Russie : dilemne de sécurité et ordre international

Des Russes brandissent le drapeau national pour fêter le troisième anniversaire de l’annexion de la Crimée à Sébastopol, le 18 mars 2017.
Photo: Max Vetrov Agence France-Presse Des Russes brandissent le drapeau national pour fêter le troisième anniversaire de l’annexion de la Crimée à Sébastopol, le 18 mars 2017.

La Russie est à nouveau au centre de l’ordre du jour sécuritaire canadien. Beaucoup perçoivent maintenant ce pays comme l’une des menaces les plus importantes, sinon la plus importante, pour le Canada, les États-Unis et leurs alliés. Les débats font rage sur la façon de contrer cette menace et les hypothèses foisonnent sur l’endroit où la Russie frappera la prochaine fois. La guerre en Ukraine, l’intervention de la Russie en Syrie, ses tentatives d’influer sur l’élection présidentielle des États-Unis, combinées à son vaste programme de modernisation militaire, donnent une urgence politique à ce débat.

Vues divergentes sur les questions de sécurité

Pour beaucoup d’Occidentaux, la guerre en Ukraine marque un changement fondamental des caractéristiques de l’après-guerre froide. Bien que les relations de la Russie avec l’Occident se soient détériorées depuis le milieu des années 2000, l’annexion de la Crimée et le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2014 ont dramatiquement aggravé la situation. Ceci a donné lieu à des débats sur l’émergence d’une « Guerre froide 2.0 ». Vue de Moscou, cette confrontation prend la forme d’un « nouvel endiguement », réalisé par les États membres de l’OTAN, tant par les élargissements successifs de l’Alliance au cours des deux dernières décennies que par le déploiement de troupes et d’armes supplémentaires dans les nouveaux États membres de l’OTAN.

Par ailleurs, Moscou dénonce souvent le rôle déstabilisateur de l’Occident dans des États qui résistent à l’hégémonie de Moscou. Ce rôle est vu comme une intervention dans les affaires intérieures de ces États, exacerbant l’instabilité en engendrant des « révolutions de couleur » en finançant et fournissant des armes aux groupes rebelles et aux mercenaires. Dans ce contexte, la guerre en Ukraine est considérée par Moscou comme une partie d’un arc de crises plus vaste, qui évolue depuis longtemps.

Les préoccupations sécuritaires des élites politiques russes ont des racines qui remontent à au moins une décennie avant la guerre en Ukraine. Elles sont en grande partie la conséquence des aventures militaires occidentales au Kosovo, en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie.

Les capacités russes réelles

La perception de cet arc-de-crises/néo-endiguement fait réagir la Russie. Cela se traduit par un examen de son orientation stratégique, par une concentration de ses ressources et par une tentative d’augmenter la cohésion interne de la société russe. La campagne militaire de Moscou en Syrie est à bien des égards la première démonstration substantielle de la capacité militaire de la Russie de mener une guerre expéditionnaire dans une autre région géographique et des améliorations apportées à ses forces aériennes et navales grâce à son programme de modernisation militaire des dernières années. Elle s’inscrit dans une tendance de confrontation avec l’Occident qui a éclaté en Ukraine.

Malgré la nouvelle assertivité russe sur la scène internationale, il faut toutefois mettre en perspective les capacités réelles de Moscou. Malgré ses formidables capacités militaires, la Russie reste une « puissance majeure faible ». Certes, un changement qualitatif se produit dans ses capacités militaires, surtout en comparaison avec les moyens déployés lors de son intervention armée de 2008 en Géorgie. Cela dit, les récentes actions militaires russes sont également révélatrices de la faiblesse relative de la Russie.

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Après l’aventure ukrainienne, la Russie cherchait des occasions d’annoncer un grand succès au monde. Son intervention en Syrie a permis à Poutine de sauver le président syrien, Bachar al-Assad. Le succès en Syrie est réel, mais il a fallu plus d’un an pour récupérer le fort d’ISIS à Alep. Maintenant qu’Alep est tombée, que peut-on dire du pouvoir d’influence de la Russie ? Pendant la guerre froide, la Russie a dominé ou fortement influencé des bandes entières du Moyen-Orient : la Syrie, l’Irak, l’Égypte, la Libye, l’Algérie. Aujourd’hui, la Russie ne contrôle qu’une partie du territoire de la Syrie.

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Présidence Trump et nouvelles occasions

Parallèlement à la montée des tensions entre la Russie et les puissances occidentales, l’année écoulée a également vu apparaître de nouvelles fissures au sein du camp occidental. La surprise du Brexit a révélé de profondes failles dans l’UE, et l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement américain de Donald Trump pourrait signifier une rupture dans la politique de Washington à l’égard de la Russie. Les élections à travers l’Europe en 2017 — France, Allemagne, Pays-Bas — pourraient venir approfondir les divisions dans le bloc euro-atlantique.

