Le «devoir» des journalistes?

Comme tous les extrémistes depuis toujours, les islamistes radicaux éprouvent peu d’enthousiasme pour la notion de démocratie. Ils estiment que le monde serait meilleur sans ces histoires de liberté d’expression et de journalisme. Et ils savent que quelques attentats suffisent pour que les forces de l’ordre occidentales s’activent à réaliser cet idéal. Ils peuvent apparemment compter sur l’ardeur de la GRC et de la Couronne.

En exigeant récemment qu’un journaliste de Vice Media remette les messages de sa source, une procureure de la Couronne est allée jusqu’à marteler que les médias devraient fournir volontairement les informations reliées à des infractions criminelles. Une conception que l’on imagine largement partagée, de l’Iran à la Corée du Nord et, ces tout derniers jours, au Panama.

Les journalistes ont effectivement un « devoir », Madame la Procureure, mais il est exactement inverse. Il consiste à protéger inconditionnellement leurs sources et leur matériel, au prix, s’il le faut, de leur propre liberté. Ce n’est pas qu’ils soient méchants. Ils n’hésiteraient pas à vous aider à changer une roue crevée. Seulement voilà, il s’agit de journalisme. Cette chose, justement, qui vous permet de vivre en démocratie. Le journalisme, en principe, ne crée pas les informations, il les rapporte. Et pour rapporter les plus compromettantes d’entre elles, il faut que quelqu’un prenne le risque de se confier. Dans tous les sens du terme.

Le silence

Vous voyez, Madame la Procureure, ce n’est pas très compliqué. Augmentez ce risque, surtout sous le prétexte dérisoire de boucher les trous d’une enquête policière symbolique, et vous aurez résolu bien des problèmes. Moins de scandales, moins d’affaires de corruption politique, de violences policières contre les femmes autochtones, de méfaits financiers ou environnementaux. Le silence. Et les terroristes auront gagné.

Les terroristes ne cherchent pas à tuer des gens, Madame la Procureure. Jamais ils ne pourraient approcher dans ce domaine la réussite du cancer ou même des accidents de la route. Les terroristes cherchent à faire peur. Ils sont en train de réussir : la désinvolture avec laquelle vous prophétisez une pluie d’injonctions contre les médias qui ne collaboreraient pas spontanément avec la GRC est effectivement terrifiante. Terrifiante aussi, l’indifférence avec laquelle le jugement que vous avez obtenu traite les enjeux démocratiques de la protection des sources. Quelques lignes vagues, noyées parmi 30 pages de considérations diverses, une erreur de référence, pas de discussion sur le fond et un conditionnel glaçant : les arguments de la GRC « pourraient » être suffisants. Des arguments secrets, bien sûr : l’obligation de divulgation, c’est bon pour les journalistes…

Il fut un temps où ces questions étaient prises assez au sérieux pour justifier un peu plus qu’un revers de main. Mais peut-être les temps sont-ils en train de changer. Peut-être, pour paraphraser Churchill, les démocraties sont-elles en train de choisir entre la sécurité et la liberté.

Malheureusement pour les journalistes, les fondements de ce métier ne permettent pas de choisir entre l’une et l’autre. C’est ainsi que, d’année en année, s’allonge en Amérique du Nord la liste des reporters emprisonnés pour avoir protégé leurs sources et leur matériel. L’épée est peut-être plus forte que la plume, mais elle ne peut pas transformer une plume en épée. Ni un journaliste digne de ce nom en auxiliaire de justice.

Dans les semaines qui viennent, Vice Media aura une décision à prendre : porter ou non le débat devant la Cour suprême. Ce n’est pas une option juridique. Le choix qui se dresse est beaucoup plus fondamental : sommes-nous des journalistes ou des « fournisseurs de contenus » ?


 
3 commentaires
  • Jacques Tremblay - Inscrit 6 avril 2016 07 h 12

    Un excellent rappel à tous de ce que doit être et ne pas être le métier de journaliste. Sans liberté de dénonciation anonyme il n'y a plus de démocratie car pour exercer un choix il faut être pleinement informé des enjeux. Donc pas d'information libre et éclairée pas de réel choix démocratique.
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

  • Fernand Laberge - Abonné 6 avril 2016 07 h 33

    Victoire !

    C'est objectivement la victoire du terrorisme, que bien peu de gens perçoivent.

    Au nom de la «sécurité», des mesures liberticides sont non seulement appuyées mais appelées. C'est pratiquement une infrastructure totalitaire qui s'échafaude consensuellement, sans qu'on songe aux intérêts qu'elle servira demain.

    Hollande à Versailles... ou décorant l'Arabie Saoudite... des symboles de cet engrenage qui ne s'inventent pas. Irak, Afhanistan, Libye, Syrie... chaque guerre, chaque alliance douteuse censée nous rapprocher de la solution nous en éloigne.

    Des intérêts économiques s'en trouvent bien servis, d'autant que leur géométrie douteuse favorise un rentable amalgame : Poutine soutenient déjà que l'enquête «Panama papers» vise à déstabiliser l'État. Parions qu'il ne sera pas le seul.

    Pendant ce temps, derrière chaque attentat, on apprend a posteriori que oups! les autorités avaient négligé telle information ou la bureaucratie trop lente à réagir. «Le travail rend libre» qu'ils affichaient jadis !

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 6 avril 2016 11 h 38

    Peur et mental mou

    Infusion de peur dans le mental mou du bon peuple pour paraphraser le langage sportif. Paradoxalement, plus on a peur d'y être, moins on est sortis du bois.