Le miracle de Carillon

Le 21 janvier de chaque année est souligné l’anniversaire du drapeau québécois. C’est le premier ministre Maurice Duplessis qui a pris l’initiative de faire enlever l’Union Jack du Parlement et de hisser à sa place le fleurdelisé, le 21 janvier 1948.
Photo: Jacques Nadeau - Archives Le Devoir Le 21 janvier de chaque année est souligné l’anniversaire du drapeau québécois. C’est le premier ministre Maurice Duplessis qui a pris l’initiative de faire enlever l’Union Jack du Parlement et de hisser à sa place le fleurdelisé, le 21 janvier 1948.

L'erreur est généralisée et nous prive du plus fascinant aspect de l’histoire du drapeau québécois. Elle consiste à faire du fleurdelisé le résultat d’une évolution interrompue, de la Nouvelle-France au drapeau actuel. Nous avons tous en tête cette série de drapeaux se succédant à coup de modifications mineures jusqu’à la forme finale adoptée en 1948. La vérité est en fait beaucoup plus tragique, car le fleurdelisé a bien failli ne jamais voir le jour tant le Québec avait entre-temps rompu avec ses racines françaises.

 

Après la conquête de 1760, le Québec a progressivement été dépouillé de ses symboles distinctifs : le castor, la feuille d’érable et jusqu’à son nom de « Canadien », tous confisqués par le Canada anglais. Ne semblaient plus rester que de vagues légendes et coutumes devant tout autant aux Autochtones et Irlandais qu’aux Français. Durham peut alors écrire en 1839 que ce peuple n’a ni histoire ni littérature.

 

Qui plus est, le seul drapeau désormais hissé au Québec est celui du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, l’Union Jack ; celui qui nous représente à l’international, lors des deux guerres mondiales, aux Jeux olympiques et jusqu’au coeur des années 1960.

 

Un siècle après la conquête, les francophones n’avaient donc ni de nom, ni de symboles distinctifs, ni même de drapeau. Les patriotes tentent bien d’en populariser un arborant trois bandes horizontales (verte, blanche et rouge), ainsi que divers autres symboles républicains, mais ils sont écrasés en 1837-1838. Lors des défilés Saint-Jean-Baptiste du 24 juin, on se rabat donc sur le petit Saint-Jean-Baptiste accompagné d’un mouton et, en guise de drapeau, sur le tricolore bleu, blanc, rouge, dérisoire rappel de nos racines françaises.


Rois de France

 

Il y avait pourtant un autre symbole de nos racines françaises et de l’héroïque Nouvelle-France, la fleur de lys : glorieux emblème dont l’origine remonte à l’Antiquité, marque des rois de France, que Jacques Cartier et Champlain plantent ici dès leur arrivée, puis hissé devant le château du gouverneur, brandi au coeur des batailles et chaque fois que la France revendiquait une parcelle de terre en Amérique.

 

Or jamais le Canada anglais n’a voulu de la fleur de lys, car elle désigne spécifiquement la France : l’ennemi héréditaire contre qui l’Angleterre est en guerre durant pratiquement quatre siècles. Dès après la conquête, ce symbole est donc combattu, frappé d’interdit et sciemment retiré de tous les lieux publics de l’ex-Nouvelle-France. Si bien qu’il sort promptement de nos mémoires, en particulier à compter de la Révolution française de 1789 quand la France elle-même entreprend d’abattre ses propres symboles monarchiques.

