Une nécessaire mise au point sur la francophonie canadienne

La question du nombre de francophones à l’extérieur du Québec est une question malheureusement politisée qui refait surface à peu près tous les dix ans et qui donne droit, chaque fois, à des caricatures de part et d’autre.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir La question du nombre de francophones à l’extérieur du Québec est une question malheureusement politisée qui refait surface à peu près tous les dix ans et qui donne droit, chaque fois, à des caricatures de part et d’autre.

Saviez-vous qu’il y a quatre millions d’anglophones au Québec ? C’est pourtant en suivant la même méthode qui permet de conclure qu’il y a 2,7 millions de francophones canadiens vivant à l’extérieur du Québec qu’on arrive à ce nombre… surprenant. Depuis ce qu’il convient d’appeler « l’affaire Denise Bombardier », on répète à satiété qu’il y aurait 2,7 millions de « francophones » vivant au Canada à l’extérieur du Québec. Ce nombre provient du recensement de 2016 et correspond aux 2 741 720 personnes affirmant avoir la capacité de soutenir une conversation en français, peu importe s’il s’agit pour eux d’une langue maternelle (1 074 985 personnes) ou d’une langue seconde.

C’est la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA), le principal organisme porte-parole des francophones outre-Outaouais, qui a fait le choix de ne plus compter le nombre de francophones en fonction de la langue maternelle il y a de cela quelques années. C’est elle qui affirme ainsi qu’il y aurait 2,7 millions de francophones au Canada hors Québec, et c’est ce chiffre qu’a repris Dany Turcotte à l’émission Tout le monde en parle dimanche dernier. Ce choix se défend. Il est vrai que la notion de langue maternelle exclut du nombre de « francophones » certaines personnes qui participent pleinement à la vie française au Canada. De la même manière qu’il ne serait pas abusif de dire de Judy Richards ou de Jim Corcoran qu’ils sont « francophones » même s’ils ne sont pas de langue maternelle française, on retrouve au Canada anglais des personnes qui vivent en français, à la maison ou au travail, mais pour qui le français n’est pas la langue maternelle. Ces gens étaient effectivement exclus de la définition de « francophones » si l’on ne retient que le critère de la langue maternelle et on pouvait se retrouver avec une image faussée de la réalité de la vie française au Canada.

Une définition élastique

Sauf que… soyons sérieux. Ce chiffre pose d’innombrables problèmes, dont le plus évident : les « francophones » ainsi définis ne se diraient jamais eux-mêmes « francophones ». En apprenant l’anglais, êtes-vous soudainement devenu un « anglophone » ? S’il est de l’intérêt de la FCFA, dont le financement provient presque exclusivement de Patrimoine canadien, d’adopter une définition aussi élastique de la réalité française à l’extérieur du Québec, tout analyste lucide voit immédiatement les problèmes que pose pareille définition. S’il y a 2,7 millions de francophones dans le ROC, comment expliquer qu’il n’y a que 165 000 élèves qui étudient en français dans l’ensemble des écoles primaires et secondaires françaises du pays ? S’il y a 2,7 millions de « francophones » dans le ROC, l’assimilation est beaucoup plus importante qu’on ne le croyait puisqu’on ne retrouve alors « que » 678 130 personnes dans les trois catégories suivantes ayant trait à l’usage du français à la maison (ne parlent que le français à la maison, le parlent le plus souvent ou le parle à égalité) ? Et puis, si « parler français » fait de vous un « francophone », parler anglais fait logiquement de vous « un anglophone ». Comme pas moins de 2 629 665 de ces « francophones » hors Québec parlent aussi l’anglais, ne peuvent-ils pas être logiquement considérés comme des « anglophones » par les provinces canadiennes, qui pourraient ainsi chercher à économiser en n’offrant plus de services en français ?

