiques.

  • Michel Lebel - Abonné 29 mai 2019 06 h 19

    Retrouver son âme


    Oui! l'Europe, cette vieille Europe, doit demeurer un phare pour le monde. Pour les droits de la personne et l'État de droit. Pour la solidarité humaine. Pour l'écologie. Pour ce, l'Europe doit retrouver son âme, son courage. Je crois toujours que c'est possible, malgré les mauvais augures.

    M.L.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 29 mai 2019 09 h 15

      C'est ce qu'elle fait par l'entremise des nations qui veulent retrouver leur souveraineté. Une europe intégrée est une europe impériale fonctionnant contre les peuples puisqu'elle les prive de possibilité. Le cas de la Grèce est le plus probant. L'arrogance des technocrates de Bruxelles qui savent mieux que les peuples ce qu'il faut faire. est scandaleuse. Prenez la Pologne, ça fait des années qu'elle dit que le problème des réfugiés doit être réglé à son origine, en Syrie, en Libye.

      Ceux qui sont partisans de l'Europe néolibérale (et totalitaire) sont les mêmes ordures qui ont semé le chaos en Libye. Ce n'est pas BHL qui vivra avec les réfugiés dans son quartier.

  • Raynald Goudreau - Abonné 29 mai 2019 08 h 26

    Une union necessaire

    Sinon ce cote militarisme de l'article ( peut-on s'en passer ? ) , l'unite de l' Europe est une garantie pour nous tous .

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 mai 2019 09 h 33

    L’OTAN sans les États-Unis, pourquoi pas ?

    Il n’est pas dans l’intérêt des États-Unis de quitter l’OTAN, mais s’ils osaient le faire, les 28 États membres restants pourraient très bien se débrouiller seuls. Le Royaume-Uni et la France, en plus d’être des pays riches, sont détenteurs de l’arme nucléaire, sans compter qu’ils possèdent des porte-avions, des sous-marins et des bases militaires hors de leurs frontières. L’Allemagne, l’Espagne et l’Italie sont non seulement populeuses, mais aussi des forces économiques.

    Bref, si un conflit éclatait entre la nouvelle OTAN et, par exemple, la Russie et ses petits alliés, ces derniers auraient beaucoup à faire. Et nul doute qu’advenant une Alliance en difficulté, les États-Unis arriveraient en renfort, telle la cavalerie yankee dans les westerns.

    https://www.ledevoir.com/opinion/lettres/532414/l-otan-sans-les-etats-unis-pourquoi-pas

    https://www.lorientlejour.com/article/1128433/lotan-sans-les-etats-unis-pourquoi-pas-.html

    https://www.la-croix.com/Journal/Courrier-2018-08-14-1100961663

    https://www.la-croix.com/Debats/Courrier/LOtan-2018-08-14-1200961772