Immense visionnaire, le capitaine Bernier mérite les plus grands honneurs

Joseph-Elzéar Bernier était un grand capitaine et un marin sans peur.
Photo: wikicommons Joseph-Elzéar Bernier était un grand capitaine et un marin sans peur.

Un matin, en arrivant au collège de Lévis — j’étais en Syntaxe ou en Méthode —, quelle ne fut pas ma surprise de trouver ma classe transformée en véritable dépôt de biens insolites ! Tout autour des rangées de pupitres s’empilaient des boîtes débordant de calepins remplis de notes, de livres, d’albums de photos et de clichés de toutes sortes — certains sur verre —, avec des rouleaux de cartes, un anorak et des mitasses en fourrure de phoque, une très rare défense en ivoire de licorne des mers de trois mètres de hauteur, un globe terrestre géant, des lunettes d’approche et des jumelles, divers instruments de marine en laiton rutilant ; mille choses pour éveiller le désir de fouiller cet arbre de vie du passé d’un passionné de la mer. Car dès le début des cours, le titulaire de la classe, un bon prêtre, nous annonça que ce trésor avait appartenu à un grand explorateur polaire installé dans notre ville de Lévis depuis 1885, le capitaine Joseph-Elzéar Bernier (1852-1934) ; que ce loup des mers originaire de L’Islet avait réalisé douze expéditions surhumaines dans l’Arctique, dont huit avec hivernage dans les glaces et la tempête, que ce héros était fils de capitaine au long cours formé dans la marine anglaise, et qu’il avait d’abord servi comme « mousse » sur les navires de son père dès l’âge de 14 ans. Bernier était un marin qui avait défié les sept mers du globe à bord de grands voiliers, commandé plus de cent navires, battu plusieurs records de vitesse pour la traversée de l’Atlantique. Tout ce qui se retrouvait dans la classe avait été déménagé de sa maison sur la rue Fraser, près de l’escalier Rouge, à la suite du décès récent de sa seconde épouse. L’abbé Lucien Cloutier, bibliothécaire-archiviste au collège de Lévis, était le confident et le grand ami de madame Bernier. Le titulaire de notre classe d’ajouter qu’il était formellement interdit de fouiller et de toucher à quoi que ce soit, le fonds devant être inventorié, puis rangé ailleurs sous peu. Le lot ne bougea pas pendant plusieurs mois.

Grand capitaine, marin sans peur et sans reproche, terres inconnues, pays esquimaux, explorateur, grands voiliers, voilà qui évoque bien des images fantaisistes dans l’imaginaire d’un adolescent des années cinquante. Nous avions tous le désir d’en connaître plus sur l’homme et ses exploits bien inscrits dans la tradition des Radisson et des Iberville du temps de la Nouvelle-France, de fouiller discrètement dans ses affaires sans se faire prendre. Une recherche rapide à la bibliothèque permit de prendre connaissance des trois volumineux rapports illustrés d’expéditions gouvernementales dans l’Arctique et de découvrir que ce géant doté d’une forte personnalité avait écrit une autobiographie à faire rougir tous les aventuriers de l’histoire dont j’avais découvert les exploits à ce jour. Capitaine à 17 ans — fait unique dans les annales —, Bernier a réalisé plus de 269 traversées de l’Atlantique, principalement sur de grands voiliers, mais aussi sur des navires à voile et à vapeur, jusqu’à commander un convoyeur pendant la Première Guerre mondiale. À l’époque de la reine Victoria, il allait livrer en Angleterre du bois coupé dans nos forêts ou faisait traverser des bateaux neufs construits chez nous dans des chantiers maritimes de la capitale et des alentours.

En fouillant dans les épais scrapbooks, j’ai découvert que ce loup de mer était devenu un mordu de l’Arctique canadien et qu’il était animé du grand rêve de devenir le premier conquérant du pôle Nord. Constructeur de navire, maître de la cale sèche Lorne aux chantiers Davie de Lauzon, gouverneur de la prison de Québec sur les Plaines, il profitera de ce dernier emploi pour préparer minutieusement ses explorations du Grand Nord, aidé d’un prisonnier pour dessiner ses cartes. Conférences de presse enflammées et courues, causeries et débats publics partout en Amérique du Nord, sollicitations de financement pour un projet qu’il considérait vital pour l’avenir du Canada, ce visionnaire va finir par acheter un navire allemand et le recycler pour affronter les glaces et les hivers rigoureux. Il mènera plusieurs expéditions scientifiques et administratives dans ces terres inconnues, accompagné d’une équipe de savants et de marins d’expérience. Le premier ministre Wilfrid Laurier lui apportera son appui personnel et officiel au nom du Canada avec ordres spécifiques de mission.