La question du nombre de francophones à l’extérieur du Québec est une question malheureusement politisée qui refait surface à peu près tous les dix ans et qui donne droit, chaque fois, à des caricatures de part et d’autre. D’un côté les souverainistes québécois obtus, qui n’ont probablement jamais mis les pieds de l’autre côté de la rivière Outaouais mais qui se réjouissent perfidement de voir disparaître le fait français à l’extérieur du Québec, comme si cela faisait avancer leur cause d’un iota. De l’autre, des porte-parole de la francophonie canadienne ou des politiciens fédéralistes qui se déchirent la chemise d’indignation devant pareils propos et qui versent dans la caricature inverse en jurant qu’on vit en français de la même manière à Medecine Hat qu’à Val-d’Or.

Visions délirantes

La réalité de la francophonie canadienne et acadienne à l’extérieur du Québec ne correspond à aucune de ces deux visions délirantes. Pour ceux qui préfèrent regarder le verre à moitié plein, sachez que depuis l’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés, les francophones comptent sur un réseau institutionnel scolaire solide et dynamique. Ils ont des écoles françaises d’un bout à l’autre du pays appuyées par un milieu associatif diversifié et proactif dans à peu près tous les domaines de la vie communautaire. Il existe une vie culturelle acadienne et canadienne-française admirable, avec de nombreuses maisons d’éditions, compagnies de théâtre, réseaux de salle de spectacle, des festivals et des artistes qui font rayonner la culture par-delà les frontières. Mais le verre est aussi à moitié vide : s’il existe bel et bien des écoles françaises partout à travers le pays, les enfants s’y parlent très souvent en anglais dans la cour d’école. Moins de la moitié des « ayants droit » fréquentent les écoles françaises du pays, et un grand nombre quitte l’école française après le primaire. En Ontario, une part anémique des programmes universitaires sont offerts aux francophones de la province et la situation est bien pire dans l’Ouest canadien. Enfin, le poids proportionnel des francophones par rapport à l’ensemble de la population, peu importe la définition que l’on retient, est en constant déclin partout à travers le Canada, de trop nombreux francophones, surtout dans les familles linguistiquement exogames, choisissant de ne pas transmettre la langue française à leurs enfants.

On ne réglera pas les très sérieux problèmes des francophonies acadienne et canadiennes en magouillant les chiffres, comme on ne justifiera pas l’indépendance du Québec en prononçant par avance l’oraison funèbre des francophones dans le reste du Canada. De grâce, cessons de faire des francophones du Canada les faire-valoir d’une cause, et essayons plutôt de travailler ensemble pour surmonter les nombreux défis qui se présentent à ceux qui essaient depuis 400 ans, de part et d’autre de frontières arbitraires qui s’imposent à eux, de vivre tant bien que mal en français sur ce continent anglophone.

23 commentaires
  • Laurent Vezina - Abonné 8 novembre 2018 05 h 56

    Presque

    Vous avez écrit avec justesse les bons mots pour décrire la situation actuelle des communautés francophones de l'extérieur du Qc au Canada. Par contre, je constate très peu de souverainistes qui suputent à l'idée de voir s'évanouir le dernier mot de français dans le ROC. Il y en a très certainement mais pour la peine d'y faire allusion dans un texte ici. Me semble-t-il ou pas de cette manière.

    Je suis un souverainiste normal et je ne prendrai aucun paisir à constater le malheur de francophones ou philes au Canada, pas plus que de voir des anglophones se tarir ici au Qc, même si cela est de loin moins probable que pour les premiers. Sait-on jamais, mais.

    Il y a quelque chose de fort noble chez les minorités avérées dans leur capcité à fonctionner normalement dans des grands groupes dominants en étant parallèlement investies dans la sécurisation de leurs attributs de survivance. Cela les honore: (Juifs au Maroc, Kurdes en régions prescrites, Palestiniens, Ouïghours de Chine, ...) .

    Leurs existances ne sont pas assez racontées et sont passablement plus inspirantes que nos héros sportifs moyens ..

