Un projet de satiété économique

Une maison inondée par l'ouragan «Florence» à Southport, en Caroline du Nord, samedi. «Dans un monde aux ressources et espaces limités, il semble évident qu’un modèle économique fondé sur une croissance illimitée ne peut être viable à long terme», affirment les auteurs.
Photo: Joe Raedle Getty Images / AFP Une maison inondée par l'ouragan «Florence» à Southport, en Caroline du Nord, samedi. «Dans un monde aux ressources et espaces limités, il semble évident qu’un modèle économique fondé sur une croissance illimitée ne peut être viable à long terme», affirment les auteurs.

Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, déclarait récemment que les changements climatiques constituent une menace imminente à l’avenir de l’humanité et que des actions structurantes doivent être prises d’ici 2020 pour éviter de franchir le point de non-retour. Cette déclaration s’appuie sur des données scientifiques récentes indiquant que le problème progresse plus rapidement que prévu. Un constat qui appelle tous les citoyens du monde à se mobiliser pour porter au pouvoir des gouvernements qui s’engageront sérieusement et de manière cohérente dans cette voie.

Plusieurs déplorent avec raison que la campagne électorale en cours se décline pour l’essentiel en une suite de petites mesures sans lien apparent les unes avec les autres. Cette pluie de promesses s’apparente davantage à une liste d’épicerie destinée à plaire à tout un chacun qu’à un programme politique. Plusieurs évoquent, avec nostalgie, le fantasme d’un véritable projet de société. Le fait est que cette compartimentation des actions et ce manque de vision d’ensemble mènent à une gouvernance incohérente où on en vient à perpétuellement défaire d’une main ce que l’on fait de l’autre.

La récente démission du ministre français de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, est une illustration flagrante de ce problème. Au cours d’une entrevue éclairante, ce dernier avouait son impuissance à s’attaquer efficacement aux problèmes environnementaux gigantesques au sein d’un gouvernement qui, malgré l’urgence d’agir, se contentait de petits pas tout en s’évertuant « à entretenir, voire à réanimer un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres ».

Le fait est que nous baignons dans une matrice économique dont le carburant est l’augmentation perpétuelle de la production et de la consommation de biens et de services. Cet impératif de croissance, qui est au centre des politiques publiques depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, est devenu au fil du temps une sorte de religion d’État.

La croissance s’est si bien imposée dans le discours public comme une condition sine qua non de la prospérité, voire du bonheur collectif, que la remettre en question provoque au mieux une sorte d’incrédulité, au pire une profonde indignation. Même les partis de gauche l’appuient, préférant pour la plupart la lessiver (croissance propre) ou la peindre en vert (croissance verte), plutôt que de la contester ouvertement. Car sans elle, c’est tout le système qui s’effondre. Ainsi nous serions tous montés à bord d’un véhicule qui doit absolument se mouvoir dans une seule direction et de plus en plus vite, sans jamais ralentir ni s’arrêter sous peine de s’effondrer ? Si c’est vraiment le cas, il est plus que temps d’en sortir.

Système destructeur

Dans un monde aux ressources et espaces limités, il semble évident qu’un modèle économique fondé sur une croissance illimitée ne peut être viable à long terme.

Au XVIIIe siècle, l’économiste Adam Smith avait lui-même pressenti que la croissance économique aurait une fin ; il en estimait la durée à environ 200 ans, au terme de laquelle nous aurions probablement épuisé l’essentiel de nos ressources, et nous y sommes presque. L’appropriation toujours plus grande de matière, d’énergie et d’espace par l’activité humaine a profondément modifié les écosystèmes et réduit la capacité de subsistance des autres formes de vie, sans parler du dérèglement du climat.

À cette dette environnementale s’est ajoutée une dette sociale. Malgré la croissance phénoménale de l’économie globale, le fossé entre les plus riches et les plus pauvres n’a cessé de se creuser. L’humanité évolue aveuglément sur le chemin tracé par un modèle mathématique présenté dans le rapport phare du Club de Rome Halte à la croissance ? (1972). Une date à retenir, 2030, le moment où le modèle prédit l’effondrement de l’économie mondiale.

Avec toutes les prouesses techniques dont nous sommes capables, il est impensable que ce système destructeur soit le seul que nous puissions imaginer, il est impensable que nous ne soyons pas en mesure de concevoir un modèle économique qui tienne compte des limites imposées par notre planète.