Pour Moscou, ces luttes internes au camp occidental représentent de nouvelles occasions d’atteindre ses objectifs, comme la fin des sanctions économiques contre la Russie. Il est probable qu’en 2017 la Russie cherchera à influer sur la dynamique de l’UE et des États-Unis pour saper davantage l’unité occidentale à travers des campagnes de propagande et de cyberattaques. Elle continuera ses activités d’influence au moyen de campagnes de désinformation, poursuivant la diffusion de « faits alternatifs » — une stratégie utilisée bien avant que ce concept soit introduit par le gouvernement Trump — ou de soutenir les groupes d’extrême droite dans le monde. En outre, le succès relatif de la Russie en Syrie pourrait améliorer sa position pour négocier avec les États-Unis.

Ces changements pourraient également permettre à la Russie de récupérer une partie de son influence dans la région de l’ancienne Union soviétique. Compte tenu de l’état de l’UE, Bruxelles hésitera à aller de l’avant avec l’admission de nouveaux membres dans un proche avenir. Dans cette perspective, il est probable que des pays comme l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie pourraient réévaluer leurs relations avec la Russie et adopter une approche plus pragmatique à l’égard de la Moscou, accroître les liens commerciaux avec le grand frère et, à leur grand désespoir, abandonner leurs revendications sur leurs territoires séparatistes respectifs.

3 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 20 mars 2017 09 h 59

    Une analyse simpliste

    Malgré le nombre considérable d’ogives nucléaires, les capacités militaires russes équivalent présentement au cinquième de la capacité militaire américaine.

    Ce qui ne veut pas dire que la Russie ne soit pas dangereuse. Cela veut simplement dire que le danger d’une guerre imminente est nul et que le danger d’une guerre mondiale à moyen terme est faible à moins d’une gaffe monumentale.

    La limite imposée aux commentaires des lecteurs du Devoir est trop restreinte pour répondre à M. Jolicoeur.

    J’invite donc les lecteurs intéressés — surtout s’ils souffrent d’insomnie — à lire les deux textes fort longs que j’ai écrits en juillet dernier sous le titre ‘Résumé de géopolitique mondiale’ (1re et 2e partie).

  • Pierre Fortin - Abonné 20 mars 2017 12 h 00

    Monsieur Jolicœur,


    Dommage que vos prémisses à l'effet que la Russie représente « l’une des menaces les plus importantes, sinon la plus importante, pour le Canada, les États-Unis et leurs alliés » ne soient pas mieux démontrées. Votre position de chercheur au Collège militaire royal du Canada vous permettrait pourtant de caractériser clairement cette menace et d'en quantifier les manifestations. À défaut de le faire, ladite menace risque fort de s'avérer grandement exagérée et les gestes qu'on peut poser pour la contrer pourraient être très lourds de conséquences.

    Vos affirmations concernant cette menace mériteraient d'être mieux soutenues et replacées dans leur contexte. En ce qui concerne la Syrie, par exemple, il faut bien admettre que l’intervention de la Russie, demandée par Bachar Al Assad, est la seule qu'on puisse qualifier de légale en regard du droit internationale et qu'elle permet enfin de voir un peu de lumière au bout de l'enfer que vit la population. Or, on ne peut en dire autant de l'intervention occidentale qui ne fait pas grand cas du principe fondateur des Nations unies de l'inviolabilité des pays souverains. Si quelqu'un doit décider du statut de la Syrie, ce sont les Syriens et personne d'autre.

    Votre texte ne fait malheureusement qu'ajouter à une rhétorique de guerre qui a maintes fois fait la preuve qu'elle ne produit que le malheur des peuples sous un faux prétexte d'intervention humanitaire. L'expérience onusienne en Libye devrait nous obliger à reconnaître nos erreurs et à plus de retenue.

    Il est plus que temps que la diplomatie retrouve sa place dans les affaires du monde et qu'elle permette d'amorcer un véritable dialogue entre les États. Le démonisé Vladimir Poutin a pourtant déclaré plus d'une fois, au Club Valdaï ou ailleurs, que la Russie n'entretenait aucune velléité d'expansion territoriale. Il serait temps de le prendre au mot et d'engager un sommet des peuples en dehors de toute propagande ou de menace appréhendée.

  • Denis Paquette - Abonné 20 mars 2017 13 h 19

    une espèce très béliqueuse et tres souvent

    en fait l'humanité a toujours été a risques car elle a toujours été le produit de gens ambitieux et souvent inconscients, en fait, seules les moments de recupérations entre les conflits arrivent parfois a produire des moments de paix, en fait, malgré ce que l'on croit, je crois, que nous sommes, une espèce tres béliqueuse