Réplique › Charte de la laïcité - Sortir de la brume

Dans Le Devoir du 20 novembre, l’écrivain et professeur de littérature Yvon Rivard a signé un texte fort bien écrit (Ce qui sépare) sur le rapport à l’altérité et le débat sur la Charte de la laïcité. Je l’ai lu avec intérêt, même si je suis loin d’adhérer à tout son propos, tant il est vrai que la beauté de la forme, qui est la première exigence de l’écriture, est aussi le premier plaisir de la lecture.

 

Yvon Rivard rappelle à juste titre la vieille querelle ou, pour le dire plus justement, la vieille tension dans notre culture entre le pôle du Nouveau Monde et celui de la Nouvelle-France. Le débat sur la Charte en serait, selon lui, un prolongement, avec d’une part des intervenants se réclamant de l’exemple français, et de l’autre des intervenants se réclamant de l’exemple américain.

 

Rivard, qui se reconnaît dans la figure du « coureur des bois », dit s’être rendu compte avec ce débat qu’il était plus « indépendantiste que nationaliste, plus épris de justice sociale que d’affirmation identitaire ». Il écrit : « Pour moi, le défi de tout individu et toute nation, c’est de ne pas être écrasé par le passé ou projeté dans l’avenir, et de ne pas être avalé par l’espace en y cultivant un jardin, un pays, que le dialogue et le commerce (échange de biens, de cultures) défendent mieux que les chartes et les frontières. » J’aimerais tout d’abord demander à Rivard en quoi le fait de se sentir plus indépendantiste que nationaliste le rendrait plus sensible à la justice sociale ? Sous couvert de désaccord avec le Parti québécois, cette fausse équivalence serait-elle chez lui l’autre nom d’un renoncement au politique en soi, c’est-à-dire à l’État-nation ? C’est, à mes yeux, le sens de l’opposition qu’il fait entre le couple libéral sacré « du dialogue et du commerce », et celui, maudit, des « chartes et des frontières ».


Bien-fondé

 

Il est tout à fait fondé que Rivard pointe les faiblesses de la culture québécoise, qui manque de transcendance, de souveraineté, de profondeur. Mais que le Québec souffre de carences certaines en ce domaine ne l’interdit pas de se penser politiquement et d’agir par l’État. On peut bien sûr débattre ensuite du bien-fondé de la Charte, de ses pour et de ses contre, de ses implications juridiques — et la chose me semble bien engagée depuis quelques mois, malgré d’inévitables maladresses. Mais peut-on, comme Rivard, renoncer à la dimension politique de l’existence pour s’en remettre entièrement à la bonne foi présumée des uns et des autres dans la conduite des affaires collectives ?

 

J’entends bien que Rivard défend une conception vivante de la culture, ce à quoi je ne peux qu’adhérer. Mais la défense d’une conception vivante de la culture ne devrait pas aller de pair avec une disqualification du politique, pas plus qu’elle ne devrait se confondre avec une mystique théoricienne de l’altérité.

 

Comme Rivard, je suis de formation littéraire, mon tempérament même est profondément littéraire. L’une des choses qui m’ont le plus frappé (et attristé) durant mon passage à l’université fut de constater à quel point était répandu, chez les professeurs comme chez les étudiants de littérature, ce refus souvent inconscient de penser le politique en des termes non pas brumeux, religieux ou mystiques, mais politiques.

 

Ainsi légiférer au Parlement sur le port des signes religieux dans la fonction publique est-il assimilé sous la plume de Rivard moins à un acte politique contestable dans les paramètres de la légitimité démocratique qu’à de la « peur » et de « l’affolement » (registre psychologisant). Les musulmanes voilées du XXIe siècle mises sur le même pied que les autochtones du XVIIe siècle. Les analogies sont rapides, vertigineuses. C’est certes bien écrit, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que doit-on en comprendre d’un point de vue politique ?


Figure antipolitique

 

Rivard a le droit de s’identifier à la figure du coureur des bois (figure antipolitique par excellence, je le note en passant), chaque écrivain peut bien développer de son côté, dans l’intimité de son cabinet de travail, son fantasme teilhardien de la communion humaine, cela n’empêche pas l’État de continuer d’exister en lui-même et par lui-même, en rapport avec des États concurrents ou alliés. Et, au contraire de ce qu’en dit Rivard, je crains que le multiculturalisme ait tout à y voir : l’État québécois est subordonné à l’État canadien, qui se fonde bel et bien sur une Constitution dont la doctrine d’État est le multiculturalisme. Comprend-il que ce conflit appelle une réponse de l’État québécois ? Admet-il, tant soit peu, que celle-ci puisse relever de l’esprit de décision et non de l’affect trouble ?

 

Je suis très sensible aux arguments évoqués par Yvon Rivard sur la pauvreté de la culture québécoise, son « manque à être », sa transcendance abîmée et ses névroses, oui, nationalistes. Tout écrivain sérieux qui a grandi dans la culture québécoise et évolue en son sein s’en rend tout de suite compte, dès lors qu’il tente d’habiter la langue. Mais au nom de quelle fatalité cette modestie de destin devrait-elle bloquer aux Québécois la réalité du politique pour les cantonner dans une conception messianique du rapport à l’autre ?

