La dramatisation du décrochage scolaire

Le problème du décrochage ne va pas disparaître par la simple magie d’un surcroît de rationalité technique et gestionnaire, estiment les auteurs.
Photo: Michael Monnier Le Devoir Le problème du décrochage ne va pas disparaître par la simple magie d’un surcroît de rationalité technique et gestionnaire, estiment les auteurs.

Une récente publication sur le décrochage scolaire de l’Institut du Québec (IQ) — née d’un partenariat entre le Conference Board du Canada et HEC Montréal — a fait grand bruit dans les médias. Sur la base d’une comparaison de données statistiques nationales et internationales, elle met l’accent sur l’ampleur du problème du décrochage dans les écoles publiques québécoises et l’urgence de changer de politique pour y faire face.

Cependant, les indicateurs retenus pour dresser cette situation ne sont pas neutres. Ils ont fait l’objet d’une sélection particulière dont le principal effet médiatique et politique est de dramatiser la situation du décrochage, surtout dans l’école publique. Il est donc important de mettre en lumière la perspective implicite de cette publication en montrant comment le choix de données chiffrées oriente le regard du public sur cet enjeu en privilégiant une perspective très unidimensionnelle. Cette dramatisation sert surtout à justifier des recommandations politiques pour remédier à des problèmes, certes réels, mais largement amplifiés, qui affectent l’école publique.

L’ampleur du problème du décrochage est d’abord associée au choix du taux de diplomation de deuxième cycle du secondaire dans le réseau public (des 16 à 19 ans au Canada) comme indicateur principal. Selon cet indicateur, tiré d’une publication de Statistique Canada de 2017 (no 81-604-X du catalogue), le Québec porte, au Canada, le bonnet d’âne avec un taux de 64 % de diplomation après cinq ans au secondaire en 2015, contre 77 % en moyenne au Canada.

Un tableau différent

Le tableau aurait été très différent si les auteurs avaient présenté le taux d’obtention d’un diplôme de fin d’études (soit le tableau A.2.1 plutôt que A.2.2). Le Québec serait alors devenu le premier de classe du Canada, plusieurs points de pourcentage au-dessus de l’Ontario (98 %/90 %), et cela, autant pour les filles que pour les garçons. Mieux, sa performance équivaut alors à celle de la Finlande. Cet indicateur est d’ailleurs, aux yeux des auteurs de Statistique Canada, tout aussi valable, mais si l’IQ l’avait choisi, le diagnostic aurait été moins dramatique, et leurs « recommandations » plus difficiles à justifier.

Le rapport fait aussi état d’autres données avantageuses pour le Québec. Ainsi, les écarts entre provinces diminuent si on prend les taux de diplomation et de qualification après sept ans (80 %). Il reconnaît aussi que pour les 25-34 ans, la part de diplômés du secondaire au Québec est proche de celle des autres provinces canadiennes, faisant du Québec un « champion du raccrochage ». Mais le rapport considère que ces données du ministère sur les qualifications viennent « brouiller les cartes » et qu’il serait plus judicieux, pour le pilotage des politiques, de suivre seulement « les taux de diplomation sur cinq ans dans le réseau public » (p. 11-12). C’est dire (sans vraiment le dire) que l’IQ ne considère pas comme pertinentes certaines stratégies éducatives déployées par le Québec dans les décennies précédentes : favoriser l’obtention d’un diplôme par le « raccrochage » des jeunes à la formation générale des adultes et revaloriser les diplômes professionnels et les qualifications comme voie de réussite.

Situation de l’école publique

De plus, le rapport cherche à convaincre les politiques que le problème se situe essentiellement au sein de l’école publique, montrant que les taux de diplomation dans le délai de cinq ans est particulièrement faible chez les garçons, les EHDAA, les élèves provenant des milieux défavorisés et les immigrants de première génération. À l’opposé, les taux de diplomation des écoles privées sont excellents. Aucune considération ici sur les sources sociales et structurelles potentielles des différences de performance et de diplomation entre les réseaux. Pourquoi le rapport ne s’intéresse-t-il pas aux effets de la stratification et de la ségrégation scolaire qui s’accentuent au Québec ? La littérature internationale et les travaux du Conseil supérieur de l’éducation ont pourtant montré leurs effets négatifs sur les performances des élèves les plus faibles, mais aussi sur le taux de diplomation et la performance d’ensemble du système.

