La langue française au Québec, un tabou

Victor-Lévy Beaulieu
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Victor-Lévy Beaulieu

Plusieurs de mes amis se sont inquiétés de mon silence depuis quelque temps. Je leur ai répondu là-dessus que j’avais beaucoup à faire car, comme tous les étés, ma maison des Trois-Pistoles est pareille à un moulin à vent : les visiteurs s’y font nombreux, les amis et les connaissances de passage dans le Bas-Saint-Laurent aussi… Le jeu complexe des portes tournantes.

J’ai aussi dit à mes amis que la lutte que nous avons entreprise aux Éditions Trois-Pistoles afin de mettre en échec la directive politique de Patrimoine Canada qui voudrait nous obliger, en tant qu’éditeur, à reconnaître la participation financière du gouvernement fédéral en français et… en anglais pour tout ouvrage que nous faisons paraître, et cela, pas seulement dans les livres que nous publions, mais aussi sur tous les documents que nous diffusons, y compris nos communiqués de presse.

Vous le savez autant que moi : le français, seule langue officielle du Québec, est devenu un sujet tabou. J’ai écrit une lettre ouverte à la ministre de Patrimoine Canada pour lui dire que nous n’entendions pas faire entorse à la loi 101. Cette lettre a paru dans presque tous les médias traditionnels et j’ai accordé sur le sujet un bon nombre d’entrevues.

J’espérais qu’éditeurs et écrivains feraient montre de leur appui et dénonceraient comme je l’ai fait cette manoeuvre du fédéral, qui ne vise qu’un objectif : imposer par la force l’usage de l’anglais par-devers toutes les institutions québécoises dans lesquelles il met son long nez.

J’espérais que nos partis politiques, le Parti québécois, Québec solidaire et la Coalition avenir Québec notamment, dénonceraient aussi la politique idéologique du gouvernement fédéral. J’espérais aussi que les organismes québécois qui luttent pour la défense du français manifesteraient à cor et à cri leur opposition à cette « bilinguisation » forcée de nos institutions.

Eh ben, non ! L’Association des éditeurs québécois a simplement dit que « le sujet la préoccupait ». L’Union des écrivaines et des écrivains, ce club de voyages que finance allègrement le gouvernement fédéral, est restée muette comme la carpe qu’elle est. Aucun parti politique et aucune association pour la défense du français chez nous n’ont dit quoi que ce soit sur le sujet. Ne parlons pas de la ministre dite de la Culture du Québec, la langue ne semblant compter pour rien dans son ministère, ce qui représente parfaitement la politique idéologique du gouvernement qui nous dirige.

Je continue tout de même cette lutte contre la politique de Patrimoine Canada, mais j’avoue me sentir bien seul là-dedans. Sans la solidarité des éditeurs, des écrivains, des mouvements pour la défense du français chez nous, de nos partis politiques soi-disant indépendantistes, je crains bien que je mène là une bataille déjà perdue. Et si je persiste jusqu’au bout, les Éditions Trois-Pistoles ne seront plus admissibles à l’aide de Patrimoine Canada, ce qui représente une part importante de notre financement, et cela, d’autant plus que nous avons été pénalisés à tort par le Conseil des arts du Canada à cause de prétendus droits d’auteur impayés mais qui l’étaient. La fonctionnaire responsable de notre dossier m’en a fait la confirmation quand nous avons fait la preuve de ce que nous avions déclaré. Évidemment, tous les crédits dont disposait le Conseil des arts étant épuisés, ce n’est rien de moins que 20 000 $ que nous avons ainsi perdus.

Ajoutez à cela le fait que le gouvernement québécois a baissé de 20 % les crédits d’impôt dont bénéficiaient les éditeurs, et vous comprendrez que l’avenir m’apparaît fort sombre.

Aussi, je vous pose une question ce matin : que feriez-vous si vous étiez à ma place ? Accepteriez-vous de ne pas respecter ce qu’il reste de plus important encore dans la loi 101 en permettant au gouvernement fédéral d’établir que la Charte canadienne des droits et libertés a préséance sur toute loi votée par le gouvernement québécois ? Car c’est de cela qu’il s’agit finalement. Un détail, me direz-vous ? Pourtant, nous savons tous que c’est grâce aux « petits détails » que le Diable finit toujours par triompher.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

16 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 août 2015 07 h 26

    … en FRANÇAIS, svp !

