L’école privée, tirer vers le haut ou tirer dans le tas

L'autonomie de l'école privée est aussi limitée que celle de l'école publique, écrit l'auteur.
Photo: iStock L'autonomie de l'école privée est aussi limitée que celle de l'école publique, écrit l'auteur.

Le déclencheur

Marc-André Girard, directeur du secondaire au collège Beaubois, s’en prend à ceux qui mènent des « campagnes de dépréciation » à l’endroit des écoles privées subventionnées, « ceux qui innovent et qui font autrement sont victimes de “l’effet beige”, cet immense vortex uniformisateur qui nivelle sans cesse vers le bas au nom de l’équité et de l’égalité des chances ».

« L’école privée, un remède contre le nivellement par le bas en éducation ! », Le Devoir, 14 mai 2017.

On pourrait résumer l’essentiel de ce plaidoyer pro domo truffé d’affirmations gratuites et sans fondement que nous livre Marc-André Girard dans Le Devoir sur l’école privée par le passage suivant : « L’école privée subventionnée tire le monde scolaire québécois par le haut depuis longtemps. » L’auteur se dit auteur, blogueur et conférencier. Il lui faut en mettre pour le croire, car une fois terminée la première lecture, je me suis dit que quelqu’un avait fait une faute de frappe dans l’énumération de ces titres et qu’il aurait fallu lire « blagueur » et non « blogueur ».

L’auteur appartient en effet à cette catégorie de pseudo-intellectuels qui manient si bien le verbe qu’il n’est pas nécessaire que leurs propos aient du sens, pourvu qu’il soit séduisant. Comme si travailler la forme dispensait de travailler le fond ! Souvent, même, ces gens espèrent que leurs propos aboutiront à un contresens qui sera en fin de compte l’effet recherché. Quand, par exemple, Philippe Couillard déclarait que, grâce à ce que nous avons vécu comme une pénible austérité, il avait « sauvé le Québec d’un désastre financier », il savait pertinemment que ce n’était (je me retiens de dire de gros mots…) qu’une façon de parler. Mais, dans l’iconographie chrétienne, il savait aussi que l’image du Sauveur de l’humanité est tellement puissante qu’il suffisait qu’il la reprenne à son compte même si, dans ce cas-ci, elle n’était en rien fondée, pour faire oublier que c’est aussi lui qui était l’auteur de cette turpitude collective dont il prétendait nous sauver.

Des sophistes

Que mes amis philosophes me le permettent, personnellement je n’hésite pas à qualifier ces gens de sophistes. Ce sont des ferrailleurs du verbe qui tiennent des propos qui, sous des apparences de vérité et de logique, sont en réalité faux ou encore dépourvus de sens. C’est souvent une façon élégante de camoufler une réalité déshonorante à laquelle les gens qui tiennent de tels propos sont eux-mêmes partie. Ce me semble être le cas de nombre de dirigeants politiques actuels, notamment Philippe Couillard et Justin Trudeau. Il faudrait que les générations montantes apprennent à mieux lire et à mieux décrypter les sophismes du discours public.

Le titre même de l’article annonce le sophisme : « L’école privée subventionnée, un remède contre le nivellement par le bas ». Est-ce à dire que l’école privée non subventionnée ne serait pas capable de lutter contre le nivellement par le bas ? Et en quoi consiste au juste l’action de niveler par le bas ? Et qui sont les victimes de ce nivellement par le bas ? Et qui donc serait l’auteur de ce mystérieux fléau ? Le reste n’est qu’un tissu de sophismes qui se déclinent sous tous les modes : sous-entendus, non-dits, lieux communs, affirmations gratuites, péremptoires et sans fondement, clichés et quoi encore.

J’ai relevé quelques passages qui, faute de données probantes, auraient pu, par exemple, s’appliquer aussi bien à l’école publique qu’à l’école privée, ou alors être complètement dépourvus de sens en dépit des apparences. En voici quelques exemples.

« Une école privée en est une qui est autonome […] sur le plan décisionnel… »

Commentaire : pas plus ni moins que l’école publique si elle veut garder son droit de délivrer des attestations de fin d’études. Elle est soumise comme l’autre aux exigences du programme et aux directives ministérielles. Son autonomie est donc aussi limitée que celle de l’école publique.

