Lettre à Valérie Plante: «J’ai voté pour vous; amère déception!»

Rencontre entre le premier ministre Justin Trudeau et la mairesse Valérie Plante à l’hôtel de ville de Montréal, en décembre dernier. Derrière eux trônent les drapeaux canadien et montréalais, mais celui du Québec est absent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rencontre entre le premier ministre Justin Trudeau et la mairesse Valérie Plante à l’hôtel de ville de Montréal, en décembre dernier. Derrière eux trônent les drapeaux canadien et montréalais, mais celui du Québec est absent.

Madame la Mairesse Valérie Plante,

Je suis de la génération X et j’ai grandi à Montréal, à la frontière de Saint-Léonard, où se concentrait alors de tout un pan des familles issues de l’immigration italienne. C’était les années où le mouvement nationaliste s’affirmait de plus en plus et pendant lesquelles de vives tensions linguistiques se manifestaient, jusque dans nos coeurs de mômes. Tensions qui se traduisaient par des combats assez violents : traquenards dans les ruelles pour capturer des enfants « ennemis » afin de leur faire passer un mauvais quart d’heure, visages ensanglantés, cailloux lancés à la fronde de part et d’autre et ceintures dénouées pour en faire des fouets, etc. Ce n’était pas l’Irlande du Nord, bien sûr, mais tensions et climat de violence, il y avait.

Bill 22 et paix sociale

Pourquoi ? Les enfants d’immigrants italiens allaient à l’école anglaise et nous, petits Francos, retrouvions une fierté de vivre enfin dans notre langue à Montréal. C’était l’époque où il était quasi impossible de se faire servir en français chez Eaton. En toile de fond, les célèbres émeutes de Saint-Léonard déclenchées indirectement par le très mou Robert Bourassa, ancien premier ministre qui, une fois n’est pas coutume, avait eu le courage d’imposer le français comme langue officielle (bill 22), soulevant ainsi la colère des immigrants italo-anglophones.

Veuillez noter, Mme Plante, que je n’en tiens pas rigueur aux parents des enfants italiens d’avoir choisi de les envoyer à l’école anglaise : j’aurais probablement agi de même dans leur situation. Cependant, le politique, c’est sa fonction principale, doit intervenir pour réguler la paix sociale et maintenir la légitimité des institutions et de l’État.

Lorsque le PQ a pris le pouvoir en 1976, nous étions enfin libres de nous assumer en tant que majorité minoritaire et historiquement dominée, grâce aux bons soins du docteur Laurin, père de la loi 101. Loi qui voulait insuffler un sentiment de dignité à notre nation, tout en changeant le paradigme linguistique de la métropole. Il en aura fallu du courage et de la droiture pour affronter les tirs groupés d’insultes et les appels au nazisme, au fascisme et autres enflures verbales que subissaient Camille Laurin et son gouvernement. Mais quelques années plus tard, la paix linguistique a enfin régné sur la métropole, et même les chroniqueurs de la presse anglo les plus hostiles à cette loi, ceux de bonne foi du moins, le reconnurent.

Cette paix linguistique est de plus en plus remise en question à Montréal. Ce combat historique d’affirmation nationale est de plus en plus folklorisé par des attaques de toutes parts.

Or, Mme Plante, il se trouve que j’ai voté pour vous. Amère déception. Après quelques mois de règne, force est d’admettre que non seulement vous envoyez le signal qu’à Montréal, ça se passe en anglais, mais vous refusez toujours de vous afficher avec notre drapeau national, comme s’il était honteux, en plus de transgresser ainsi la loi comme vous l’a rappelé le ministère de la Justice.

Chère Madame Sourire, par ces manoeuvres qui visent à séduire les diverses minorités qui représentent autant de segments électoraux, vous travaillez certes à votre réélection, mais vous contribuez d’une part à défaire le tissu social hérité de décennies de paix linguistique et, d’autre part, à mettre en place un ressentiment collectif qui pourrait avoir des conséquences très regrettables.

Ajoutons à cela le fait qu’en vous employant à installer une commission sur le « racisme systémique », vous participez à la division sociale en appuyant les replis communautaristes. S’il est évident que les minorités culturelles doivent être mieux représentées, pourquoi préparer un tel show de boucane alors qu’il existe déjà un conseil interculturel de Montréal qui a déjà fait des recommandations ? Sans parler du rapport Bouchard-Taylor, hélas tabletté !

