Comment tuer un quartier

Un trafic automobile continu, dans un si petit quartier, va causer un tort considérable à ceux et celles qui l’habitent, affirme l'auteur.
Photo: Philippe Mottet Un trafic automobile continu, dans un si petit quartier, va causer un tort considérable à ceux et celles qui l’habitent, affirme l'auteur.

Il faut marcher un soir, après souper, à la belle saison, pour sentir la douceur de vivre dans le faubourg Saint-Michel. Les enfants se pourchassent dans la rue sous l’oeil indifférent des chats qui se baladent comme des princes en territoire conquis, les voisins discutent entre eux à voix basse, par une fenêtre on peut entendre le choc des assiettes que quelqu’un empile dans l’évier. Les maisons plutôt serrées, comme des amis qui se réchauffent, font le coin des rues, qui sont presque des ruelles, empêchant de voir qui va apparaître tout à coup. Ici, la proximité n’est pas une promiscuité gênante ; ici vit une communauté. Par moments, on se croirait dans un quartier populaire en Italie.

Dans ce quadrilatère à l’ouest de la côte de Sillery, sur environ 300 mètres, qui va de la rue Louis-A. Bélisle à la rue du Cardinal-Persico, s’entassent une cinquantaine de maisons, une église, un parc, un aréna, un terrain de tennis, un jardin communautaire. Encore plus à l’ouest, juste derrière l’aréna en fait, sont actuellement érigés trois édifices de six étages : les 180 condominiums « Sous les bois ». Dans quelques mois, la population du quartier va plus que doubler. La circulation automobile aussi, évidemment.

Le lundi 11 juin, la Ville a déclaré être « incapable » d’envoyer ce trafic directement sur le chemin Saint-Louis, par une voie qui, pourtant, longe déjà le terrain du collège Jésus-Marie et qui relierait logiquement les condos à cette artère majeure. La Ville prétend qu’« il est maintenant trop tard pour faire autrement ». On a plutôt décidé de percer trois petites rues (des culs-de-sac), histoire d’inonder le quartier de voitures qui, la cause est entendue, lui feront perdre sa tranquillité. Il est aisé de constater à quel point la mauvaise foi règne dans ce dossier. Quand on s’aperçoit qu’on est sur le point de faire une grossière erreur, on s’arrête, on prend un moment pour réfléchir, on écoute les gens qui sont vraiment concernés par le projet, et on s’amende — quand on est honnête. Dans le cas présent, les décideurs semblent ne pas avoir pris le temps de marcher tranquillement dans le faubourg, pour prendre la mesure de ce qui sera bientôt ruiné par leur indifférence.

Dans les faits, ce quartier était jusqu’à présent une zone piétonne. Les rares fois où je m’y suis aventuré en voiture, à l’occasion de détours dans la circulation, je me suis senti comme un chien dans un jeu de quilles. Il est certain qu’un trafic automobile continu, dans un si petit quartier, va causer un tort considérable à ceux et celles qui l’habitent. Déjà, le jardin communautaire a été rasé pour faire place au chantier des condos, et la Ville démolira l’aréna (très fréquenté) l’an prochain… Avec ces bouleversements, le quartier, à coup sûr, perdra son âme. « Au gré de la rigueur suave, quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit », écrivait le poète René Char. Dommage, car il est encore temps de corriger le tir.

4 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 15 juin 2018 06 h 34

    « Money talks....! »

    « Only money talks ! Period ! » Dommage que cet exercice qui est mien d'angliciser ce que vous décrivez si bien monsieur Mottet. Et dire que des gens ne souscrivent pas à la réalité du néolibéralisme. Ce néolibéralisme que je compare à un rouleau-compresseur s'avançant à la vitesse de l'escargot, écrasant tout ou presque sur son chemin comme ce quartier que vous dépeignez si bien. Il existe de ce type de dollars qui n'ont rien à f..... de la dignité humaine, incluant celle émanant de quartiers humains où il fait si bon vivre.
    Pauvre dolllar ! Non, je corrige. Pauvre usage que peut faire l'être humain du dollar.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Saint-Mathieu-de-Rioux. Qc.

  • Jean Lacoursière - Abonné 15 juin 2018 08 h 27

    Magnifique lettre!

    Quelle insouciance de la part des élus municipaux et provinciaux... .

  • Jean Richard - Abonné 15 juin 2018 11 h 07

    Le dilemme des gens de Québec

    En 1901, l'actuel territoire de la ville de Québec comptait 88 615 âmes. Cent ans plus tard, en 2001, ce nombre était passé à 476 330. Enfin, 15 ans plus tard en ce siècle, l'augmentation s'est poursuivie et on a atteint 531 902.

    Voyons un peu : avec 531 902 habitants sur 454,28 km2 de superficie, Québec est-elle une ville dense ? Comparons un peu : Montréal loge 1,750 million de personnes sur un territoire plus petit (431,5 km2). La réponse est donc non. Québec, Avec son hyper-réseau d'autoroutes, est une agglomération très étalée. Et qu'on le veuille ou non, tant à Québec que dans la région métropolitaine de Montréal, l'étalement est devenu un phénomène à la fois incontrôlable et indésirable. C'est un choix très coûteux et surtout destructeur de l'environnement. Même le coloré maire de Québec commence à rêver de densification, condition essentiel au maintien du niveau actuel des services publcs.

    Or, dès qu'il est question de densifier, on assiste à une levée de boucliers : pas dans ma cour. Ne touchez pas à ma cour, ne touchez pas à mon quartier, ne touchez pas à mes espaces de stationnement, ne dérangez pas ma je-me-moi-ma quiétude... Et si c'était vos propres enfants qui venaient habiter dans ce quartier qu'ils ont jadis délaisser pour aller étaler la banlieue ?

    Et pour le quartier populaire d'Italie... Rome, il est vrai, est une des capitales les plus étalées d'Europe, mais elle affiche une densité deux fois plus élevée que celle de la capitale québécoise. Et si on veut rester plus près, la Petite-Italie à Montréal est un quartier populaire dont la densité est huit fois supérieure à celle de Québec.

    Soit, les promoteurs immobiliers ont parfois des méthodes discutables et une complicité douteuse avec les administrateurs municipaux, mais ça n'efface pas le problème : l'être humain doit partager son territoire avec 8 milliards d'autres êtres humains et des milliards d'autres espèces vivantes. Halte à l'étalement aux antipodes du partage.

    • Marie-Hellène Lemay - Abonnée 15 juin 2018 11 h 57

      Il ne faut pas confondre le problème de la densification urbaine avec celui de la circulation automobile. L'article ne se positionne pas tant contre la construction de condos que contre le trafic automobile qui en résultera. Avec raison.

      Il faut densifier les villes, mais on oublie le corollaire: il faut aussi limiter l'utilisation sans limite de la voiture en zone urbaine dense, pour la sécurité, la qualité de vie, la santé, etc.