« Il est donc plus simple de mobiliser les acteurs puisqu’ils prennent part aux initiatives locales… »

Commentaire : plus simple par rapport à quelle autre situation ? Les écoles privées ont-elles réussi à mobiliser les acteurs pour des initiatives locales comparables aux écoles vertes Brundtland, aux CFER ou au projet de l’ÉcoRéussite et quoi encore ? Si oui, qu’on m’en nomme une ?

« L’école privée implique une meilleure accessibilité aux instances et au personnel qui encadre les élèves… »

Commentaire : meilleure que qui, que quoi ? Que celle des écoles publiques ? Des preuves, des preuves. Autrement, j’en conclurai qu’il s’agit d’une autre affirmation gratuite et péremptoire.

« Bien souvent, l’école privée subventionnée permet des percées innovatrices en éducation… »

Commentaire : ici encore, nous sommes en présence d’un propos qui laisse entendre mine de rien que l’innovation est le propre de l’enseignement privé subventionné. Aux limites de ma tolérance, ces lignes ont des relents de malhonnêteté intellectuelle. À moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’une ignorance crasse de ce qui se passe dans l’école publique.

Plus de rigueur

Et ça continue comme ça sur des airs d’« alternative facts » à la Trump jusqu’à la dernière ligne. Si c’est là en effet la tournure d’esprit qui préside à la formation générale et au développement de la rigueur intellectuelle chez les élèves du privé, c’est aussi là la preuve que, contrairement à ce que prétend l’auteur, les parents-payeurs du privé ne seraient pas plus exigeants de qualité que les parents des élèves de l’école publique. Pour ne pas faire mentir l’auteur, grand patron d’un collège privé, il serait donc temps que les parents exigent plus de rigueur de la part de leurs dirigeants scolaires dans la construction de l’apologétique de l’institution.

L’ensemble de l’oeuvre, s’il est représentatif du privé, m’invite à croire que non seulement celui-ci ne tire pas « le monde scolaire québécois vers le haut depuis longtemps », mais qu’au contraire il se contente de créer des écrans de fumée et de tirer dans le tas. Et ce type de plaidoyer bling-bling n’aide en rien la cause de l’enseignement privé. À la limite, je devrais m’en réjouir puisqu’il y a longtemps que je réclame, avec bien d’autres, que notre gouvernement cesse de subventionner l’enseignement faussement privé pour mettre ces ressources à la disposition d’une école publique forte et véritablement émancipatrice des enfants de milieux moins nantis.


 
8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 mai 2017 00 h 37

    Le privé nous coûte plus cher et souvent la qualité n'est pas au rendez-vous.

    Bravo et félicitations pour une réplique magnifique et surtout intellectuellement honnête. Les affairistes veulent nous faire croire que tout ce qui relève du privée et meilleurs que le public. L'expérience et les statistiques nous démontrent le contraire. Le privé nous coûte plus cher et souvent la qualité n'est pas au rendez-vous. On a qu'à regarder le système de soins de santé chez nos voisins du sud, ou le coût de l'électricité privatisée dans les autres provinces canadiennes. Il ne faut pas gargariser la propagande mercantile de ceux et celles qui veulent faire de l'argent sur le dos des citoyens avec les privatisations subventionnées.

    • Jacques Tremblay - Inscrit 19 mai 2017 02 h 09

      J'aime

  • Roxane Bertrand - Abonnée 18 mai 2017 08 h 10

    Laidoyer sans arguments

    Monsieur Baby, votre texte ne contient aucun fait. Il s'agit d'opinions dans lesquelles vous dénigrez l'expression d'un autre.

    En tant que sociologue, vous devriez savoir que le facteur humain est excessivement important dans la construction des relations. Le rapport de force entre un prestataire et son usager n'est pas le même qu'avec un client....qui paye son service.

    Si vous n'êtes pas convaincu, laissez de côté ce phénomène dans le système éducationnel et allez le constater dans le monde de la santé. La qualité des services est-il le même? C'est le facteur humain!