Premières Nations

Si nous saluons l’introduction d’un symbole autochtone sur le drapeau de la Ville, nous souhaiterions, par exemple, que vous aidiez réellement les Inuits de la Cité en proie à de graves problèmes d’itinérance, plutôt que de prendre une posture de bonne conscience en parlant de « territoires mohawks non cédés ». Ce qui est, vous le savez, contesté par la majorité des historiens. Pourquoi demeurez-vous silencieuse quant aux conditions dans lesquelles l’ignoble Loi sur les Indiens les a conduits ? Comme le rappelait récemment le professeur Luc-Normand Tellier dans Le Devoir : « Le tout premier pensionnat autochtone, nommé le Mohawk Institute Residential School, fut fondé en 1834 par l’Église anglicane près de Brantford, en Ontario, que 25 % des pensionnats autochtones fédéraux relevaient de l’Église anglicane et que le réseau fédéral de pensionnats autochtone fut établi en 1883 par un bon anglican, sir John A. Macdonald, premier ministre et surintendant des Affaires indiennes du Canada ? » Le racisme systémique, il est là, et les Premières Nations en sont aujourd’hui encore les premières victimes. CQFD.

Il serait temps que vous preniez à bras-le-corps la hauteur historique que réclame votre tâche de mairesse d’une ville francophone sous le ciel d’Amérique. Que vous incitiez à rassembler plutôt qu’à diviser en vous en tenant au seul marketing politique, fut-il agrémenté d’un vernis progressiste, comme leitmotiv de gouvernance. Il serait temps que vous deveniez enfin « l’homme de la situation ».

35 commentaires
  • François Séguin - Abonné 11 août 2018 07 h 01

    La folklorisation du français

    Année 2050: un professeur d’histoire explique schématiquement à ses élèves les étapes qui ont mené à la folklorisation de la langue française, d’abord à Montréal et ensuite au Québec :
    1ère étape : Bonjour
    2ème étape: Bonjour/Hi
    3ème étape: Hi/Bonjour
    4ème étape: Hi/Sorry, wee don’t speak french.

    Il explique ensuite à ses étudiants que tous les partis politiques au Québec sont responsables, par opportunisme électoral, de cette situation; certains beaucoup plus que d’autres. Ainsi, tous ont refusé d’appliquer la loi 101 aux Cégeps; tous ont refusé que la loi 101 s’applique au petit commerce et aux PME; tous ont privé la Québec de politiques contraignantes d’intégration linguistique pour les immigrants; etc.

    François Séguin

    • Brigitte Garneau - Abonnée 12 août 2018 13 h 19

      Ne pas oublier: "JE ME SOUVIENS" qui deviendra "I DO NOT REMEMBER."

  • Nathalie Choquette - Abonnée 11 août 2018 08 h 07

    L'école anglaise pour les enfants italiens

    Précision : je crois que les immigrants italiens n'ont pas eu le choix d'envoyer leurs enfants dans des écoles anglophones et protestantes (alors qu'ils sont catholiques) car les autorités politiques et religieuses de l'époque n'avaient pas jugé utile de créer de nouvelles places dans les écoles francophones pour cette vague d'immigrants. Grosse bêtise.

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 août 2018 10 h 33

      Madame Choquette, je crois que vous confondez avec les francophones protestants qui furent refusés parce que non-catholiques...
      Les immigrants italiens ont tout simplement choisi la langue dominante au Québec à cette époque...

    • Fréchette Gilles - Abonné 11 août 2018 11 h 22

      Madame, il faut aussi se rappeler que cette immigration d'après guerre arrive en plein baby-boom. Les autorités politiques et religieuses n'ont pas été clairvoyantes, dites-vous! Mais quelle société occidentale avait prévu une telle explosion des naissances? Aujourd'hui les politiciens qu'on élit depuis quinze ans sont à courte vue et ne voient que l'échéance électorale. Pourtant, ils sont mieux éduqués (voir ici de l'ironie) que ceux des années quarante et cinquante.

    • Daniel Vézina - Abonné 11 août 2018 13 h 27

      Tout à fait Mme Choquette et c'était même pire, Duplessis devant la vague d'immigrant Italiens, avait
      lui-même décidé de les envoyer "aux Anglais".

