Contre l’expansion du pipeline de Kinder Morgan

La croissance de l’industrie des sables bitumineux n’est d’aucune façon compatible ou conciliable avec une politique climatique crédible, estime l'auteur.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse La croissance de l’industrie des sables bitumineux n’est d’aucune façon compatible ou conciliable avec une politique climatique crédible, estime l'auteur.

Devant l’annonce imminente par le gouvernement Trudeau d’un appui financier à l’expansion du pipeline Trans Mountain, il est urgent d’affirmer notre opposition à ce projet ainsi que notre solidarité avec les Premières Nations et toutes les autres communautés qui y résistent. Signataire de l’Accord de Paris, le Canada doit s’engager rapidement dans une transition juste et profonde qui réduira significativement notre dépendance aux hydrocarbures, nos émissions de gaz à effet de serre (GES), et créera une économie et des emplois plus écologiques. Cette transition requiert des ressources, une planification et un leadership qui doit venir de tous les gouvernements. C’est donc avec étonnement et déception que nous constatons l’entêtement du gouvernement fédéral à vouloir soutenir par tous les moyens dont il dispose le projet d’expansion du pipeline Trans Mountain promu par l’entreprise texane Kinder Morgan.

En permettant l’expansion à long terme de l’industrie des sables bitumineux, cet investissement significatif en transport de pétrole brut nous éloignerait de l’atteinte de nos objectifs de réduction de gaz à effet de serre. Selon les chiffres du gouvernement canadien, les émissions de GES liées au projet de Kinder Morgan seraient de l’ordre de 13,5 à 17 millions de tonnes de GES par année, seulement pour les émissions liées à la production supplémentaire de pétrole des sables bitumineux qu’entraînerait ce projet. Ce serait l’équivalent d’ajouter près de trois millions de véhicules sur les routes pendant des décennies. D’une durée de vie de l’ordre de 50 ans, ce pipeline va à l’encontre de l’effort de transition en enfermant l’avenir économique du Canada dans l’extraction d’hydrocarbures extrêmes. […]

Contrairement à ce que soutiennent M. Trudeau et ses ministres M. Carr et Mme McKenna, la croissance de l’industrie des sables bitumineux n’est d’aucune façon compatible ou conciliable avec une politique climatique crédible. À l’aide du projet d’expansion Trans Mountain et des deux autres projets également appuyés par le gouvernement Trudeau (Ligne 3 d’Enbridge et Keystone XL de TransCanada), l’industrie des sables bitumineux envisage une croissance qui permettrait de doubler le nombre de barils de pétrole sale qu’elle peut exporter par jour. Or, la croissance des émissions liées au secteur des sables bitumineux est déjà la principale raison pour laquelle le Canada n’est pas en voie de respecter ses engagements climatiques. Il importe de rappeler que les émissions de GES liées à la production de pétrole des sables bitumineux ont crû de 600 % depuis 1990 et que le Canada produit presque deux fois plus de pétrole qu’il s’en consomme au pays. À l’heure où la science exige de laisser sous terre 80 % des ressources connues en hydrocarbures, il est immoral et irresponsable de soutenir l’accroissement de l’extraction du pétrole le plus sale au monde. En investissant directement dans un projet de pipeline pour créer une rentabilité artificielle, le gouvernement briserait l’un de ses engagements les plus significatifs pour la lutte contre les changements climatiques, celui de cesser toute subvention à l’industrie pétrolière.

Le Canada doit respecter ses engagements climatiques par la mise en place d’une politique de transition juste, profonde et ambitieuse. La décarbonisation de notre économie est un processus concret qui doit reposer sur des mesures réelles. Elle dépend de choix cohérents à toutes les échelles de la société. Il est vrai que notre dépendance aux hydrocarbures est profonde et s’en défaire est un important défi à relever. Les investissements du gouvernement fédéral doivent par conséquent soutenir les efforts des acteurs économiques qui y contribuent et non pas ceux des acteurs qui en sont l’obstacle principal. Tout investissement se doit de soutenir la reconversion des secteurs de notre économie qui sont trop intenses en émissions, celui des hydrocarbures en priorité, et aider les travailleurs et les communautés à faire la transition vers des emplois et des activités plus écologiques — tout en s’assurant que les Premières Nations ne soient pas exclues de cette nouvelle économie comme elles l’ont souvent été jusqu’à maintenant.

