Quand la «neutralité» grammaticale rend les femmes invisibles

«Lorsqu’on lit
Photo: iStock «Lorsqu’on lit "avocats" ou "étudiants", il est bien plus probable que l’on s’imagine des hommes plutôt que des femmes», soutiennent Michaël Lessard et Suzanne Zaccour.

Le 12 janvier, Marc-Antoine Gervais publiait, en ces pages, une lettre ouverte condamnant les « radicaux » de l’écriture non sexiste (« Confusion entre genre grammatical et sexe », Le Devoir). Il reproche à ces personnes de féminiser leurs textes en écrivant, de pair, le masculin et le féminin, par exemple « les infirmiers et les infirmières » plutôt que « les infirmiers ». À son avis, « l’intelligibilité de leur discours en fait les frais ». Dans l’intérêt des lecteurs et des lectrices du Devoir, il convient de rectifier certaines mécompréhensions de l’auteur sur la langue et de défendre une écriture inclusive des femmes.

L’étudiant en droit tente de réécrire les règles de la grammaire française de manière à nier l’existence du genre masculin. Selon lui, il n’existerait que « les genres non marqué et marqué », voire même « le non-féminin et le féminin ». Or, deux genres existent bel et bien en français : le masculin et le féminin. Il est faux de dire que le masculin est un genre « non marqué ». Lorsque l’on compose des noms animés, on débute habituellement avec un radical auquel on greffe une terminaison masculine ou féminine. Par exemple, pour former traducteur ou traductrice, on part du radical traduc (du verbe latin traducere) et l’on y ajoute –teur pour le masculin, ou –trice pour le féminin. Le procédé est donc le même pour les deux genres, et la marque se fait sentir d’un côté comme de l’autre.

Il arrive même que le féminin soit plus court que le masculin, et donc plus « près » de son radical. Par exemple, « compagne » est plus court que « compagnon », « cane » que « canard », « dinde » que « dindon », « mule » que « mulet », etc. Chez les mots dont le masculin et le féminin ne sont pas formés du même radical, il existe également des féminins plus courts que leur masculin, comme « bru » qui est plus court que « gendre », « dame » que « seigneur », « madame » que « monsieur », et ainsi de suite. Si l’on cherche vraiment à faire des textes plus courts, plus « efficaces », ces masculins devraient être exclus. L’auteur est pourtant silencieux sur le sujet.

Une fois la fausse distinction marqué/non marqué rectifiée, il faut reconnaître que la vaste majorité des locuteurs et des locutrices de la langue française emploient le masculin à des fins génériques, c’est-à-dire pour désigner à la fois les hommes et les femmes. On peut alors lire des phrases telles « Les avocats réinventent la pratique de leur profession », ou encore « Les étudiants universitaires en arrachent ». Or, une telle pratique participe à rendre les femmes invisibles.

Stéréotype

Lorsqu’on lit « avocats » ou « étudiants », il est bien plus probable que l’on s’imagine des hommes plutôt que des femmes. On en arrive alors à associer inconsciemment la profession juridique avec le genre masculin, créant ainsi un stéréotype. Pourtant, au Québec, il y a plus d’avocates que d’avocats. Celles-ci constituent même près des deux tiers de la nouvelle génération.

Dans le même sens, si l’on s’imagine toujours des étudiants, alors que la majorité de la population étudiante universitaire est féminine, il peut être difficile de comprendre pourquoi ils « en arrachent ». On occulte alors une panoplie de difficultés, ne serait-ce que financières, propres aux femmes. Comment saisir pleinement un problème si l’on ne reconnaît même pas la majorité des personnes affectées ?

Lorsque, au contraire, les femmes sont minoritaires dans un groupe, employer le masculin générique donne l’illusion d’une homogénéité qui participe à exclure les femmes de certaines sphères d’activité traditionnellement masculines. Il est plus difficile de concevoir que les députés aient besoin de congés de maternité.

