Il y a 80 ans, la «Guerre des mondes» revue par Orson Welles

Des milliers de journaux (dont «Le Devoir» du 31 octobre 1938) rapportaient que l’émission avait créé une panique de masse dans tout le pays.
Photo: Bettman / Corbis Des milliers de journaux (dont «Le Devoir» du 31 octobre 1938) rapportaient que l’émission avait créé une panique de masse dans tout le pays.

Il y a 80 ans, en 1938, le 30 octobre était un dimanche. Après le souper, comme c’était devenu la coutume le dimanche soir dans plusieurs foyers américains, canadiens et québécois, on s’asseyait en famille autour de l’appareil ménager le plus en vogue : la radio ! Ce soir-là de 1938, vers 20 heures, un grand nombre d’Américains et de Canadiens — on est moins sûr pour les Québécois — ont ouvert leur radio pour écouter l’adaptation radiophonique du roman d’H. G. Wells, La guerre des mondes (publié en 1898), présentée par Orson Welles et par son équipe du Mercury Theatre on the Air, diffusée par CBS. Plusieurs personnes étaient des habitués de cette émission hebdomadaire qui présentait des adaptations de romans de la littérature anglaise. Orson Welles et son équipe avaient commencé la série le 11 juillet 1938 avec le Dracula de Bram Stoker.

Le roman d’H. G. Wells raconte l’invasion de Londres par les Martiens. Welles et son équipe ont situé l’invasion aux États-Unis dans le New Jersey et l’ont racontée par l’entremise de reporters censés être sur le terrain, interrompant une soirée musicale fictive par des flashs d’informations. Cela introduisait une dimension très réaliste à l’histoire. Peut-être même un peu trop. Le lendemain, des milliers de journaux (dont Le Devoir du 31 octobre 1938) rapportaient que l’émission avait créé une panique de masse dans tout le pays : des autoroutes congestionnées, des postes de police pris d’assaut, des centraux téléphoniques submergés d’appels, des tentatives de suicide motivées par le désespoir. La croyance en une véritable invasion martienne avait provoqué une hystérie collective. Dans un livre publié en 1940, The Invasion from Mars, H. Cantril, psychologue à la prestigieuse université de Princeton, estimait qu’au moins 1 200 000 auditeurs avaient été effrayés ou troublés et il concluait qu’aucune autre émission de radio n’avait produit une panique comparable.

L’année 2018 est donc le 80e anniversaire de la diffusion de l’émission de Welles. Mais pourquoi souligner cet anniversaire ? L’émission et ses conséquences constituent un phénomène important à plus d’un titre : c’est un épisode marquant de l’histoire de la radio, un événement qui, avec le temps, s’est inscrit fortement dans l’imaginaire collectif des Américains comme exemple du pouvoir de la radio et, pour employer des expressions à la mode, l’émission fut une énorme fake news qui provoqua, avec la panique qui s’en suivit, un emballement médiatique sans précédent (bien que Donald Trump nous ait démontré qu’il est un grand fabricant de fake news, il n’a pas été le premier).

Ampleur de la panique

Les points qui viennent d’être évoqués sont bien connus par le grand public et justifieraient à eux seuls qu’on en souligne le 80e anniversaire en 2018. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Ce qui est moins connu, et très intéressant, c’est l’hypothèse relativement récente proposée par plusieurs chercheurs qui contestent l’ampleur de la panique alléguée par les journaux de l’époque. Ce que commencent à faire apparaître les nouvelles recherches sur ce sujet c’est que la fake news que fut l’émission de Welles en cacherait une autre encore plus importante, d’une portée internationale, qui serait celle des médias annonçant une panique de masse et une hystérie collective. Depuis le début des années 1990, et plus intensément depuis 2005, des chercheurs de différentes disciplines : sociologues, historiens, psychologues et professeurs en communication ont documenté de façon importante cette nouvelle hypothèse.

Quelques exemples. À la suite d’une analyse minutieuse de 36 journaux américains de l’époque, W. J. Campbell, professeur de communication, soutient, dans son livre de 2010 Getting it Wrong, qu’il est clair que les journaux ont conclu à une panique de masse et à une hystérie sur la base d’un petit nombre de cas anecdotiques de gens qui furent effrayés. L’historien A. B. Schwartz a fait l’examen de près de 1500 lettres envoyées à Orson Welles et à la Federal Communications Commission (FCC) quelques jours après la diffusion de l’émission. Dans son ouvrage Broadcast Hysteria publié en 2015, il conclut que, contrairement à la légende populaire qui prétend que l’émission de Welles ait conduit plusieurs personnes à fuir leur maison à cause de leur totale confiance en la radio, les lettres prouvent que ce n’est pas du tout ce qui est arrivé, car la vaste majorité des auditeurs avaient compris correctement le sens de l’émission.