La rhétorique de ce rapport dramatise la situation de l’école publique pour justifier l’urgence d’agir et de changer de politique. Il ne s’agit pas (principalement) de la refinancer, mais de « mieux investir » : évaluer l’efficacité des mesures prises, promouvoir des pratiques pédagogiques « basées sur des preuves ». La réussite viendrait d’un meilleur arsenal statistique et d’un meilleur guidage scientifique des pratiques locales des enseignants, d’une délégation accrue aux « experts » des voies de la réussite, notamment par la médiation de l’Institut national d’excellence en éducation. Le besoin de consulter des acteurs du terrain (parents, enseignants, directions d’école, etc.) comme au temps des états généraux de l’éducation semble inutile. De même, le dialogue réalisé notamment au Conseil au supérieur de l’éducation entre les « parties prenantes » du milieu de l’éducation ne serait plus de mise, car ces groupes seraient, selon les auteurs de ce rapport, de simples « groupes d’intérêt » alimentant leur « guerre de clochers ».

Un tel arsenal de mesures fait malheureusement l’impasse sur les sources structurelles du décrochage, mais aussi sur la mobilisation sociale et scolaire nécessaire pour y remédier. Le problème du décrochage ne va pas disparaître par la simple magie d’un surcroît de rationalité technique et gestionnaire. On ne peut faire l’économie d’une sensibilisation des familles et des citoyens aux enjeux collectifs et sociaux de l’école et d’une mobilisation — pas seulement technique — des professionnels concernés.

14 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 17 mai 2018 01 h 00

    Enfin les pendules à l'heure!

    Les auteurs sont des experts. Mais au moins un journaliste avait vu quelques-unes de ces nuances: http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/francis-v

    Beaucoup sont toutefois tombés dans le piège de l'angle de présentation de l'IQ sans apporter la vision complète qui change le portrait global.

    Par ailleurs, le Conseil des ministres de l'Éducation du Canada vient de publier un rapport qui a examiné, entre autres, la capacité de lecture des étudiants de secondaire II (et du niveau équivalent dans les autres provinces et dans les territoires).

    Extrait:
    « Le niveau de rendement attendu des élèves de 8e année/2e secondaire est le niveau 2, qui est considéré comme le « niveau de rendement de base », ou le niveau auquel les élèves démontrent les habiletés et les compétences en lecture nécessaires pour prendre part de façon efficace à la vie scolaire et à la vie de tous les jours.

    Dans le PPCE 2016, 88 p. 100 des élèves de 8e année/2e secondaire du Canada ont obtenu un
    rendement se situant au niveau 2 ou à un niveau supérieur en lecture. » PPCE: Programme pan-canadien d'évaluation.

    Le Québec tourne autour de cette moyenne (89%). Par ailleurs, le Québec a de façon significative les meilleurs résultats en mathématiques. C'est le plus récent et c'est pour 2016. Ici pour le rapport: https://cmec.ca/Publications/Lists/Publications/Attachments/381/PCAP-2016-Public-Report-FR.pdf

    Bien sûr, ça ne comprend pas les élèves qui ont décroché, mais la proportion de ceux qui ont décroché si tôt ne doit quand même pas être si grande.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 mai 2018 09 h 26

      Malheureusement, après avoir salué l'invitation à l'autoflagellation sans lire l'étude, on se contentera maintenant de la décrier parce qu'elle émane de HEC et du Conference Board... toujours sans la lire. Merci pour vos pertinentes observations, monsieur Labelle.

    • Raymond Labelle - Abonné 17 mai 2018 11 h 06

      Merci de vos bons mots RMD.

      On aime beaucoup s'auto-flageller au Québec, quitte à enlaidir le réel, et aussi oublier nos bons côtés. Complexe du colonisé? Ou on peut aussi passer à l'excès contraire: compensation maladroite de la première tendance? Je partage ici une impression subjective invérifiable­.

      De façon plus générale, pas plus ou moins ici qu'ailleurs - le prêt-à-penser a du succès: permet d'avoir un avis clair en évitant l'étude et la réflexion, confirme ce qu'on pense déjà sans l'avoir vérifié, tout en nous protégeant de l'angoisse de l'incertitude, et de l'obligation de reconnaître s'être trompé, s'il y a lieu. Ces sirènes ont un beau chant, j'en conviens.

      Il m'arrive de succomber, et pas si rarement. C'est humain. J'essaie quelquefois de ne pas, mais pas toujours avec succès. S'en apercevoir est déjà un bon pas.

    • Gilles Roy - Abonné 17 mai 2018 11 h 12

      @Labelle : Votre titre (« Enfin... ») m’échappe un brin. C’est que nos commentaires respectifs indiquaient déjà clairement, le 2 mai au matin (en lien avec l’article de Jessica Nadeau, in Le Devoir ), qu’on ne se laissait pas si facilement berner... D’accord avec vous pour le reste, sinon.