Cette relation entre le genre grammatical et le genre des personnes est bien réelle, comme l’observe une étude de Markus Brauer et Michaël Landry dans laquelle on demandait à des participants et participantes de nommer un artiste, un héros, un candidat au poste de premier ministre ou un professionnel. L’emploi du masculin générique les incitait à nommer davantage d’hommes que lorsqu’une formulation épicène était utilisée, c’est-à-dire un nom qui renvoie à la fois aux hommes et aux femmes comme artiste ou personne. En moyenne, lorsqu’un terme générique masculin était employé, 23 % des nominations étaient féminines contre 43 % lorsqu’un terme épicène était utilisé.

Au-delà de l’impact regrettable du masculin générique sur la représentation que l’on se fait du monde, ne conviendrait-il pas également de féminiser nos textes pour des raisons symboliques ? On peut souhaiter signifier notre envie d’inclure les femmes, ne serait-ce qu’en témoignant de leur existence. Il est difficile de voir en quoi l’intelligibilité de nos textes, dont celui-ci peut-être, en souffrirait. On peut être inclusifs et inclusives tout en étant intelligibles et efficaces.

Que l’on croie ou non en la capacité générique du masculin, rien ne nous oblige à l’utiliser. Au contraire, tout devrait nous inciter à écrire au long les féminins afin de révéler les femmes qui se trouvent dans un groupe — c’est d’ailleurs ce que prône l’Office québécois de la langue française.

Si Marc-André Gervais a raison sur un point, c’est bien sur le fait que « [l]es vestiges de sexisme dans la langue montrent l’héritage d’une société autrefois centrée sur l’homme ». Allons jusqu’au bout de cette pensée. Rendons les femmes visibles.

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12 commentaires
  • Pierre Calvé - Abonné 16 janvier 2017 09 h 25

    Le masculin est plus neutre que le féminin.

    Que l'on aime ça ou non, si on lit "Toutes les étudiantes sont priées de contacter leurs monitrices", on croira que cette phrase ne s'adresse qu'à la gent féminine alors que si on lit "Tous les étudiants sont priés de contacter leurs moniteurs", on comprendra que cela s'adresse aux deux sexes. Autrement, il faudrait toujours, au pluriel, dire "Tous les étudiants et toutes les étudiantes sont prié(e)s de contacter leurs moniteurs ou leurs monitrices", ce qui est lourd, fastidieux et inutile. Qui croirait que la Chartre des droits de l'homme n'inclut pas les femmes, ou de dire qu'on aime les chevaux n'inclut pas les juments? La neutralité du masculin est une question linguistique plus que sociale. Ne mêlons pas les deux.

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 janvier 2017 09 h 59

      Et si on écrivait... «Tous les étudiants doivent suivre une formation en matière de consentement sexuel », ça inclut les filles ou non?

    • Esther Côté - Inscrite 16 janvier 2017 12 h 56

      Le masculin est souvent considéré comme un genre neutre principalement par habitude, des suites de règles grammaticales instaurées par les grammaticiens d'une autre époque. C'est le "sexe noble" qui devait l'emporter...

  • Sylvain Auclair - Abonné 16 janvier 2017 09 h 57

    Comme les Schtroumpfs!

    Avez-vous remarqué que, dans les monde des Schtroumpfs, le masculin est aussi le genre «neutre». Cela permet à tous les Schtroumpfs mâles d'avoir une qualité ou un défaut. La Schtroumpfette, quant à elle, n'a comme qualité/défaut que d'être... une femme. Pas de Schtroumpfette avocate ou bavarde; être la Schtroumpfette suffit à la définir... Bizarre, quand même, non?

    • Pierre Jalbert - Abonné 16 janvier 2017 15 h 17

      Et le suffixe "ette" est un diminutif

  • Monique Bisson - Abonné 16 janvier 2017 10 h 24

    Rendre les femmes visibles, oui!

    Madame, Monsieur, merci pour votre texte d'une clarté exemplaire qui s'appuie notamment sur les travaux de l'Office québécois de la langue française, ceux-ci étant, en matière de rédaction non sexiste, des modèles du « genre ». En outre, votre analyse de la question de la « neutralité » grammaticale illustre pleinement toutes les avancées linguistiques dont toutes les lectrices et tous les lecteurs peuvent désormais prendre acte en ce qui concerne une société qui se veut moderne et plurielle.

    Monique Bisson, Gatineau

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 janvier 2017 11 h 36


      Pour être cohérentes et cohérants, ne devrait-on rendre visible autant la féminine que le féminin ?

