La ségrégation scolaire au secondaire, une dérive largement ignorée

À la faveur de la compétition sociale accrue dans la société, la compétition gagne les parents, les élèves, les classes et les écoles, estime l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À la faveur de la compétition sociale accrue dans la société, la compétition gagne les parents, les élèves, les classes et les écoles, estime l'auteur.

En cette rentrée scolaire et électorale, les partis rivalisent, chiffres à l’appui, d’annonces concernant l’éducation. Cependant, on peut se demander si ces solutions ne passent pas les unes et les autres à côté d’un enjeu systémique croissant dans le système scolaire québécois qui ne se réduit pas à l’opposition public/privé et à la question du financement ou de l’autonomie.

Cet enjeu, surtout au niveau secondaire, est la stratification croissante du système en fonction des exigences et des orientations de programme des écoles et des classes fréquentées par les élèves. Certaines classes (et écoles) ont des programmes « enrichis ». Elles vont au-delà des exigences du programme de l’école québécoise et proposent aux élèves de faire des « sports-études », des baccalauréats internationaux ou d’autres programmes particuliers, souvent sélectifs. Cela engendre une stratification croissante des publics qui hiérarchise non seulement les écoles privées et publiques, mais aussi les groupes-classes (voire les écoles) au sein du secteur public. Elle va de pair avec une ségrégation accrue des élèves selon le diplôme de leurs parents, mais aussi selon leurs capacités et acquis scolaires antérieurs. Or, cette ségrégation est porteuse d’effets inégalitaires d’apprentissage scolaire, mais aussi d’un risque d’affaiblissement de la performance moyenne du système.

Les analyses que j’ai menées avec mon collègue Pierre Casinius Kamanzi (voir la revue Recherches socio-graphiques, 2017, no 3) montrent que les élèves ayant exclusivement fréquenté des classes « ordinaires » au public sont nettement moins susceptibles d’accéder à l’université que leurs pairs des établissements privés ou du public sélectif. À diplôme des parents donné, mais aussi à compétences égales des élèves (mesurées par leurs performances au test Pisa de l’OCDE), un élève de l’enseignement privé ou du public sélectif a respectivement 9 et 6 fois plus de chances d’aller à l’université qu’un élève d’une classe ordinaire du public.

Composition des classes

À quoi est-ce dû ? La littérature internationale et le Conseil supérieur de l’éducation ont souligné que la composition des classes — sur le plan social, culturel, scolaire — affectait l’apprentissage. Concentrer dans des classes (ou des écoles) des élèves faibles (ou forts), aux ressources culturelles familiales (importantes ou non) accentue les inégalités d’apprentissage et les écarts de parcours ultérieurs, car les enseignants adaptent leurs aspirations pour leurs élèves au niveau de la classe. Par ailleurs, des classes plus mixtes (sur le plan des acquis des élèves) favorisent des « effets de pair » qui sont bénéfiques pour les aspirations et les apprentissages des élèves plus faibles sans nuire aux plus forts.

On voit là la limite d’une politique qui vise d’abord à donner plus d’autonomie aux écoles, notamment, pour leur permettre de répondre aux besoins individuels des élèves ou aux demandes de leurs parents. On passe ainsi à côté de cet enjeu systémique de la stratification accrue du système d’enseignement, selon les origines familiales ou les acquis des élèves. À l’opposé, il faut refinancer les écoles publiques, mais la question du refinancement ne résoudra pas tout. À la faveur de la compétition sociale accrue dans la société, la compétition gagne les parents, les élèves, les classes et les écoles. Il ne suffira donc pas de supprimer le financement public de l’école privée pour supprimer la stratification à l’intérieur du système public. Les parents qui regagneraient l’école publique, en raison du coût accru de l’école privée, risquent de renforcer la demande pour créer au sein du secteur public, des classes à « différentes vitesses ». Une piste de solution serait de responsabiliser les commissions scolaires par rapport à la stratification de leurs établissements. Également, de promouvoir le programme commun pour l’ensemble des élèves, mais avec une partie à moduler selon leurs besoins et projets, sans les réserver sélectivement aux plus talentueux ou fortunés d’entre eux. Démocratiser les programmes particuliers, en somme.