[…]

M. Trudeau a aussi promis de mettre en oeuvre la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, laquelle prévoit que les Premières Nations doivent donner leur consentement libre, préalable et éclairé à des projets sur leurs territoires. De nombreuses Premières Nations en Colombie-Britannique s’opposent farouchement au projet Trans Mountain. Quelque 150 Premières Nations au Québec, au Canada et aux États-Unis ont d’ailleurs signé un traité d’alliance contre toute expansion des sables bitumineux et pour une transition énergétique juste.

Ce n’est pas en s’attaquant aux provinces et aux Premières Nations qui osent s’engager dans cette transition que ce gouvernement sera à la hauteur de ses engagements climatiques et de réconciliation.

C’est pourquoi il est important aujourd’hui de manifester notre solidarité envers les communautés, les villes, la province de la Colombie-Britannique et les Premières Nations qui luttent contre Trans Mountain. Notre opposition ferme à ce projet doit aussi se faire entendre à Ottawa, au Québec, dans le Mouvement Desjardins, à la Caisse de dépôt et placement du Québec ainsi que dans toutes les autres institutions et organisations qui peuvent poser des gestes qui changeront les choses.

Tous ensemble, nous avons contribué à l’abandon du projet de pipeline Énergie Est. Ensemble, nous devons nous assurer que le pétrole sale des sables bitumineux ne trouve pas une nouvelle voie qui contaminerait la côte ouest et bouleverserait notre climat planétaire. Ensemble, nous devons réellement et rapidement nous engager dans une transition juste, profonde et durable qui respecte les droits des Premières Nations, soit tout le contraire de ce que proposent Kinder Morgan et le gouvernement Trudeau.

* La lettre est aussi signée par :

Eric Pineault, professeur, Département de sociologie UQAM;
Grand Chef Serge ‘Otsi’ Simon du Conseil Mohawk de Kanesatake et représentant du Traité autochtone contre l’expansion des sables bitumineux;
Nathasha Kanopé Fontaine, Idle No More;
Anne-Céline Guyon, coordonnatrice Front commun pour la transition énergétique
Véronique Côté, auteure et comédienne;
Patrick Bonin, responsable campagne Climat-Énergie Greenpeace Canada

Elle est aussi appuyée par les personnalités suivantes:

Normand Baillargeon; Emmanuel Bilodeau; Yann Perreault; Fred Pellerin; Yvon Deschamps; Édith Cochrane; François Delorme; Laure Waridel; Alain Deneault; Christian Vanasse; Mylène Paquette; Anaïs Barbeau-Lavallette; Geneviève Rochette; Richard Séguin; Stéphane Archambault; Marie-Ève Maillé; Ariane Cordeau; Josée Blanchette; Françoise David; André-Pierre Contandriopoulos; Serge Mongeau; Lucie Sauvé; France Lamonde; Roy Dupuis; Catherine Dorion; Josée Blanchette; Bruce Johnston; Léa Clermont-Dion; Serge Mongeau; Armand Vaillancourt; Jérôme Dupras; Guy Rocher; Claire-Emmanuelle Depocas; Guy Langevin; Philippe Lavalette; Louise Harel; Antoine Béland; Karine Péloffy; Dimitri Roussopoulos; Carole Poliquin; Fred Dubé; Sara Teitelbaum

13 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 16 mai 2018 06 h 18

    Il faut plus que demander

    Vous demandez au gouvernement du Canada de Justin Trudeau d'être conséquent avec ses engagements pour lutter contre les GES.

    Il ne le sera pas, car, s'il le fait, le PLC sera chassé du pouvoir et remplacé par le PC qui ne le fera pas.

    Ils ne le feront pas parce que le pétrole des sables bitumineux est l'un des piliers de l'économie du Canada et pour lequel ce pays a investi énormément depuis la Deuxième Guerre mondiale pour sortir du sol ce pétrole sale qui, aujourd'hui, le nourrit.

    Plutôt que de demander au gouvernement du Canada de réaligner son tir, il faudrait demander au gouvernement du Québec de fermer le robinet ouvert par inversion de l'oléoduc qui alimente le Québec en pétrole polluant plus que d'autres et d'obliger les compagnies qui le transforment à Montréal et à Québec de s'alimenter de pétrole moins polluant d'ici au remplacement du pétrole par d'autres énergies.

