La quête de la Franco-Amérique de Dean Louder

Les jeunes (18-24 ans) au Québec ne se sont jamais autant dits «Québécois», et jamais si peu dits «Canadiens français», pense l'auteur.
Photo: Getty Images Les jeunes (18-24 ans) au Québec ne se sont jamais autant dits «Québécois», et jamais si peu dits «Canadiens français», pense l'auteur.

Le 9 mai dernier, Dean Louder décédait. Québécois d’adoption, Américain d’origine, mormon, ce géographe et professeur à l’Université Laval, aventurier et voyageur, entretenait un cercle de Franco-Américains (au sens large et non restreint aux « Franco-Étatsuniens » du Nord-Est) rencontrés aux quatre coins du continent. Il recevait ses nombreux amis à Québec, se déplaçait régulièrement pour participer aux manifestations et aux événements liés à cette Franco-Amérique qu’il aimait et à laquelle il s’est dévoué. Dans la dernière édition du Forum (été 2017 – revue franco-américaine), son ami, l’artiste Grégoire Chabot, résumait cette socialité complexe et ce dévouement par une analogie culinaire bien choisie : « Chez Dean : An amazing gourmet kitchen, PLUS meals on wheels » ! On le regrettera donc… et dans des lieux insoupçonnés.

Dean Louder a codirigé avec Éric Waddell Franco-Amérique, un ouvrage qui a fait l’objet d’une nouvelle édition revue et augmentée chez Septentrion en 2017 et qui témoigne de ces nombreux déplacements.

Cela dit […] c’est le problème posé par ce livre (qui est aussi celui de la Franco-Amérique) qui retient spontanément l’attention. On pourrait le traduire de la façon suivante : comment est-il possible d’intéresser un Québécois francophone par ailleurs cultivé — le lectorat visé — à la diaspora québécoise, et plus largement à l’Amérique francophone ? Joseph-Yvon Thériault, dans sa contribution qui clôture l’ouvrage, précise le cadre dans lequel se posent cette question et ce problème : « En s’affirmant politiquement, c’est-à-dire en préconisant l’existence d’un État français au Québec, le nationalisme québécois devait se territorialiser aux frontières du Québec et, par ce fait même, définir comme “autre” le reste de la francophonie […]. C’est donc dans la compréhension du rapport ambigu que le Québec moderne entretient avec son passé canadien-français qu’il est possible de comprendre l’ambivalence des intellectuels québécois envers la Franco-Amérique […] » (p. 381). S’il faut ajouter à cette ambivalence l’accusation de « tribalisme » qui pèse d’emblée sur les Québécois dans leur pays, il est facile de saisir la nervosité qui entoure le sujet. Et si vous évoluez parmi les intellectuels québécois tout en vous intéressant à la question de la diaspora québécoise […], vous connaissez cette ambivalence, pour ne pas dire cette réticence, qu’il faut toujours désamorcer et qui porte les stigmates d’une longue lutte politique.

Il faut dire que cette restriction idéologique des intellectuels québécois a porté des fruits : les jeunes (18-24 ans) au Québec ne se sont jamais autant dits « Québécois », et jamais si peu dits « Canadiens français ». Cependant, si on considère que le résultat de cette identification des Québécois à leur État devait être l’indépendance politique à l’égard de la fédération canadienne, la restriction idéologique a été un échec dans la mesure où l’appui des jeunes Québécois à l’indépendance n’a jamais été aussi bas en 50 ans !

Dans ce contexte, ne serait-il pas temps d’inviter ces intellectuels à considérer la Franco-Amérique à nouveau comme une « matière patrimoniale » (Virgil Benoit, p. 277), comme une source pour renouveler notre imaginaire, nos symboles et notre appartenance au monde ? Non pas dans la perspective de notre « américanité », une approche que le professeur Thériault a brillamment critiquée dans un ouvrage antérieur, mais dans le but de retrouver la valeur singulière et le potentiel créateur de notre héritage, dans le but de renouer avec l’idée de notre « fragile résistance dans l’histoire » (François Paré, p. 56).

Dans sa Brève histoire des Canadiens français, Yves Frenette citait une phrase de Jean Lesage, prononcée à l’aube de la Révolution tranquille, qui mériterait d’être revue : « L’État du Québec est l’incarnation politique du Canada français. » Et si on essayait de penser cette communauté, renouant avec « cet imaginaire du déplacement » (p. 56) propre à notre expérience passée, comme l’incarnation possible d’une Franco-Amérique plus large ? N’est-ce pas cet état d’esprit qui présida à la création du Secrétariat permanent des peuples francophones par ce même État en 1981 (et n’est-ce pas pour cette raison qu’il fut liquidé, archives comprises, en 1992) ? Une telle perspective n’empêcherait nullement de partager l’inquiétude d’Anne Gilbert devant la « grande vulnérabilité linguistique de la plupart des communautés franco-ontariennes » (p. 86) ou de se trouver d’accord avec le constat de Clint Bruce selon lequel « il n’y a plus de communautés francophones en Louisiane, il y a plutôt des individus qui parlent français, pour diverses raisons et dans divers contextes » (p. 209).

Se pose dans ce cas, pour le Québécois, une question éthique : quelle attitude devons-nous adopter devant « la “perdurance” en Amérique du fait français » (Thériault, p. 388) ? La réponse, si elle ne change rien à la situation, pourrait influencer ultimement le genre de peuple que nous formons. […]


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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Bulletin d’histoire politique, automne 2018, volume 27, no 1.

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