8 commentaires
  • Gilles Roy - Abonné 12 septembre 2018 08 h 23

    Très pertinent

    L'article est très pertinent et très juste. Ce qu'il ne dit pas par contre, c'est que les dérives associées à l'autonomisation des écoles (à leur «émancipation», si on reprend un terme qui avait davantage cours dans les années '70) avaient été prédites et débattues lors des états généraux de l'éducation (circa 1994). La question qui avait alors été soulevée demeure entière : comment empêcher ces travers prévisibles dans une société qui, d'entrée, apprécie les slogans du «tout au local» et se soucie peu de dénoncer la manière par laquelle des processus décisionnels souvent peu inspirés (faites par «à coup») en viennent à s'imposer? Je rappelle à cet effet que notre évaluation de la Stratégie d'intervention Agir autrement a aussi mis en lumière les difficultés éprouvées au palier local à épouser des solutions concertées autres que celles souvent essayées mais très rarement concluantes (addition des classes spéciales, diminution de ratio, ajout de professionnels isolés, activités parascolaires). Or plus d'argent pour faire plus la même chose n'aura, dans ce contexte, mené qu'à produire plus les mêmes résultats.

  • denis jeffrey - Abonné 12 septembre 2018 09 h 46

    Défaire le système scolaire

    Il est difficile de refaire un système scolaire qui se construit depuis la Révolution tranquille au Québec sur l'inégalité des classes sociales. Il faudrait fermer les écoles privées, fermer les écoles internationales et les écoles à option du secteur public. L'école québécoise du niveau secondaire est devenue un grand marché comme le souligne Monsieur Lessard, l'ancien président du Conseil supérieure de l'éducation. Ce marché est organisé comme des marches, les meilleurs élèves en haut et les plus faibles en bas. Les meilleurs viennent d'un milieu familial stimulant (sport, culture, vie intellectuelle), les plus faibles viennent d'un milieu familial moins stimulant. Les recherches montrent depuis des décennies que le mélange des élèves dans un même espace scolaire compense cette différence de stimulation. Mais au Québec, on l'accentue.

  • Cyril Dionne - Abonné 12 septembre 2018 10 h 39

    Il existe une ségrégation intellectuelle et naturelle lorsqu’on dépend de l’autre élève pour réussir

    D’emblée, ce cher monsieur n’a jamais mis les pieds dans une salle de classe. Avoir des classes fortes avec des classes dans la moyenne est tout simplement normal. Pour ceux qui ont œuvré dans une salle de classe comprennent de facto l’épiphénomène naturel des élèves, qui selon leur force, gravitent vers ceux qui sont au même niveau. L’effet des pairs est bien beau sur papier, mais dans la réalité, ceci n’existe pas dans la salle classe. Les plus forts se retrouveront toujours avec les plus forts et les plus faibles avec les plus faibles. C’est le même phénomène dans la société adulte et donc, pourquoi cela serait différent dans la salle de classe. Les forts apprennent tout simplement plus vite et doivent attendre que les autres les rattrapent. C’est cela l’intelligence, l’habilité de faire un sens à son monde à partir des critères et stimuli de son environnement plus vite que les autres.

    Dire que « les élèves ayant exclusivement fréquenté des classes « ordinaires » au public sont nettement moins susceptibles d’accéder à l’université que leurs pairs des établissements privés ou du public sélectif » est une évidence même. Mais ceci n’a rien à voir avec les écoles privées ou les écoles publiques aux programmes « enrichis », mais l’environnement socio-économique, familial et culturel qui existent autour de l’apprenant. Si l’éducation et l’école ne sont pas valorisées à la maison lorsque l’enfant est au primaire, les chances sont que celui-ci ne pensera qu’à quitter l’école le plus rapidement possible. Si vous faites partis d’une culture qui fait fi de l’éducation, vous pouvez être persuadé que l’élève ne verra pas l’importance de l’école.