    Parce que, c'est bien de cela dont il s'agit ici, parlant des francophones au Canada, l'héroisme.

    • Cyril Dionne - Abonné 8 novembre 2018 12 h 29

      « Il y a quelque chose de fort noble chez les minorités avérées dans leur capacité à fonctionner normalement dans des grands groupes dominants en étant parallèlement investies dans la sécurisation de leurs attributs de survivance. »

      Hein ! M. Vezina, est-ce que vous parlez des francophones hors Québec? Ils fonctionnent tellement bien dans les groupes dominants qu’ils ont tous perdu leur langue maternelle. Plus personne ne parle français à moins d’être payé pour le faire.

      Une petite anecdote. Mon frère, qui vit à Niagara Falls, avait inscrit ses jumeaux dans une école française là-bas il y a quelques années de cela. À son grand étonnement, il était le seul parent francophone à envoyer ses enfants dans cette école. Tous les autres étaient anglophones. En fait, cette école française, où on retrouvait la moitié des enseignants d’origine québécoise, était une d’immersion française dans le pur sens du terme. On créé un environnement artificiel en français à l’école et aussitôt que les enfants quittent, on vit à 100% en anglais.

      Beaucoup de parents anglophones envoient leurs enfants dans les écoles francophones, non pas pour établir une meilleure communication entre les deux solitudes, mais pour bien outiller leur progéniture pour que plus tard, ils peuvent faire carrière dans le domaine public et gouvernemental. Et souvent, vu la singularité de l’école française hors Québec et des subventions provinciales et fédérales qui en découlent, elles sont excellentes. En fait, se sont des écoles privées au coût du public. « Priceless ».

  • Yvon Montoya - Inscrit 8 novembre 2018 06 h 07

    Pourtant et par expérience directe.

    On parle mieux et bien en français dans les écoles francophones au Canada. À Terre-Neuve il y a une école francophone au frais du Fédéral qui dispense un enseignement en français hors pair. C’est étrange qu’il faut être à l’exterieur Du Québec pour apprendre dans de meilleures conditions la langue française. Idem en Colombie Britannique. De plus, ces francophones ajoutent à cette réussite le bilinguisme voire plus.

    • Cyril Dionne - Abonné 8 novembre 2018 10 h 43

      Est-ce que vous vivez sur la même planète que moi? Le bilinguisme est l'antichambre de l'assimilation. Pour ce qui est de "on parle mieux et bien en français dans les écoles francophones au Canada", eh bien cher monsieur, les élèves parlent tous avec un accent "anglo" et massacre la langue de Molière, assimilation oblige.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 8 novembre 2018 14 h 26

      @ M. Montoya Le bilinguisme est une fiction étrangère au fonctionnement du Canada. L’art de se contenter des miettes ou notre fixation de vaincus! En 2018, les Franco Ontariens luttent encore pour avoir une université de langue française, pendant que les Anglo Québécois en ont 3. Essayez de parler en français à l’Assemblée législative de l’Alberta? Ou de Saskatchewan? PIre encore, nous fabriquons nos propres bourreaux: les Trudeau et Chrétien et autres ont enterré le BICULTURALISME, de Lester B. Pearson(1963), qui nous aurait donné une CONfédération entre 2 peuples et assuré le développement des communautés francopphones hors Québec. Le 23 juin 1990, au soir de l'échec de Meech. je suis "sorti" à jamais du Canada: "pu capable!"

    • Pierre Grandchamp - Abonné 8 novembre 2018 16 h 20

      @ M. Montoya Il y a 30 ans, 2 de mes grandes filles, en secondaire 4, ont participé à un échange d'étudiants 4 mois- 4 mois, avec 2 jeunes Albertaines. Une douzaine d'années ,plus tard, les 2 Albertaines avaient complètement perdu leur pauvre français.