    En le faisant, le gouvernement du Québec contribuerait efficacement à la lutte menée contre l'aménagement du nouvel oléoduc Kinder Morgan et de l'exploitation des sables bitumineux. Par ailleurs, cette lutte implique de préparer par des investissements majeurs le remplacement du pétrole dans les activités de production au Québec en s'inspirant des pays qui ont pris cette direction.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 16 mai 2018 12 h 10

      Vous avez entièrement raison M. Bariteau.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 16 mai 2018 13 h 13

      Et misère.
      Vous n'aimez pas le pétrole qui vient de l'ouest du Canada parce qu'il provient en partie des sables bitumineux ?

      Rassurez-vous, le pétrole que l'on consomme ici au Québec vient maintenant majoritairement des États-Unis, et est principalement extrait par fracturation des schistes américains....

      Ainsi si l'on suit vos bons conseils on pourra être fiers de ne carburer qu'au pétrole de schiste !

      Formidable non la course a celui qui -apparemment- sera le plus vertueux ?

    • Claude Bariteau - Abonné 16 mai 2018 14 h 50

      M. Arès, je sais que le tiers du pétrole qui passe par l'oléoduc inversé est du brut des sables bitumineux et les deux-tiers du brut de de schiste. M. Shields l'a rappelé.

      Il a aussi signalé que les raffineries Suncor et Valero, deux multinationales, l'une dans les sables bitumineux, l'autre dans le schiste, ne sont pas équipé pour traiter le brut des sables bitumineux.

      Lorsque des raffineurs traiteront ce brut en Alberta, en Ontario, peut-être au Québec, nous contribuerons à la productionn de GES.

      C'est avec ces éléments en tête que j'ai fait mon commentaire. Il implique de penser autrement la production de l'énergie de demain.

      Au Québec, c'est possible

      Entre-temps, il importe de revenir à la situation antérieure, celle de 2013, que le PQ de Marois a bousillée parce que son gouvernement refusait de penser autrement, ce qui a valu la mise au pas de M. Breton et de Mme Ouellet pour que Mme Marois se révèle pro-canadienne et fasse de la petite politique.

      Revenir à cette situation implique d'inciter les raffineries du Québec à privilégier du pétrole léger d'ici sa mise à l'écart comme l'envisage le Costa-Rica.

  • François Beaulé - Abonné 16 mai 2018 06 h 27

    Signé par de nombreuses personnalités

    C'est vrai. Mais certaines voient leur nom apparaître deux fois dans la liste ! C'est le cas de Josée Blanchette et de Serge Mongeau.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 16 mai 2018 13 h 16

      Bah, le texte de l'auteur lui-même se répète...

  • Daniel Cyr - Abonné 16 mai 2018 07 h 31

    Effort de transition crucial que doit initier Ottawa, et ça presse!

    Entièrement d'accord avec ce texte, j'appuie la démarche et je surligne le passage « Ce pipeline va à l’encontre de l’effort de transition en enfermant l’avenir économique du Canada dans l’extraction d’hydrocarbures extrêmes. » Les actions du gouvernement fédéral doivent être conséquentes des changements que nous imposent la dynamique climatique justement exacerbée par l'utilisation des formes énergies fossiles. Il est clair que dans ce dossier, le fédéral veut le beurre et l'argent du beurre, alors qu'il devrait montrer la voie afin de sortir de ce carcan pétrolier. En attendant des formes d'énergie plus « propres », nous devons faire collectivement des efforts afin de baisser notre consommation de pétrole et de ses dérivés. Ça ne sera pas facile mais ça s'impose, point final!

  • Suzanne Lemire - Abonnée 16 mai 2018 10 h 11

    Il faut détruire les équivalents

    Pour monsieur tout le monde, consommer le pétrole des sables bitumineux ou les autres pétroles, c'est la même chose alors que, du point de vue environnemental, c'est totalement différent. La consommation de pétrole à 120 kms/heure et à 100kms/heure ce n'est pas équivalent non plus, peu de gens y pensent alors que cet effort de chaque individu à l'échelle de la province et du Canada pourrait déjà faire une bonne différence.

  • Marc de Laval - Inscrit 16 mai 2018 10 h 48

    Contre l’expansion de Kinder Morgan

    Tout cela récemment avec ces pipelines et cette huile bitumineuse, c’est horrible. Il faut réduire, pas augmenter. Sortons ce pays de l’huile des fossiles. C’est une de mes dernières zones d’intervention, et pour notre petite fille. OIL IS OUT!