    Au lieu de parler du secondaire, c’est au primaire que les graines du décrochage sont semées. La plupart des pédagogues expérimentés peuvent entrevoir ceux qui se préparent à la vie universitaire et ceci, dès la 3e année. Pour cela, il faut avoir été sur le plancher des vaches pour comprendre.

    • Gilles Roy - Abonné 13 septembre 2018 08 h 02

      C'est un peu n'importe quoi ce commentaire. Les chercheurs se fondent sur le point de vue de plusieurs enseignants (plus de 3000 dans notre cas), autant des taiseux que des paons convaincus de tout savoir, autant des femmes que des hommes, des jeunes que des vieux, etc. Aussi, avant de s'en laisser imposer (et convertir) par les vues d'un seul militant de la vieille garde, en général incapable de nommer le fait que les parents (les mères, surtout) n'ont jamais été aussi scolarisés qu'ils ne le sont actuellement...

  • Christian Roy - Abonné 12 septembre 2018 11 h 17

    Écoles élitistes (privées ou publiques) = écoles poubelles

    J'aimerais qu'on utilise beaucoup plus souvent le vocable "d'écoles poubelles" dans nos beaux discours. Il existe un lien entre la stratification de notre système global d'éducation et la présence des écoles poubelles de votre région. Ce terme est grinçant aurait l'utilité de confronter notre conscience commune aux effets de la ségrégation scolaire.

    La Loi du Marché s'est infiltrée dans notre vision de l'éducation jusqu'à faire pourrir la moëlle citoyenne. Comme si le bien commun se résumait à ses intérêts personnels. Ça nous prend un véritable Ministre de l'Éducation - visionnaire. Comme pour l'environnement, il faut aller à contre-courant.

    Pour ma part, je crois que c'est la mixité généreusement et intelligemment encadrée qui est la voie la plus riche à mettre en place. J'insiste sur le mot "généreusement".

    D'ici là, vive les écoles élitistes; vive les écoles poubelles qu'elles engendrent.

  • Benoît Trempe - Abonné 12 septembre 2018 14 h 15

    La ségrégation que voulait renverser le rapport Parent des années 60

    En somme, l'article nous renvoie aux réflexions du rapport Parent. Et aux solutions qui y étaient envisagées.
    Une seule école, publique, pour tous. Avec des rythmes d'apprentissage pour les matières langue maternelle, langue seconde et mathématiques. Et la possibilité de fluctuer d'un rythme à l'autre selon l'évolution de l'élève, dans un sens comme dans l'autre.
    Les autres disciplines du cursus d'enseignement ou des options, en mixité sociale et intellectuelle.

    Pourquoi s'est-on si rapidement éloigné des conclusions du rapport Parent ? On ferait oeuvre utile en cherchant de ce côté-là. La "gestion" scolaire fait partie de l'explication. Structure trop compliquée à organiser (les rythmes, les groupes d'élèves, les horaires simultanés des groupes-rythme pour permettre les passerelles entre eux, et tant d'autres aspects que les grandes commissions scolaires, à Montréal notamment, n'arrivaient pas à concrétiser, et que les relations direction-syndicats rendaient encore plus complexes. La "grosseur" des établissements scolaires du niveau secondaire est un aspect qui a joué contre le rapport Parent. Une école polyvalente de 3 000 élèves de 12 à 16 ans... hummm !

    Replacer les recommandations Parent dans ces perspectives pourrait permettre d'y revenir, en évitant les écueils. Et les dérives.

    Le rapport Parent préconisait également une intégration, au collégial, des profils d'études pré-universitaires et ceux des grandes branches de la formation technique, dans des établissements communs, avec une formation générale commune, et mixtité sociale.
    Les cégeps ont pu vivre de profondes remises en question et une réforme majeure en 1994. Mais les principes de la mixité culturelle, sociale et intellectuelle que recommandait le rapport Parent en sont sortis renforcés.

    Là aussi il y a peut-être des réponses aux questions que soulève l'article de Christian Maroy.

    Benoit Trempe,
    ex- prof au secondaire et au collégial