    « que feriez-vous si vous étiez à ma place ? » (Victor-Lévy Beaulieu, éditeur-écrivain)

    De « votre » place, on ne peut rien faire, sauf l’expression de quelques émotions !

    Cependant, de « notre » place, il est possible de faire quelque chose, mais quoi et comment ?

    De cette question, cette inspiration :

    A Exiger de Patrimoine Canada la non application, au Québec, de sa « directive politique » ;

    B Exiger de la Gouvernance québécoise actuelle qu’elle procède au rapatriement du budget de Patrimoine Canada, habituellement destiné au Québec, et ce, sans pénalité liée au domaine culturel et littéraire québécois, et ;

    C Inviter, de fierté, le présent membership, de la Maison du Peuple (ANQ) et du BQ, à s’adresser, publiquement et pendant débats publics, toujours …

    … en FRANÇAIS, svp ! - 22 août 2015 -

  • Jacques Lamarche - Inscrit 22 août 2015 07 h 30

    Quand tu n'es pas maître dans ton pays!

    Rien de nouveau! Rien de surprenant! Par deux fois, le Québec a rejeté les pleins pouvoirs et préféré le statut de province. Ce tabou et tous ces silences en découlent forcément! Conséquence inéluctable de deux défaites qui permettent aux vainqueurs d'imposer leurs propres vues et intérêts. Politiquement et juridiquement, le Canada est bilingue, le Québec aussi! Le silence va de soi, sauf pour quelques vaillants soldats qui poursuivent le combat! Il faut admirer votre courage, monsieur! Mes plus sincères remerciements et toute mon amitié!

  • Jean-François Trottier - Abonné 22 août 2015 07 h 48

    Le texte lui-même peut-être ?

    Je suppose que vous avez le droit d'écrire vous-même ce texte de reconnaissance de participation.

    Quelque chose où il est inscrit que :
    Patrimoine Canada a participé (...) et exige que l'éditeur reconnaisse cette participation tant en anglais qu'en français,
    disons.

    Mais je me pose une question. Est-ce Patrimoine Canada exige la même chose partout au Canada ? Et si oui, selon précisément les mêmes normes ?

    Je ne sais pas pourquoi mais j'en doute un peu.

    • Ginette Cartier - Abonnée 22 août 2015 09 h 04

      Bonne question... Patrimoine Canada exige-t-il que cette directive soit respectée dans le ROC, donc que le français y soit présent tout autant que l'anglais?

  • Pierre Bernier - Abonné 22 août 2015 08 h 04

    L'état de la question ?

    Une question d'État.

    Le "fédéralisme à la canadienne" ça !

    Et la « louisianisation » de la nation québécoise est l’effet recherché.

  • Gilles Delisle - Abonné 22 août 2015 08 h 41

    Au pays de l'assimilation tranquille

    Comme par hasard, hier soir même, sur les ondes de Télé-Québec, C. Charrette recevait le parolier Luc Plamondon, qui nous a rappelé que la langue francaise dans les chansons, n'avait plus la place qu'elle avait jadis! Les radios , les télévisions et autre formats de communication, complices de cet état de fait, qui font en sorte que nos jeunes chanteurs sont attirés comme des aimants, vers la culture anglaise. D'ailleurs, l'émission de C. Charette même n'est pas en reste , puisque la plupart du temps, ce sont des jeunes chanteurs francophones qui viennent chanter en anglais à cette émission. Pendant ce temps, les Québécois s'apprêtent à voter pour le parti de T. Mulcair, celui-là qui a présidé Alliance Québec, dans ses jeunes années, et qui, comme les Libéraux et Conservateurs, est prêt à dire oui à l'oléoduc D'Energie Est qui traversera nos terres et nos rivières. Nous allons voter pour cà! Cela s'appelle de l'assimilation tranquille, Montréal a déjà bien entammé la marche d'un pays qui est en train de perdre sa langue, sa capacité de s'affirmer.