  • Cyril Dionne - Abonné 8 novembre 2018 07 h 35

    Le génocide culturel et linguistique des francophones hors Québec

    Ah! ben. Les souverainistes obtus qui n’ont jamais mis les pieds de l’autre côté de la rivière Outaouais? Bien oui, c’est grâce à eux s’il demeure encore aujourd’hui un semblant de français hors Québec. Personnellement, je les remercie à tous les jours.

    Curieux tout de même, je suis un Franco Ontarien de 3e génération, souverainiste et indépendantiste parce qu’il y a longtemps que je ne crois plus aux fables émanant du Canada anglais. Je n’ai que faire des associations de la « francophony » hors Québec dont les membres sont subventionnés et payés à 100% pour parler français. Idem pour ceux qui évoluent dans les tours d’ivoire supposément francophones parce les généreux Anglo-Saxons leurs ont accordé un emploi.

    Cela dit, dans les 165 000 élèves qui étudient en français dans l’ensemble des écoles primaires et secondaires françaises hors Québec, plus de la moitié sont des anglophones pure laine. Les autres, plusieurs sont des catholiques effarouchés parce que oui, ces écoles françaises, pour plus que la moitié, sont à caractère religieux. En Ontario, 90% des élèves francophones fréquentent une école catholique subventionnée à 100% par les contribuables. Et lorsqu’on ouvre une école française dans l’ouest canadien, souvent c’est une école catholique.

    Comment voulez-vous vous épanouir en français hors Québec lorsque les trois quarts de votre vie que vous passez à travailler, se déroule exclusivement en anglais? Comme me le disait mon patron à Hydro Ontario dans une des centrales nucléaires, il était bien content pour moi que je parle français, mais qu’au travail, tout se passait en anglais. Une façon polie pour dire arrête de parler français.

    Les francophones hors Québec, pour ce qu’ils en restent, sont presque tous dans la soixantaine. Les jeunes ne parlent plus un traitre mot de la langue de Vigneault. Le français est devenue la langue silencieuse hors Québec parce qu’elle a fait son lit dans le panthéon des politiques linguistiques canadiennes.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 8 novembre 2018 11 h 39

      Moi aussi, j'ai retenu cette épithète de "obtus" que ce "sieur" Charbonneau attribue aux Québécois . Loin de faire dans la finesse d'esprit, ce monsieur se régale de pouvoir lancer ses anathèmes sur tout ceux qui ne pensent pas comme lui. Il a beau être un "professeur agrégé" ...sa conception du Québec et des Québécois, lui fut sans doute exigée comme pré-requis à son embauche à...l'Université d' Ottawa. Il naura pas été le premier à se faire dire
      "speak white"... Loin du pays... Une rivière seulement nous sépare et parfois elle semble avoir la dimension d'une mer ou d'un océan. Qu'il se prenne pour un ethnologue doublé d'un mathématicien...c'est son droit et sa liberté
      de faire...mais que le Devoir laisse passer ce texte injurieux...c'est qu'il se complait dans la diffamation. Je demande donc au Devoir de remettre cette personne à sa place.

  • Gilles Bonin - Abonné 8 novembre 2018 07 h 42

    La frime

    et l'illusion pour une survivance tout ce qu'il y a même parfois d'héroïque, mais que de la survivance qui ne fait que s'étioler au fil du temps. Raison pour abandonner? Non... mais sans illusion svp.

  • Bernard Terreault - Abonné 8 novembre 2018 07 h 58

    Vivre en français

    En Acadie et dans l'Est ontarien proche, on peut probablement encore ''vivre en français'' c'est à dire y faire sa vie sans être totalement à l'aise en anglais (tout comme on peut ignorer le français dans le West Island). Mais il est certain que la francophonie serait plus forte à long terme si elle se regroupait dans le territoire québécois. Que l'économie du Québec continue à se renforcer, et les francophones de partout, Canada, France, Belgique, Afrique, viendront y vivre en français.