En fait, dans le monde anglo-saxon, ce modèle d’avenir a déjà un nom, le Steady-State Economy. Son fonctionnement et ses assises de même que les transformations culturelles, politiques, financières et sociales qui devraient être accomplies pour le mettre en place ont fait l’objet de multiples publications. Troquant le « toujours plus » pour le « juste assez », le Steady-State Economy, que l’on pourrait traduire par « Économie de satiété », s’appuie sur la satisfaction des besoins réels, l’utilisation responsable des ressources, la stabilisation de la population, et propose notamment de revoir notre façon de mesurer l’avancement et la prospérité d’une société.

Malheureusement, au Québec, cet enjeu de la nécessaire transformation du modèle économique dominant est pratiquement absent des débats publics. Les femmes et les hommes qui aspirent à nous gouverner au cours des prochaines années, eux qui auront à gérer des crises environnementales majeures, ont-ils seulement commencé à y réfléchir ? Nous avons pris acte des mesures à court terme qu’ils nous proposent, nous aimerions maintenant savoir comment ils entendent affronter ce problème de fond.

Continuer cette course effrénée vers la croissance est irresponsable, le seul projet de société d’avenir est un projet de satiété.

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13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 17 septembre 2018 01 h 45

    La cause principale du changement climatique est le système capitaliste.

    Vous avez absolument raison, messieurs Branchaud et Gendron. Nous sommes devant le gouffre, mais nos élus se livrent encore à la croissance sans limites. Depuis le Rapport du Club de Rome en 1970, les scientifiques nous avertissent que la croissance à tout prix est catastrophique, mais les vrais maîtres du monde, les entrepreneurs et les multinationales font de l'aveuglement volontaire en refusant d’adhérer à la sagesse de l'évangile: « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ». Il ne nous a pas dit: « accumulez autant que vous voulez » comme la cupidité rampante de ces jours-ci nous enseigne.
    Dans son dernier livre, « Tout Peut Changer, » Naomi Klein s’attaque au système capitaliste : «il faut lutter contre ses causes et non ses conséquences. Car s’attacher uniquement à guérir les conséquences du réchauffement climatique, en inventant de nouvelles techniques pour que l’homme puisse continuer à surproduire et surconsommer, aggraverait le problème au lieu de le résoudre. Il faut abandonner le capitalisme pour réinventer un modèle politique, économique et social propice à la cohabitation des hommes avec leur environnement.»

  • Robert Bernier - Abonné 17 septembre 2018 05 h 51

    Et pendant ce temps-là ...

    On ne nous parle que d'immigration, en s'acharnant sur un sujet qui a réussi à faire dérailler la campagne de la CAQ. Je ne dis pas que ce n'est pas un thème important, mais je dis que, pendant que les médias font leurs choux gras de cette affaire, on n'a pas encore réussi à placer un mot sur l'environnement. Et pourtant, il y aurait beaucoup à dire.

    Si l'on regarde les programmes des partis, il n'y a que le PQ et QS qui mettent l'environnement au coeur de leur projet de société. Acheter le programme environnemental de QS, c'est acheter l'entièreté du programme politique de QS, et il s'agit d'un programme qui inclut la nationalisation complète dans de nombreux secteurs: forêt, mines, eau, pharmacie, même une banque. Le programme du PQ rencontre les objectifs centraux de l'initiative "Le climat, l'État et nous" sans pour autant chercher à renverser la société. Et il faudrait qu'on en entende parler. Au débat organisé par ce groupe, seul le PLQ n'a pas envoyé de délégué.

    Mais on n'en a que pour l'Immigration, sujet sur lequel le sang (de Legault) a déjà commencé à couler.

  • Cyril Dionne - Abonné 17 septembre 2018 06 h 38

    C’est la Chine et les États-Unis

    Personne n’est contre la vertu. Le point de non retour est programmé dans l’être humain. Consommer et se reproduire sans limite. Voilà essentiellement la dichotomie humaine qui nous amène au paradigme autodestructeur de l’humanité.

    Le système capitaliste ou la croissance sans limite n’est pas viable à long terme. Une fois que les ressources de la planète seront épuisées, et ceci inclut l’eau potable, qu’allons nous faire? Lorsque l’air ne sera plus respirable, que la plupart des écosystèmes marins et terrestres seront détruits et le niveau des mers auront augmenté jusqu'à submerger des pays entiers, il sera trop tard. Il faudrait diminuer de deux tiers notre niveau de vie afin d’avoir possiblement avoir une chance à court terme. Et ce paradigme est probablement impossible à imposer aux sociétés de ce monde malgré tous les vœux pieux écologiques.