 

Au milieu du XIXe siècle, la fleur de lys et les autres emblèmes français avaient résolument disparu du paysage québécois, ne semblant pas devoir laisser plus de traces que la neige au mois de mai…

 

Le miracle de Carillon

 

À l’automne 1847, Louis de Gonzague Baillairgé, avocat distingué de Québec, est contacté par un mystérieux prêtre l’avisant être en possession d’une pièce inestimable. L’homme est en fait le frère Louis Martinet, dit Bonami, le dernier survivant de l’ordre des Récollets au Québec qui, avant de mourir, souhaitait raconter à Baillairgé l’histoire du drapeau de Carillon…

 

Le 8 juillet 1758 s’était déroulée la plus célèbre victoire française sur les Anglais à fort Carillon, aujourd’hui au nord de l’État de New York. Les troupes du général Montcalm y avaient défait les troupes anglaises malgré le fait que Montcalm n’ait à opposer que 3500 miliciens canadiens, soldats français et alliés autochtones aux 16 000 soldats du général Abercromby. Le prodigieux exploit de Carillon n’allait pas empêcher la défaite de Québec l’année suivante ni la conquête anglaise, mais demeure le plus haut fait d’armes remporté par la France en Amérique.

 

Présent à la bataille, le Supérieur des Récollets avait alors rapporté à Québec l’étendard qu’avaient brandi les troupes françaises, représentant quatre fleurs de lys pointant vers un centre marqué des armes du roi de France. La précieuse relique fut ensuite conservée, malgré la conquête anglaise, malgré aussi un incendie qui dévaste l’église de l’ordre où l’étendard était conservé jusqu’en 1796. Pieusement remisée dans un coffre, la relique s’était ainsi retrouvée en possession du dernier survivant de l’ordre qui souhaitait maintenant, par le biais de Baillairgé, la rendre au peuple québécois comme le témoignage d’une de ses plus glorieuses pages d’histoire.

 

Dès le 24 juin 1848, Baillairgé souhaite faire connaître sa découverte et prête le fameux étendard qui « aurait vu le feu à Carillon » pour qu’il soit présenté à la foule lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste de Québec. Le drapeau frappe immédiatement l’imaginaire du peuple qui lui voue aussitôt un culte. En 1858, Octave Crémazie allait lui consacrer son plus célèbre poème, Le drapeau de Carillon, qui allait devenir une chanson populaire. La renommée de la relique était dès lors assurée. Avec l’étendard de Carillon, ce sont toutes nos origines françaises qui refont surface : la croix de Gaspé, les armoiries de Québec, les enseignes régimentaires de la Nouvelle-France. Peu à peu on allait en tirer les composantes de ce qui allait devenir notre drapeau national.

 

21 janvier 1948

 

L’original du drapeau de Carillon est à la fois célébré, mais caché. Chaque année jusqu’à sa mort, en 1886, Baillargé refuse de le présenter en public, répondant que : « Le drapeau n’est pas en état d’être déployé, si ce n’est qu’avec des précautions […]. C’est une relique vraiment nationale qu’il faut absolument conserver au prix des plus grands sacrifices. » Il sera déployé une dernière fois en juillet 1958 pour le bicentenaire de la bataille au site de Carillon (fort Ticonderoga, N-Y) et il est depuis conservé en toute discrétion au Musée de l’Amérique française à Québec.

 

Le drapeau de Carillon avait cependant fait son oeuvre et vont dès lors se succéder les variantes des quatre fleurs de lys en coin. En 1902, le curé de Saint-Jude, Elphège Filiatrault en propose une version assortie d’une croix blanche et d’un coeur de Jésus à la place des armoiries. Le Carillon Sacré-Coeur était né et s’impose peu à peu lors des défilés de la Saint-Jean-Baptiste.

 

Partout cependant, l’Union Jack continuait à trôner. En 1947, la Fédération des sociétés Saint-Jean-Baptiste (aujourd’hui le MNQ) réclame donc que le Québec se dote d’un drapeau véritablement national et dont nous soyons fiers. La pression devient alors forte sur le premier ministre Maurice Duplessis qui prend l’initiative de faire enlever l’Union Jack du Parlement et de hisser à la place le fleurdelisé, le 21 janvier 1948, un siècle presque jour pour jour après qu’on eut tiré de l’oubli le glorieux drapeau de Carillon.