      Quel abberant manque de vision à long terme que cette décision.

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 août 2018 16 h 06

      En fait, c'est plus compliqué que cela. La première vague d'immigration italienne s'est largement francisée. Ce sont les Italiens arrivés après la Seconde Guerre mondiale qui ont été largement anglicisés. Il faut rappeler que la religion a longtemps été un référent social plus important que la langue, et que, d'autre part, des écoles catholiques anglaises existaient depuis l'immigration irlandaise (ce qui n'a pas empêcher de nombreux irlandais de se franciser: pensons à Claude Ryan ou à Daniel Johnson...).

  • Jean-Marc Simard - Abonné 11 août 2018 08 h 56

    Trahis par les siens...

    Mais qu'ont-ils donc tous ces politiciens québécois, sois-disant libéraux, à renier leur culture de souche et à dérouler le tapis rouge à l'épanouissement communautariste des divers groupes défenseurs de la thèse multiculturaliste ? Promouvoir le communautarisme est la meilleure façon d'affaiblir une nation en la divisant...Ce n'est pas de cette façon que l'on construit une société forte...Justin trudeau a déjà dit que le Canada était plus que la somme de ses communautés et de ses provinces...J'aimerais savoir en quoi et comment le multiculturalisme peut contribuer à construire ce plus. Ne contribue-t-il pas plutôt à refuser que ce ce plus nationalisé se développe, à nier que cette culture commune nécessaire nationalise un pays pour le faire exister par le partage de valeurs communes...Trudeau n'a-t-il pas dit que le Canada était un pays post-national...Ce qui veut dire qu'au fond le Canada est un pays sans personnalité...La mairesse Plante semble pencher vers cette idéologie en voulant faire de Montréal un ville post-nationale, une ville muticulturelle, une ville communautarisée, une ville sans personnalité...Renier le drapeau du Québec tout en affirmant que Montréal occupe un espace non cédé, c'est faire fi de l'histoire de cette ville, d'abord de culture et de valeurs québécoise, et renier les faits historiques qui l'ont fait être...Le grands malheur des Québécois, c'est d'ètre constamment trahis par les siens, ceux-là qui, une fois élus, s'empresse de renier leurs propres origine, pour donner préséance aux cultures des autres...Ce faisant ils contribuent à tisser une toile schizophrénique qui devient très vite oppressante, parce que trop violentée...En donnant préséance aux cultures étrangères au détriment de sa propre culture, on accélère son déclin, pour la remplacer par quoi au juste ? Surtout que ce même déclin est soutenu et appuyé par des attaques politiques qui veulent convaincre de l'existence d'un racisme systémique qui n'existe pas...

    • Jean Richard - Abonné 11 août 2018 12 h 23

      « Promouvoir le communautarisme est la meilleure façon d'affaiblir une nation en la divisant. » – Cette notion de la division est une arme à double tranchant. Les fédéralistes vont immédiatement reprendre cette phrase et y changer un seul mot, ce qui donnera : « Promouvoir le souverainisme est la meilleure façon d'affaiblir une nation en la divisant. » Le récente crise catalane, avec moultes ressemblances avec les jours qui ont précédé le référendum québécois de 1995, est venue nous rappeler la poursuite d'une identité, d'une langue et d'une culture ne se fait pas toujours dans l'unanimité.

      À Barcelone, la langue et la culture divisent. Ça peut donner lieu à des situations qui étonneraient les Français et à l'inverse, ne causeraient aucune surprise aux Québécois. Ainsi, un reportage de la télé française nous a fait suivre les démarches d'un couple de Catalans qui avaient orchestré une pétition pour que l'école publlique enseigne davantage en espagnol (la langue d'enseignement dans ces écoles est le catalan). Ce couple a échoué dans sa démarche et a choisi d'aller conduire chaque matin ses deux ados à une école privée espagnole à une heure de route de Barcelone. Et le commentateur de la télé française d'affirmer : « Une telle situation serait impensable en Bretagne ». C'est qu'en Bretagne comme en Occitanie (régions aux frontières non définies et invisibles sur les cartes), la langue et la culture ont été politiquement condamnées à disparaître. Alan Stivell et Nadau remplissent des salles de spectacle pour nous rappeler que le folklore ne suffit pas à assurer la survie d'une langue et d'une culture.
      Sommes-nous catalans, décidés à survivre malgré la division ? Ou serons-nous bientôt occitans, réunis plutôt que divisés, pour chanter et danser sur un air de folklore ? L'Occitanie n'est pas un pays, le Québec non plus. Pour les anglos, le Québec est une communauté. Il s'est privé d'être autre chose. L'anglais finira par le réunir à la majorité canadianne...

