L’automne, avant la langueur monotone

Il est permis de se demander à quoi tenait cette force d’attraction de Sillons.
Photo: Facebook Il est permis de se demander à quoi tenait cette force d’attraction de Sillons.

En mai dernier, les propriétaires de Sillons le disquaire, sis rue Cartier, à Québec, annonçaient dans les médias la fin à venir de leur commerce. Après 31 ans de musicalité et de mélomanie, Guy Piché et Denis Jodoin ont choisi de donner à l’expression « fermer boutique » son sens littéral la semaine dernière. Cette fermeture, qui dit tout bas la transformation de l’univers social dans lequel on évolue, mérite à mes yeux que l’on s’y attarde le temps de quelques adieux.

J’avais 20 ans quand mes moyens financiers et le conseil judicieux d’une ancienne enseignante d’arts m’ont conjointement permis de découvrir Sillons. Le souvenir de ma première visite demeure très clair : les murs tapissés d’affiches posées sans finesse particulière, l’odeur prégnante de café, la musique choisie et diffusée par un système de son de qualité, la présence sympathiquement bourrue des deux propriétaires et de leurs employés me rappelaient sans équivoque à l’ambiance d’un premier appartement en colocation, où l’on expérimente à la fois le goût de l’indépendance et celui des échanges significatifs, faits sur le mode de l’accord ou du désaccord. J’espère qu’on me pardonnera la trivialité du comparant. Mais malgré l’importance que revêt ce commerce indépendant pour la promotion et la diffusion de la musique à l’échelle locale, et en dépit de l’expertise manifeste des gens qui y travaillaient, je résiste à l’idée de parler d’un « temple » ou d’un « lieu mythique » pour le décrire. Il n’y avait rien de démagogique ou de pédagogique en cet endroit, rien qui soit de l’ordre du sacré, puisque tout s’y passait sur le mode de la discussion et du dialogue.

J’ai vite compris que je ne serais jamais de la trempe des clients qui engageaient le débat à propos d’éditions limitées numérotées de Kind of Blue ou de la meilleure version des Nocturnes — Pollini ou Amoyel ? Mais mon père, mélomane à ses heures, avait éveillé chez moi cette passion de la recherche d’un son nouveau ; les disques les plus rares qu’il avait à la maison, ses pièces de collection importées, je les retrouvais chez Sillons. Et de même, les artistes québécois à distribution limitée et les musiques du monde se retrouvaient sur les tablettes, sur les postes d’écoute et dans les haut-parleurs du commerce de la rue Cartier. Je me sentais donc là-bas un peu à ma place, un peu ailleurs tout à la fois. Mon expérience, loin d’être unique et exemplaire, n’est qu’un des visages de la fidélité des clients de la boutique. J’ai connu à Sept-Îles un homme qui me disait y acheter par caisses ses disques lors de ses passages à Québec ; certains de mes amis s’y arrêtaient chaque semaine, si ce n’est chaque jour.

Une profession

Il est permis de se demander à quoi tenait cette force d’attraction de Sillons. Je fais ici le pari de croire que la simplicité, la philosophie et la passion des gens qui ont tenu boutique constituent le centre de cette dynamique.

M’est-il possible de dire, au risque de paraître ridicule, que j’oublie parfois que l’activité principale de ce lieu était de nature commerciale ? La profession de disquaire allie la vente d’un bien matériel et la connaissance précise d’un domaine du savoir. À l’évidence, le disquaire vend des disques. Mais, me semble-t-il, il consacre l’essentiel de son énergie à conseiller les gens, à enrichir ses connaissances et à les transmettre. Il n’a pas appris sa profession par la voie de l’école, d’un apprentissage structuré et hiérarchisé, mais plutôt par celle de l’échange, du glanage et de la collection ; c’est ce parcours hasardeux et sans linéarité que reflétaient l’intérieur et la sélection de la boutique, et qui en faisait un centre.

Une fermeture

J’ai dit plus tôt que j’oubliais parfois que Sillons faisait dans la vente ; les propriétaires ne pouvaient se permettre de jouir d’un tel aveuglement. Ne pas toucher mot de l’implication du déclin du support matériel et de la vente de disques dans la fermeture du magasin serait sans doute malhonnête. La profession de disquaire est attachée à une existence matérielle de la musique, que la réorganisation de l’industrie met de plus en plus à mal.

Mais, si l’on m’a bien compris, je ne me désole pas précisément de la fin d’un type de commerce ni de celle d’un support. Je m’inquiète de la fragilité d’une relation à laquelle le commerce indépendant donne vie, en étant ce passeur entre artistes et clients. Je m’inquiète de la précarité de cette mise en action du monde — dénicher, diffuser, conseiller, encourager, recommander — qui a pour sujet le disquaire. C’est donc cette profession — et son exercice original chez Sillons — que j’ai tenu ici à saluer, au double sens du terme.

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