 

Partout au Québec, ce geste fut salué comme une grande source de fierté nationale. Au Canada anglais en revanche, c’est la consternation. Jamais une autre province ni même le Canada n’avaient songé à remplacer le drapeau anglais comme emblème du pays. Le geste du Québec est donc sans précédent. Progressivement, les autres provinces allaient se doter elles aussi d’un drapeau distinctif, la plupart dérivés de l’Union Jack anglais. Le Canada lui-même n’aura de drapeau qu’en 1965, 17 ans après le Québec, et un siècle après que le Canada sera, en principe, devenu un pays.

16 commentaires
  • Jean-Marc Drouin - Inscrit 21 janvier 2014 01 h 19

    Le plus beau drapeau au monde

    Si les Québécois lisaient un peu plus de ces textes et de ces livres écrits par nos historiens combien seraient-ils à douter de la nécessité de se doter d'un pays, combien seraient-ils après tous ces siècles de patience et de repliement à ne pas savoir ce que nous sommes et où nous allons, à ne pas savoir ce qui nous distingue des autres en Amérique du Nord, à ne pas savoir ce que nous avons fait de bien et de moins bien.

    Le temps n'est-il pas venu de faire connaitre cette histoire si peu souvent contée et si mal parfois.

    Merci Gilles Laporte de porter notre passé comme un étendard.

  • Yves Côté - Abonné 21 janvier 2014 02 h 19

    Merci !

    Merci Monsieur Laporte pour cet émouvant rappel.

    Oui, notre peuple a bien une place légitime en Amérique.
    Tenter de l'effacer est une faute et notre affirmation collective ne peut passer que par un symbolisme durable. Et cela, peu importe d'où nos propres Anciens soient partis.

    Et pour toujours, que notre ténacité en aboutisse : Vive le Québec libre !

  • Louis Desjardins - Abonné 21 janvier 2014 06 h 24

    Bizarre

    Tout de même curieux que les deux fleurs du bas ne pointent pas vers le centre. Est-ce une erreur de graphisme?

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 21 janvier 2014 07 h 37

    Carillon

    OK pour le symbole. Effectivement, il flottait au dessus de ces braves qui ont affronté une armé dix fois plus nombreuse qu'eux. Mais de considérer cette victoire comme «française» est pousser le bouchon un peu loin et faire des raccourcis un peu courts !

    Pour avoir étudié cet affrontement, j'ai constaté que la bataille ne s'est pas déroulée à la «française», ni même à «l'anglaise», mais à la «Canayenne», mélange de la «petite guerre» à l'indienne avec le système défensif utilisant des entraves comme moyen de ralentir l'ennemis. Je ne dis pas que ce système fut inventé ici, ce n'est pas nécessaire, mais il fut employé, c'est suffisant. Cette technique ne faisait pas parti des méthodes militaires de l'époque. Et en passant les «Voltigeurs de Québec» n'étaient certainement pas tous «français», loin de là !

    Essayons d'arrêter de diminuer notre part dans notre histoire nationale, on s'en portera mieux !

    Comme disait Achille : Ce n'est pas les généraux qui gagnent les guerres, ce sont les soldats !

    Comme tous ceux qui sont demeuré ici, nous avons prit ce que nous savions et nous l'avons adapté à notre nouvel environnement pour le faire «tout autre», comme ce drapeau; ce qui fait de nous ce que nous sommes ! Soyez-en fiers ou pas, c'est votre décision.

    Bonne journée.

    PL

  • Pierre Brassard - Inscrit 21 janvier 2014 10 h 40

    Bravo pour le Carillon !

    Bravo, bravo ! Mille fois bravo !

    Et maintenant, passons aux choses plus terre-à-terre. Est-ce que le gouvernement du Québec va baisser nos impôts et réparer nos ponts !

    • Sylvain Auclair - Abonné 21 janvier 2014 11 h 37

      Si on baisse les impôts, avec quoi va-t-on réparer les ponts?

    • Phil Gossett - Inscrit 22 janvier 2014 12 h 53

      Les ponts, c'est fédéral.