    • Raymond Labelle - Abonné 17 mai 2018 11 h 50

      Quelques personnes n'avaient pas mordu, en effet, M. Roy, et l'avaient manifesté. Mon "Enfin" mérite précision, vous avez raison.

      Je voulais dire "enfin" de la part de journalistes ou de personnes ayant exprimé un avis publié dans ce journal. Par "avis publié" j'entends ce qui est originalement publié sans les commentaires subséquents des abonné.es. Jusqu'à celui-ci, on n'apportait pas les nuances que vous savez, et qui changent beaucoup le portrait global, jusqu'à en changer la nature. Et il y a eu un assez bon nombre d'articles et d'avis publiés sur une assez bonne période.

      Merci au Devoir d'avoir publié l'article ci-dessus (enfin!) et, par ailleurs, de permettre à ses abonné.es de le critiquer sur son propre site et aussi de le compléter...

      Idéalement, toutefois, les journalistes et personnes publiées devraient avertir des pièges. C'est même une des fonctions du journalisme je dirais. Mais ça n'est pas toujours facile peut-être, et on ne dispose peut-être pas toujours du temps nécessaire.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 mai 2018 17 h 32

      Vous avez raison M. Labelle. M. Francis Vailles de la Presse l’a bien démontré. On prend les tableaux avec les données qui font notre affaire pour prouver nos arguments.

      Ceci étant dit, le taux de diplomation en Ontario est un mirage. Que ce soit en numératie ou bien en littératie, les élèves sont sur une pente descendante. Que voulez-vous? Après plusieurs années de pédagogie ésotérique farfelue, l’apprenant ne s’y retrouve plus. Apprendre par le jeu et combiner avec des excursions, c’est peut-être bien le « fun », mais on n’apprend pas les fondamentaux. J’ai enseigné dans une école ou il y avait seulement un élève de 8e année sur dix qui réussissait son test de mathématiques standardisé de l’Ontario (l’examen était basé sur les normes requises). Mais pas de problème, cette évaluation ne comptait pas dans la note finale de l’étudiant.

      « De plus, le rapport cherche à convaincre les politiques que le problème se situe essentiellement au sein de l’école publique, montrant que les taux de diplomation dans le délai de cinq ans est particulièrement faible chez les garçons, les EHDAA, les élèves provenant des milieux défavorisés et les immigrants de première génération. »

      Dans les écoles publiques en Ontario, on noie les élèves ayant des problèmes d’apprentissage ou de comportement avec les autres en les étiquetant afin que leur programme soit d’une simplicité basique pour qu’ils passent leurs tests. Et on oublie toujours au Québec que les écoles catholiques (les écoles privées en Ontario qui représentent le tiers des élèves), sont subventionnées à 100% par les contribuables et sont considérées comme des écoles publiques. C’est à en perdre son latin.

      L’autoflagellation est toujours de mode au Québec. On imagine que c’est le syndrome de Stockholm. La plupart des Québécois pensent encore comme des colonisés. Foutaise. Les écoles québécoises sont supérieures à tout ce qu’on retrouve dans le merveilleux monde du ROC.

  • Raymond Labelle - Abonné 17 mai 2018 01 h 15

    Quelques éléments relatifs à la comparaison Québec Ontario.

    En Ontario (avec qui l'IQ comparait beaucoup), on peut avoir son diplôme d'étude secondaires même si on échoué quelques cours - pas au Québec. Ainsi, par exemple, l'étudiant qui a échoué un seul cours, disons maths 401 et ne l'a pas repris, va entrer dans les stats comme décrocheur au Québec - pas nécessairement en Ontario avec un échec équivalent.

    M. Richard Maltais Desjardins avait observé, en commentant un article relatif au rapport de l'IQ, une baisse des résultats au PISA en Ontario entre 2003 et 2012 et jusqu'en 2016 et une hausse, pendant cette même période, du taux de diplomation. Ceci suggère que la barre est plus haute au Québec.

    Bien entendu, il faut bien identifier les problèmes et les résoudre, mais aussi tenir compte de ce qui va bien avant de tout chambouler.

  • Serge Lamarche - Abonné 17 mai 2018 04 h 02

    Bonne lecture

    Un tout autre son de cloche pour la même étude. Le son de cloche initial était plus biaisé que les statistiques.

  • Yvon Robert - Abonné 17 mai 2018 08 h 11

    Une mise au point

    Après Francis Vailles on continue à déboulonner la situation du décrochage scolaire au Québec et mettre le tout dans sa véritable perseptive, la vérité finit toujours par triompher, nos politiciens ont parlé à travers leurs chapeaux.

    http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/francis-v

  • Rachad Antonius - Abonné 17 mai 2018 09 h 25

    Bravo pour cette mise au point !

    Elle était nécessaire !