    Mais ce sont les non-dits qui n’apparaissent jamais parce que la raison principale des changements climatiques, c’est la surpopulation. On s’attaque à la conséquence sans jamais parler de la cause. La Terre peut supporter tout au plus, un milliard d’humains. Nous semble présentement à 7,6 milliards et on augmente de 83 millions par année. C’est une position intenable. Que l’on devienne plus vert que vert, le nombre des activités humaines aura raison de cette planète.

    Et pour ceux qui veulent se faire du capital politique sur les changements climatiques au Québec, eh bien, c’est comme un coup d’épée dans l’eau. Québec solidaire veut dépenser une fortune pour diminuer l’empreinte carbone des Québécois alors que ceux-ci ne produisent que 0,25% des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial et que notre apport s’en va en diminuant. Notre énergie devrait plutôt se concentrer sur des pays comme la Chine et les États-Unis, eux qui sont presque responsable de presque 50% de toutes les émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial.

  • Raynald Blais - Abonné 17 septembre 2018 07 h 12

    Limite naturelle

    « ... il est impensable que ce système destructeur soit le seul que nous puissions imaginer, il est impensable que nous ne soyons pas en mesure de concevoir un modèle économique qui tienne compte des limites imposées par notre planète... Troquant le “toujours plus” pour le “juste assez”, ...l’ÉCONOMIE DE SATIÉTÉ s’appuie sur la satisfaction des besoins réels, l’utilisation responsable des ressources, la stabilisation de la population... » (Alain Branchaud et Andrée Gendron, SNAP QUÉBEC)

    Au lieu d’énoncer que le capitalisme est un système économique limité et transitoire devant enfanter le socialisme, SNAP affirme que le monde terrestre, partie des mondes solaire et galactique, est “un monde aux ressources et espaces limités” nous commandant, entre autres, une stabilisation des populations. Du coup, les limites du libre marché dépendent de celles de la Nature. Au lieu de construire le socialisme sur les ruines du capitalisme, SNAP nous invite à nous adapter aux limites de la Nature-capitalisme.

    En imposant une priorité de la Nature sur le capitalisme dans l’ordre des limites environnementales et sociales, SNAP doit restreindre leur rapport, l’une à l’autre. La Nature terrestre devient LA réalité avec ses limites actuelles et le capitalisme, un système imaginé n’ayant de limites que celles de cette Nature et de notre imagination.

    Résumons: La Nature aurait des limites infranchissables que l’Humanité aurait atteintes (Malthus l’annonçait au XIXe). L’Humanité doit s’y adapter. L’une de ces limites seraient le capitalisme.

  • Denis Blondin - Abonné 17 septembre 2018 08 h 30

    Merci

    Merci pour ce rappel à une simple réalité qui devrait sauter aux yeux de tout le monde.

    Il est hallucinant de constater à quel point nous regardons le monde non pas avec nos yeux et notre propre esprit, mais avec les lentilles que nous construit notre société.

    L'impératif indiscuté de la croissance économique ne semble pas pouvoir être même l'objet d'un débat public. Un peu comme dans n'importe quelle communauté religieuse (ou même "scientifique"), où le consensus est plus important que la raison et où même la simple tentation du doute doit être repoussée immédiatement.

    Il est un autre aspect de dicat omniprésent qui me saute aux yeux. C'est l'invocation du manque de main d'oeuvre comme définisseur des politiques d'immigration. Je ne suis nullement opposé à l'immigration, bien au contraire, mais je ne crois pas que ce motif devrait constituer l'axe central de nos réflexions et de nos politiques. Dans une telle optique, nous n'aurons d'autre choix que de construire un système d'Apartheid mondialisé, identique à celui que l'Afrique du Sud avait mis en place pour contrôler les espaces réservés aux "Blancs", en ne laissant entrer que la main d'oeuvre nécessaire. C'est déjà ce que nous faisons avec nos lois sur les travailleurs saisonniers "importés" du Mexique ou d'ailleurs.

    Ce sont la des questions de société et non de resssources ou d'environnement, mais elles sont toutes régies par le même modèle, celui de l'économie capitaliste.