L’audacieux capitaine amorcera ses pérégrinations en 1904 comme patrouilleur des eaux du Nord canadien en vue de contrôler les permis de pêche à la baleine dans ces régions peu connues, de cartographier et mieux connaître la géologie de ces terres étonnantes aux richesses naturelles époustouflantes. En 1909, on érigera un cairn de pierre, sorte de stèle en forme de pyramide, et on y apposera une plaque de bronze affirmant la souveraineté du Dominion du Canada sur tout l’archipel Arctique. Aujourd’hui, avec la convoitise de nombreux pays sur les richesses naturelles de ces terres de plus en plus accessibles (avec les changements climatiques), on peut évaluer quel service Bernier a rendu au Canada moderne avec ses prises de possession de ces terres vierges, patouillées par le gouvernement fédéral.

Dans le fonds d’archives et d’artefacts cédé au Collège de Lévis, maintenant propriété de notre municipalité, les documents qui m’ont le plus séduit sont les albums de photographies. On y retrace l’épopée du grand capitaine en images étonnantes, de sa jeunesse à son décès, en passant par ses mariages, ses expéditions, un véritable arbre de vie illustré. Certains clichés sont des documents exceptionnels de l’histoire de la marine nordique et de la conquête de l’Arctique par un Québécois digne des grands découvreurs des siècles passés. Un des moments les plus touchants de cette collection dont j’avais pris connaissance en 1955 demeure à coup sûr cet album de photographies en grand format d’Esquimaux dans leurs costumes traditionnels, hommes, femmes et enfants, posant seuls, en couple ou en famille, avec leurs armes et leurs parures brodées, le visage artistiquement tatoué, des documents iconographiques uniques d’une grande précision sur un monde préhistorique complètement disparu. Un trésor archivistique ! Dans l’emprisonnement hivernal, l’épouse du surintendant de la GRC qui accompagnait l’expédition de 1904 — la première de Bernier —, une certaine Géraldine Moodie, photographe amatrice aujourd’hui saluée partout, avait transformé une cabine du brise-glace rudimentaire en studio de photographie, faisant parader une bonne partie de la communauté inuite devant ses objectifs. Étonnant !

Immense visionnaire, Bernier mérite les plus grands honneurs des Lévisiens, des Québécois et des Canadiens. Voilà ce qu’est venu consacrer le dévoilement de sa statue géante au bord du Saint-Laurent, le 28 septembre, devant un parterre de dignitaires politiques et de descendants du héros. Son regard de bronze, telle une boussole, est désormais braqué pour toujours vers le Nord.


 
5 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 8 octobre 2016 10 h 30

    À quand le documentaire?

    Avec l'enthousiasme dont vous faites preuve, ne vous viendrait-il pas l'envie -comme une mission- de nous présenter le capitaine et aventurier Bernier dans un documentaire?

    Robert Bernier
    mirabel

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 8 octobre 2016 14 h 36

    Voilà qui ferait un merveilleux documentaire

    Y a-t-il des candidats ?

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 octobre 2016 09 h 14

      Il y aurait surement des candidats,mais en cette période d austérité et d'anti-québécitude des présents dirigeants .Quand tout ce qui leur importe sont les baisses d'impots pour acheter les votes faciles des analphabetes.Par consequent célébrer notre histoire et nos héros est a toute fin pratique prohibé par ce gouvernement sans vison et sans ame.

  • Denis Paquette - Abonné 9 octobre 2016 03 h 10

    un individu sans histoire est un individu sans existence

    Je suis toujours ébaubi devant ces individus qui ont la curiosité du monde que nous habitons, car ce sont eux qui nous le font connaitre, nous sommes sans doute le peuple qui a eu le plus d'explorateurs nous avons qu'a lire les écrits de Serge Bouchard historien et anthropologue, quels épopées dont nous ignorons l'existence mais c'est grace a eux que l'Amérique est devenus ce qu'elle est, une fois connus ces épopés tu ne peux plus jamais les oubliés , le plus triste est de découvrir que nos archives sont a peine dépouillés, quel incuries, une question, une biographie du capitaine Bernier existe-t-il produit par un historien compétent, car c'est de notre histoire dont il s'agit, un individu sans histoire est un individu sans existence

  • Simon Pelchat - Abonné 9 octobre 2016 09 h 49

    Une renommée de notre patrimoine immatériel

    Bravo Michel Lessard. Je partage le voeu de Robert Bernier. Je ne peux qu'espérer qu'une maison d'édition nous entendre. Nous avons besoin des trésors de notre patrimoine immatériel pour nous rappeler que nous venons de quelque part plus grand que l'ici et maintenant.