Protéger les communautés, pas seulement les sols

«Mon village meurt parce que la loi interdit de prendre une grande terre inculte de 100 hectares pour en faire quatre terres de 25 hectares pouvant être achetées et exploitées par des jeunes de la relève voulant faire de la culture maraîchère, ou de petits fruits, ou du fromage», avance l'auteur.
Photo: Sylvie Bouchard Getty Images «Mon village meurt parce que la loi interdit de prendre une grande terre inculte de 100 hectares pour en faire quatre terres de 25 hectares pouvant être achetées et exploitées par des jeunes de la relève voulant faire de la culture maraîchère, ou de petits fruits, ou du fromage», avance l'auteur.

Récemment, des municipalités ont demandé une révision de la Loi sur la protection du territoire agricole. En réponse, des écologistes et l’Union des producteurs agricoles dénoncent l’étalement urbain et souhaitent, au contraire, un renforcement de la loi dans son esprit actuel. Or la réalité n’est pas si simple.

Depuis 40 ans maintenant, on protège les terres agricoles. Dans les faits, pendant cette période, j’ai vu Brossard se construire sur des terres de grande qualité, j’ai vu Repentigny rejoindre L’Assomption tout au long de la 40, j’ai vu Beloeil faire pousser des maisons et des centres commerciaux en pleins champs, tout comme Drummondville. J’ai entendu le discours de régions qui se servent de l’enjeu de la ruralité pour être mieux financées, j’ai lu les propos des uns et des autres pour défendre une agriculture répondant aux besoins des Québécois. Mais, surtout, j’ai vu et entendu mon village mourir.

Mon village meurt parce que la loi interdit de rebâtir une maison après un délai d’un an. Mon village meurt parce que la loi interdit de prendre une grande terre inculte de 100 hectares (1 km2) pour en faire quatre terres de 25 hectares pouvant être achetées et exploitées par des jeunes de la relève voulant faire de la culture maraîchère, ou de petits fruits, ou du fromage. Mon village meurt parce que nous ne pouvons pas accueillir les nouvelles familles qui voudraient venir y habiter. Alors l’école a fermé. Alors l’église a été vendue. Nous reste le cimetière.

Je ne peux même pas déboiser ma terre pour la cultiver davantage. Ce que je constate, c’est que la loi, en 40 ans, n’a pas protégé les terres agricoles autour des grandes villes, n’a pas empêché l’étalement urbain, mais a tué et continue de tuer le milieu rural.

Je suis pour la protection du territoire agricole, je suis contre l’étalement urbain, mais je suis d’abord pour la sauvegarde de la ruralité. La Loi sur la protection du territoire agricole a été pensée et votée à une époque où l’aménagement du territoire consistait à séparer les fonctions plutôt qu’à en favoriser la mixité, à produire des aliments de manière industrielle plutôt que de manière artisanale, à déplacer les produits de façon massive plutôt que de penser « locavore » (manger localement).

Le monde a changé. Je veux sauver mon village et la centaine d’autres qui sont aussi en train d’être tués par la loi telle qu’elle est actuellement. Aussi, je demande au premier ministre du Québec et à ses trois émules de s’engager à enclencher des travaux pour que la Loi sur la protection du territoire agricole soit revue et changée pour devenir la Loi sur la protection de la ruralité dès la reprise des travaux parlementaires. Et au président de l’Union des producteurs agricoles ainsi qu’aux membres de la Fondation David Suzuki, je demande d’appuyer cette requête afin que le monde rural reprenne enfin vie.

10 commentaires
  • Louis-Marie Poissant - Abonnée 12 juillet 2018 02 h 39

    Bang dans le mille!

    MERCI! La grande couronne qui aurait due être protégée.
    Les communautés éloignées qui devraient être protégées autrement que par l'assistance.
    La clé est une approche différenciée selo qu'on est a une certaine distance du centre-ville et le reste.

  • Pierre Pelletier - Abonné 12 juillet 2018 07 h 36

    Clé du problème

    Bravo monsieur Demers !
    Vous posez les bonnes questions. Mais je crois que la clé du problème est entre les mains de l'UPA (Union des producteurs agricoles du Québec). Allez voir qui mène le bal depuis 1972.

  • Louis Gaudreau - Abonné 12 juillet 2018 07 h 47

    Bravo!

    À lire aussi dans le même sens le dernier ouvrage de Roméo Bouchard, "Pour en finir avec le monopole de l'UPA".

  • André Côté - Abonné 12 juillet 2018 08 h 28

    On n'arrête pas le progrès...

    «Mon village meurt parce que nous ne pouvons pas accueillir les nouvelles familles qui voudraient venir y habiter. Alors l’école a fermé. Alors l’église a été vendue. Nous reste le cimetière.» En quelques mots, vous décrivez très bien la situation de nombreuses communautés rurales. Selon l'expression populaire, on n'arrête pas le progrès et ainsi on justifie toutes les dérives sociales. Mais, de quel progrès parle-t-on?

  • Constance Roy - Abonnée 12 juillet 2018 08 h 29

    Je suis entièrement d’accord avec vous, et vous résumez la situation de manière aussi limpide que pertinente. Maintenant que les terres arables les plus fertiles de la région métropolitaine étouffent sous l’asphalte, les bungalows et les piscines, il serait en effet grand temps que nos décideurs saisissent enfin l’impérativité de moderniser une loi d’une autre époque – en outre mal ficelée, et surtout mal appliquée – afin de répondre aux besoins d’une nouvelle agriculture. De fait, je n’ai jamais compris qu’une loi de protection du territoire agricole interdise la division d’une terre agricole en terres… agricoles!