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 août 2018 16 h 08

      Monsieur Richard,
      Le problème catalan n'est pas celui de la division de la société catalane, mais celui de la répression militaire organisée par l'État espagnol. Tout porte à penser que l'appui à l'indépendance était minoritaire à l'automne dernier, mais que, si c'était à refaire, de nombreux Catalans y penseraient à deux fois avant d'appuyer l'Espagne.

    • Cyril Dionne - Abonné 11 août 2018 16 h 17

      Seulement les gauchistes qui sont à l'extrême gauche pourraient dire de telles sornettes. Le Québec est autant un pays qu'est le Canada, même plus. Le Canada est toujours en quête d'identité afin de se différencier des Américains, lui qui n’est qu’un amalgame communautariste où il n’existe aucun dialogue entre les communautés. Cher monsieur, pourriez-vous avoir l’obligeance de nous définir les valeurs canadiennes qui ne sont pas universelles ou sortant directement de la Charte des Nations unies mais propre à ce groupe de gens vivant au nord du 45e parallèle? Et si le Québec n’est pas un pays avec son propre aménagement linguistique et culturel, pourquoi n’allez pas vivre dans le ROC?

      L’Espagne de Franco, du moins son fantôme, semble y vivre encore. Déniez l’autodétermination des Catalans et du pays de Basque par la force va à l’encontre de la souveraineté des peuples. La Catalogne n’a pas fait l’unanimité chez les Espagnols parce qu’ils ont besoin de leur vache à lait pour les nourrir. Sinon, ce serait la décadence économique en Espagne, la même qu’on retrouve dans les pays du tiers monde. Et ce sont toujours les mêmes personnes qui versent des larmes de crocodiles pour les Autochtones, des peuplades qui ont été conquis maintes et maintes fois alors que la Catalogne n’a jamais été conquise et est prête à assumer son destin en tant que peuple libre et éclairé. Honte à vous cher monsieur.

    • Pierre Raymond - Abonné 11 août 2018 20 h 26

      « Le grands malheur des Québécois, c'est d'ètre constamment trahis par les siens, ceux-là qui, une fois élus, s'empresse de renier leurs propres origine, pour donner préséance aux cultures des autres... »
      Jean-Marc Simard

      Et j'ajouterais qu'à titre de Montréalais " de souche ", j'ai beaucoup de difficulté à voir une Mairesse originaire d'Abitibi-Ouest (près de la frontière de l'Ontario) venir réorienter l'identité de MA ville.

  • Robert Morin - Inscrit 11 août 2018 09 h 11

    Bien dit Monsieur !

    La gogoche....

  • Lorraine Doré - Abonnée 11 août 2018 09 h 49

    Une mairesse à la hauteur ?

    Comme vous, je suis un peu désenchantée... après avoir espéré, et voté pour une première mairesse à Montréal, je cherche la grandeur d'une politicienne s'élevant au-dessus des partis, pour représenter Montréal. Une ville accueillante, fière aussi de son passé, et confiante de son avenir, en français. Et c'est d'ailleurs ce qui fait sa différence, et sa force! Mais ce que j'entend à la radio, vois à la télé, ou lis dans les journaux, c'est d'abord une représentante de son parti, toujours à relever les différences de programmes ou à se moquer de l'opposition... nous ne sommes plus en campagne électorale, nous voulons une mairesse pour Montréal !!! La moquerie et le dénigrement ne sont pas les qualités recherchées d'une grande politicienne... Il m'arrive de m'ennuyer de Coderre, c'est tout dire! Un changement d'attitude s'impose svp !

    • Pierre Raymond - Abonné 11 août 2018 20 h 30

      Mme Doré, si j'étais certain que M. Coderre a comris la leçon que lui ont servie les Montréalais, je crois je souhaiterais, moi aussi, son retour.