      En voici un exemple :

      « Madame et Monsieur,

      Merci pour cette critique ou ce texte d'une clarté et d’un brio exemplaires qui s'appuie notamment sur la recherche et le travail de l'Officine québécoise et de l’Office québécois de la langue française et du langage français, celle-là et celui-ci étant, en matière et au sujet de la rédaction et du raisonnement non sexiste, une norme et un modèle. En outre, votre analyse et votre approfondissement de la question et du sujet de la « neutralité » grammaticale et du non alignement grammatique illustrent pleinement toutes les avancées linguistiques et tout le progrès langagier dont toutes les lectrices et tous les lecteurs peuvent désormais prendre note et prendre acte en ce qui concerne une société qui se veut moderne et plurielle et un peuple qui le souhaite tout autant. »

      Voilà un bel exemple d'égalité entre la genresse féminine avec le genre masculin, susceptible de faire évoluer notre belle langue et notre beau langage.

      Pour terminer, en Russie, « Saharova » est la féminine/le féminin de l’appellation /du nom de famille « Saharov ». Pourquoi les femmes du Québec n’en font-elles pas autant ?

  • Serge Fournier - Abonné 16 janvier 2017 10 h 50

    De l'oxygène!

    En lisant M.A. Gervais, nous nous retrouvions sous la coupe rétrograde de l'Académie française, soumis aux humeurs d'un nouveau Maurice Druon.
    La réflexion bien documentée de Monsieur Lessard et Madame Zaccour nous réjouit le coeur!

    Beaudoin et Fournier

  • Jean Richard - Abonné 16 janvier 2017 11 h 10

    C'est de l'humour ?

    Les féministes des années 50 qui n'ont depuis jamais fait évoluer leur discours pourraient nous fournir l'occasion de monter un spectacle d'humour beaucoup plus drôle que ceux de Mike Ward. Ou plutôt un recueil d'humour car la langue parlée dissimule bien des nuances.

    Le genre grammatical a donc un sexe ? Et le français, langue maudite, relègue le féminin, donc les mots et expressions de sexe féminin, au second plan. Vite ! Une réforme du français s'impose, de la plus banale conversation aux discussions les plus sérieuses.

    Au lendemain de cette réforme incontournable, tout commencerait avec la météo. Pas de demi-mesure : pour atteindre l'égalité, il faut tout mettre au féminin. Et c'est pourquoi aujourd'hui, elle fera belle, avec de la soleille – bon, on peut laisser les nuages au masculins, étant trop souvent jugés indésirables.

    Il ne faudra plus craindre l'hiatus, au nom duquel on a masculinisé le déterminant – deux voyelles féminines qui se touchent, c'était mal vu ou du moins mal entendu. Alors, plus question d'écrire « mon avocate » : ce sera « ma avocate », car le « mon » cache la femme avocate semble-t-il.

    Le refus de la neutralité de nombreux masculins grammaticaux – neutralité qu'il faudra sans doute rétablir au féminin ne viendra surtout pas compliquer l'enseignement du français. Elle sera facile de répondre aux questions des enfants et des enfantes qui se demanderont pourquoi actrice mais pas doctrice, pourquoi institutrice mais pas autrice...

    Certains mais pas certaines voudront passer à l'anglais. Les sexes grammaticaux étant pratiquement inexistants dans cette langue, c'est sans doute parce que les anglophones ne connaissent pas le sexisme. Tiens ! Prenez cette célèbre émission de télé des années 60 « Father Knows Best » reprise en français sous le titre « Papa a raison ». C'était bien une série américaine non, sans genres grammaticaux, donc sans sexisme linguistique et sans stéréotypes ?

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 janvier 2017 11 h 39

      Sérieusement, quand on parle DU médecin, quand on vous dit qu'IL va venir, qu'IL va vous examiner, vous vous attendez à voir une femme? Sérieux?

    • Loraine King - Abonnée 16 janvier 2017 13 h 10

      Monsieur Auclair, le médecin vient de nous appeler, elle sera ici dans 10 minutes. Je m'attends à voir une femme.

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 janvier 2017 20 h 24

      Madame King,
      Parfois, on ne sait pas quel médecin va venir avant qu'il soit libre...