Maltraitance des enfants: plus jamais, et pourtant...

«Des lacunes importantes sont présentes dans notre système de protection de l’enfance et des virages, tant administratifs que judiciaires et législatifs, sont nécessaires», pense l'auteure.
Photo: Getty Images «Des lacunes importantes sont présentes dans notre système de protection de l’enfance et des virages, tant administratifs que judiciaires et législatifs, sont nécessaires», pense l'auteure.

Alors que les assises de notre démocratie sont ébranlées et après un temps de recul suivant le drame sans nom de la fillette de sept ans de Granby, je joins ma plume à celle de beaucoup d’autres.

L’identité de la victime décédée est protégée bien mieux que la société n’a su le faire pour préserver son humanité et, même si elle nous quitte dans l’anonymat, elle porte bien malgré elle les noms et les maux des autres enfants pour qui, eux aussi, le pire n’a pas pu être évité :

Aurore Gagnon, décédée à 10 ans, en février 1920, d’un empoisonnement du sang causé par des sévices répétés ;

Linda Tassé, décédée à 7 ans, en novembre 1971, des mauvais traitements de son père adoptif ;

Le bébé décédé à 20 mois au Saguenay, en juin 2016, alors qu’il était sur la liste d’attente de la direction de la protection de la jeunesse depuis vingt-trois jours ;

Rosalie Gagnon, décédée à 2 ans, en avril 2018, mutilée à coups de couteau et abandonnée dans une poubelle ;

Et bien (trop) d’autres.

En réaction à chacun de ces décès, les institutions et les citoyens se sont insurgés et nous avons entretenu l’espoir que « plus jamais » ça ne se reproduirait. Mais ça s’est reproduit. La médiatisation des abus fatals à Granby est une nouvelle fois déclencheur de volontés de réformes des lois et des définitions conceptionnelles comme celle de l’intérêt de l’enfant.

Certes, des lacunes importantes sont présentes dans notre système de protection de l’enfance et des virages, tant administratifs que judiciaires et législatifs, sont nécessaires pour que la protection des enfants maltraités soit mieux balisée, actualisée et adaptée à leurs réalités. […]

Cependant, la non-ingérence qui était le mot d’ordre sous l’état patriarcal a significativement évolué grâce à l’entrée en vigueur de la première loi sur la protection de la jeunesse en 1950. L’État peut désormais intervenir dans la sphère familiale pour protéger les enfants, et plusieurs mécanismes se sont développés pour ce faire, tels que le déploiement d’ententes multisectorielles, l’obligation de signalement, le code de priorisation du traitement du signalement et des définitions qui se précisent.

Droit des enfants

Durant les trente dernières années, plusieurs études, commissions, recommandations et réformes ont considérablement fait avancer les droits des enfants. Ainsi, le statut des enfants est passé de celui de subalterne incomplet, exploitable et indissociable de l’adulte à celui de sujet de droit à part entière. De même, le droit des enfants à une protection adaptée au regard de leur vulnérabilité, de leur immaturité et de leur dépendance est largement reconnu, tant en droit national qu’en droit international.

Plusieurs apprentissages ont donc été réalisés. Pourtant, les rapports de force issus de la conception traditionnelle des enfants et du régime de la puissance paternelle ne peuvent pas être considérés comme des reliquats du passé et demeurent d’actualité. Or, l’atroce destinée de la fillette de Granby nous implore d’arrimer la théorie à la pratique, un important décalage les séparant, pour assurer des prises en charge efficaces et renverser les désolantes statistiques.

De fait, la protection holistique des enfants n’est pas strictement intelligible et ne repose sur aucune opération mathématique, scientifique ou conceptuelle. Lorsqu’une tragédie aussi chargée émotionnellement que celle du décès d’un enfant de sept ans nous rappelle que nos priorités sociétales sont écorchées, il faut plus de coeur et moins de cérébral. […]

Appel à l’action

Des actions doivent être entreprises dès maintenant en injectant les fonds requis pour pallier le manque criant de ressources qui occasionne la pénurie, la surcharge et l’épuisement du personnel, les délais déraisonnables et les listes d’attentes dont sont victimes les enfants. Aussi imparfait que soit notre système, je ne peux pas me résoudre à ce que le principal effet indésirable de cette mort soit de miner la confiance du public, car trop d’enfants en besoin de protection ne seraient conséquemment pas signalés si un mutisme s’installait en écho à cette méfiance.

J’espère que l’élan de solidarité qui nous anime ne sera pas qu’éphémère et qu’il nous motivera plutôt à passer de la parole aux actes pour qu’un jour, « plus jamais » une autre fatalité de la sorte ne fasse les manchettes. Nous n’avons pas besoin de faillir à d’autres enfants pour que nous nous sentions, de manière durable, collectivement concernés et responsables.

Nous devons dès lors nous donner les moyens pour entreprendre des actions concertées pour protéger nos enfants. C’est la seule façon de rendre hommage à cette jeune fille partie trop tôt et de donner un certain sens à son martyre.

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