Un futur président moins légitime?

Le Bavarois Manfred Weber, à droite sur la photo, représente le PPE et le Néerlandais Frans Timmermans, les sociaux-démocrates.
Photo: John MacDougall Agence France-Presse Le Bavarois Manfred Weber, à droite sur la photo, représente le PPE et le Néerlandais Frans Timmermans, les sociaux-démocrates.

Contrairement au secrétaire général de l’ONU, le président de la Commission européenne possède une véritable légitimité démocratique. En 2014, pour la première fois, les citoyens européens se sont prononcés à travers le processus des Spitzenkandidaten, ou têtes de liste. Selon un accord tacite entre les partis et les gouvernements, l’ex-premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker est devenu le président de l’exécutif européen parce qu’il avait mené le Parti populaire européen (PPE), conservateur, à la victoire.

Des Spitzenkandidaten peu connus

Cette année encore, les deux principaux partis européens présentent leurs « têtes de liste », candidates à occuper la fonction suprême : le Bavarois Manfred Weber pour le PPE et le Néerlandais Frans Timmermans pour les sociaux-démocrates.

Le processus rassemble plus largement qu’en 2014 puisque 7 formations politiques européennes présentent des candidats, contre 5 lors des élections précédentes. Même les eurosceptiques et l’extrême droite ont désigné leur candidat à une fonction qu’ils rejettent.

Pourtant, il n’est pas du tout certain que le suspense des Spitzenkandidaten conserve la légitimité démocratique qui en faisait l’intérêt et l’originalité. En effet, la nomination du président ou de la présidente dépend des États membres, qui doivent « tenir compte du résultat des élections », mais ne sont pas formellement obligés de nommer la tête de liste. Or, Emmanuel Macron a annoncé qu’il ne respecterait pas un processus qu’Angela Merkel ne soutenait déjà que du bout des lèvres en 2014.

Ajoutons que Weber et Timmermans sont relativement inconnus, le premier n’ayant même jamais exercé de fonctions exécutives. Force est alors de conclure que l’expérience d’une majorité parlementaire transnationale qui dicte sa volonté aux chefs de gouvernement a du plomb dans l’aile.

Un subtil équilibre

Ceci ouvre la porte à des candidatures externes : on pense à l’ex-ministre français des Affaires étrangères Michel Barnier, le négociateur du Brexit ; à la commissaire Margaret Vestager, ex-ministre libérale danoise qui aurait inspiré la série télévisée Borgen ; à l’Italien Antonio Tajani, le président berlusconiste du Parlement européen ; ou encore à Christine Lagarde, la directrice du FMI.

Dans ce qu’on appelle le « grand mercato », un subtil équilibre devra être trouvé entre, d’une part, la nationalité et la famille politique du ou de la présidente et, d’autre part, l’identité « nationale-politique » des candidats aux autres postes importants dans l’UE : le Conseil européen, la Banque centrale européenne, le Service européen pour l’action extérieure, etc.

Dans ce marchandage entre gouvernements, les règles sont connues. Il ne peut y avoir deux postes importants attribués au même pays. Les socialistes doivent en obtenir au moins un. Le sud et l’est ne peuvent être délaissés et, idéalement, il faudrait aussi une femme dans une des fonctions. Pour compliquer les choses, la France a l’habitude d’exiger la connaissance du français.

Droit de veto du Parlement

Une fois que les tractations entre les chefs de gouvernement auront abouti à un nom pour la Commission, le ou la candidate devra tout de même obtenir le soutien du Parlement. Trois scénarios sont possibles.

Le premier scénario est celui d’une « grande coalition » entre le PPE, le Parti socialiste européen et les libéraux, comme en 2014. Les conservateurs et les socialistes étant en perte de vitesse, cette coalition sera nécessairement réduite, mais pourrait être suffisante pour approuver un candidat « traditionnel ». Avec son profil de conservateur modéré sensible aux enjeux écologiques, Michel Barnier serait alors un président tout indiqué. À moins que les libéraux, renforcés par leur alliance avec Emmanuel Macron, n’imposent Margaret Vestager en guise de compromis.

Le deuxième scénario est celui d’une majorité de droite. Déjà, Silvio Berlusconi organise son retour en appelant à une alliance de la droite traditionnelle, le Parti populaire européen, avec l’extrême droite. Sans aller jusque-là, un candidat comme Tajani, proche de Berlusconi, aurait le mérite de provenir d’une droite qui connaît bien le fonctionnement des institutions européennes. Qui sait, le Spitzenkandidat Manfred Weber pourrait, à la faveur d’un résultat concluant pour le PPE, aussi se hisser à la plus haute fonction.

Le troisième scénario, dont les probabilités ne sont pas nulles, est celui d’un blocage. Si les partis traditionnels n’arrivent pas à s’entendre face aux partis eurosceptiques, auxquels on prédit 25 % des sièges, la nomination du président, et donc l’entrée en fonction de la Commission européenne, serait retardée au-delà de la date prévue du 1er novembre 2019. La crise serait alors ouverte dans une Europe bousculée par la montée des nationalistes.

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