  • Christian Labrie - Abonné 18 mai 2017 08 h 29

    Bonnet blanc, blanc bonnet

    Je ne vous pas en quoi ce texte, dans sa forme, diffère du texte de Marc-André Girard. Il me semble plus écrit sous l'effet de la colère contre l'auteur. Puisqu'il emprunte à la philosphie, dans cette discipline, s'attaquer à l'auteur d'un texte plutôt qu'au texte n'est pas un argument valable, en plus de fermer le débat. A-t-il des preuves sur la personnalité de monsieur Girard, que j'imagine, il ne connaît pas personnellement.
    Il aurait été préférable de développer plus la partie où sont reprises et commentées les déclarations de monsieur Girard. Avec plus de bonne foi. C'est clair que l'article de monsieur Girard compare avec l'école publique au Québec. Pas avec les écoles vertes Brundtland. Et trouver un éléments où l'école privée n'est pas plus autonome que le public, ne veut pas dire qu'il ne l'est pas sur d'autres.
    Cela dit, je suis plutôt partisan du développement de l'école publique. Le texte de monsieur Baby n'aide pas cette dernière. Par contre, les différences évoquées par monsieur Girard entre école privées et publiques, si ces différences ont un fondement, pourraient donner des pistes pour le développement de l'école publique. Même si certaines différences ne sont pas évoquées dans l'article de monsieur Girard, comme la sélection des élèves.

  • Geneviève Laplante - Inscrite 18 mai 2017 08 h 43

    Les droits du payeur

    C'est scandaleux d'affirmer que le service reçu est légitimement proportionnel au fric qu'on lui consent. Notre société délaisse depuis trop longtemps déjà les démunis en tout genre, les jeunes issus de milieux pauvres en argent, en culture, en environnement propice à l'ouverture d'esprit.

    Ayant moi-même été obnubilée par ces préjugés au point de confier ma progéniture à l'enseignement privé, j'ai tout le loisir d'en observer aujourd'hui les résultats : une scolarité sans faille et une réussite apparente, bien assises sur le matérialisme, le manque d'empathie, l'égocentrisme et l'indifférence aux besoins des autres. Que M. Baby soit remercié pour sa contribution à un éveil éminemment souhaitable de notre monde convaincu de ses "droits".

  • Jean Gadbois - Inscrit 18 mai 2017 09 h 40

    Nos "Maîtres" d'écoles, ou la véritable compétition privé-public.

    M. Baby, vous, comme bien d'autres, avez raison de relever l'enflure affairiste derrière le discours de M. Girard. Le secteur privé n'est plus l'ombre de ce pourquoi on y faisait l'école, et ce, dans la foulée des anciens collèges classiques et des couvents.
    Le privé est soumis aux mêmes impératifs pédagogiques que le secteur public.
    Il est aux prises avec les mêmes critères d'embauche et de sélection du personnel que le public, qui est formé aux mêmes cégeps et aux mêmes universités.
    Ibid pour ce qui est des gestionnaires et des directions d'écoles.
    Le privé et le public sont en compétition, se grapillent leur clientèle, innovent et ressassent les rouages des multiples renouveaux pédagogiques et réformettes ministérielles.
    Tripottent les mêmes résultats aux mêmes épreuves des mêmes matières pour les mêmes raisons politiques. La parité entre les deux secteurs s'installe de plus en plus, à telle enseigne que l'on s'y méprend très souvent.
    Ne reste, dans bien des cas, (ou parfois, c'est selon) que l'histoire, le patrimoine, la réputation, le parfum de discipline et d'encadrement, l'uniforme, les apparences, la volonté d'apprendre et l'éducation à la maison un petit peu plus prononcé dans le privé, (éléments de plus en plus singés par le public). Ses sites souvent enchanteurs et sa noble architecture. Bon, donnons ce point à M. Girard, soyons honnête: le privé a stimulé et inspiré le public sur ces quelques éléments.

    Or, la vraie question concerne le nivellement par le bas, pas les sophismes d'un gestionnaire soumis aux mêmes aléas de l'approche-client qu'au public.
    Et vous le reconnaissez implicitement lorsque vous posez vous-même la question: "Les parents-payeurs ne seraient pas plus exigeants de qualité que les parents des élèves de l'école publique?". (sic)
    M. Baby, il y a nivellement par le bas. Et il y a un manque d'exigence à tous les échelons de l'organigramme du système scolaire. Et ça commence par la piètre "formation des Maîtres".