La solidité des résultats de l’étude de H. Cantril de 1940 est également remise en question. Le sociologue des sciences, P. Lagrange, indique dans son livre de 2005 La guerre des mondes a-t-elle eu lieu ? que l’évaluation du nombre des auditeurs qui auraient paniqué souffre de certaines naïvetés méthodologiques (par exemple, certaines généralisations indues et le classement, un peu trop rapide, de certains comportements comme étant des comportements de panique). Enfin, pour terminer, on peut se référer à l’ouvrage récent de l’historien P. Beck The War of the Worlds, publié en 2016, pour avoir une très bonne recension de ces nouvelles recherches concernant ce qu’on nomme de plus en plus « L’affaire de La guerre des mondes ».

Toutefois, quoi qu’il en soit de la réalité de cette panique de masse, l’émission d’Orson Welles restera toujours une adaptation géniale du roman de H. G. Wells et conservera une très bonne place dans l’imaginaire collectif des Américains. On en fêtera sûrement le 100e anniversaire en 2038. C’est un rendez-vous !


 
4 commentaires
  • Michel Bouchard - Abonné 29 octobre 2018 07 h 16

    En voici un autre panique .......

    Lors de l'émission ,Bye-Bye Belgique, sur RTBF-Belgique diffussée le 13 décembre 2006,
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Bye_Bye_Belgium

    ou https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/canular-les-belges-ont-cru-a-la-scission-du-pays_461829.html

    Les gens y ont crus.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 octobre 2018 08 h 48

    Excellent texte !

    Orson Welles avait 23 ans en 1938 et 25 en 1940, l'année de la réalisation de «Citizen Kane», considéré comme l'un des plus grands films de l'histoire du cinéma. Un génie précoce.

    Déjà célèbre avant son premier film, Welles avait tenu à suivre un cours accéléré de cinéma pour faire «Citizen Kane». Il a vu tous les classiques, échangé avec les meilleurs professionnels du milieu, formulé des idées; bref, il a fait ses classes. Aujourd’hui, le premier humoriste venu peut s’improviser cinéaste, qui sortira un jour son film (avec notre argent, essentiellement), mais qui sera oublié le jour d’après.

    En avril 1936, à moins de 21 ans, Welles a fait une chose qui a choqué plus d’un bien-pensant: adapter une pièce de Shakespeare, «Macbeth» (un roi d’Écosse ayant vécu au XIe siècle), avec des acteurs exclusivement… noirs. Un «Macbeth» vaudou dont l’action se situait en Haïti, au début du XIXe siècle, après la fin de l’esclavage. Si un tel projet était monté aujourd’hui, qu’en penserait ceux qui ont fait capoter le projet de Robert Lepage et de Betty Bonifassi? Verrions-nous des contestataires munis de pancartes dénoncer avec la dernière énergie une utilisation culturellement inappropriée du théâtre élisabéthain et de l’histoire écossaise?

    En 1952, le même Welles s’est grimé la face en noir pour tenir le rôle d'Othello le Maure dans son film éponyme. Tous ont loué sa performance. Quel Blanc oserait tenir ce rôle aujourd’hui? Il se ferait crucifier sur la place publique. Radio-Canada possède un superbe «Othello» télédiffusé en 1975 et joué par Jean-Marie Lemieux dans le rôle-titre. La société d’État oserait-elle le montrer de nouveau?

    Welles aurait eu 103 ans cette année.

  • Bernard St-Amour - Abonné 29 octobre 2018 18 h 10

    Que faites-vous de la police?

    L'émission d'Orson Welles a quand même dû causer une importante perturbation puisque des policiers se sont rendus au studio de CBS pour imposer l'arrêt de la diffusion et que Welles lui-même a dû s'excuser devant micros et caméras d'avoir effrayé de nombreux auditeurs.

  • Christian Roy - Abonné 29 octobre 2018 20 h 12

    2018: Trump envoie 5000 soldats à la frontière mexicaine

    Les USA sont sur le point d'être envahis ! Gens du Minnesota... prenez tous le chemin des abris au plus vite ! Et tout ça à cause des Démocrates, Hillary et Georges Saros !

    On ne peut pas dire qu'il n'a pas le sens du spectacle, ce merveilleux président américain.