 

En conclusion de son texte, Rivard cite Pierre Vadeboncoeur et Gaston Miron. Le premier disait, en 1963 : « Notre patriotisme manque d’infini. » Le second écrivait, lui, ces vers : « Nous n’avons pas su lier nos racines de souffrance / à la douleur universelle dans chaque homme ravalé. » Deux citations qui ne manquent pas de beauté à première vue (même si Miron a écrit de bien meilleurs vers), mais qui, sitôt qu’on les médite, trahissent cet esprit messianique dont Rivard se fait le défenseur hardi. Le messianisme n’est pourtant pas admirable, il est un mépris du réel. Sous un vernis catholique tapageur, dont plus personne aujourd’hui n’est dupe, il a joué, au cours de notre histoire, le rôle d’un réflexe compensatoire pour faire oublier l’impuissance politique du peuple canadien-français.

 

Rivard pense que le Québec meurt d’une absence d’infini. Je pense pour ma part que c’est plus compliqué : le Québec meurt de ne pas savoir composer avec le monde fini, le monde réel et concret ; autrement dit, il ne sait pas habiter le politique. L’infini auquel il se résout est donc un infini d’emprunt : un infini de pauvre, c’est-à-dire un imaginaire qui ne porte pas à conséquence, qui tire une vanité d’embrasser l’humanité à défaut de pouvoir embrasser le monde.

 

Carl Bergeron - Essayiste, auteur de Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec, Boréal, 2012.
26 commentaires
  • Julien Bilodeau - Inscrit 28 novembre 2013 03 h 39

    "Même si Miron a écrit de bien meilleurs vers"

    ?

    Merci pour cette précision sans laquelle votre propre vanité serait "carrément" passée inaperçue.

    Il y a peut-être deux manières de réagir à une "beauté formelle" rencontrée. On peut en faire l'autopsie, ou alors en créer une autre. Sachant grâce à vous qu'elle "est la première exigence de l’écriture, et aussi le premier plaisir de la lecture", on se surprend que vous n'ayez pas choisi la seconde.

  • Michel Lebel - Abonné 28 novembre 2013 04 h 45

    Le messie politique!

    Carl Bergeron me paraît vouloir faire de la politique un messie. Non! Il n'y a qu'un Messie! La politique est certes importante, mais elle n'est pas tout, loin de là! Heureusement!

    Michel Lebel

    • Sylvain Auclair - Abonné 28 novembre 2013 09 h 25

      Vous voulez dire qu'il n'y a qu'un messie _selon vous_. Il ne faut pas imposer vos croyances religieuses aux autres, monsieur.

    • Benoît Gagnon - Inscrit 28 novembre 2013 12 h 25

      De quel messie (avec un "m" minuscule) parlez-vous? Celui des chrétiens? Celui des musulmans? Celui des pastafariens?

    • Patrick Lépine - Inscrit 28 novembre 2013 16 h 12

      @ messieurs Auclair et Gagnon, je n'en connais qu'un seul qui soit de lui-même monté sur une croix.

    • Michel Lebel - Abonné 28 novembre 2013 16 h 32

      @ Sylvain Auclair et Benoît Gagnon,

      Je voulais simplement dire qu'il ne faut pas faire une politique messianiste, i.e., une politique de qui on attend tout, qui réglementerait tout. C'est aussi simple que cela! Je ne confonds jamais le Royaume du Seigneur et le "royaume" terrestre!! Mon commentaire n'avait aucun objectif religieux!! Vraiment, pour croire cela!!

      Michel Lebel

  • Michèle Poupore - Inscrite 28 novembre 2013 07 h 16

    Le déclin de la politique

    Il semble que nous assistons de plus en plus à un virage des intérêts citoyens vers l'implication sociale. Cette forme de participation démocratique est adaptée aux besoins locaux et efficace.

    Pourquoi les citoyens abandonnent-ils le politique?

    Notre modèle politique polarise les opinions. Faute de résolution, les citoyens s'investissent là où ça compte.

  • Nicole Bernier - Inscrite 28 novembre 2013 07 h 51

    M. Bergeron, quand vous posez la question et que vous indiquez votre incompréhension de cette différence: "J’aimerais tout d’abord demander à Rivard en quoi le fait de se sentir plus indépendantiste que nationaliste le rendrait plus sensible à la justice sociale ?", cela représente justement le coeur du conflit entre les pro et les anti de la charte. Cette phrase est au coeur du dialogue de sourd actuellement en cours. D'ailleurs, le commentaire qui suit cette phrase de M. Bergeron illustre justement ce dialogue de sourd, puisque la phrase suivante ne fait aucun sens avec la question
    "Sous couvert de désaccord avec le Parti québécois, cette fausse équivalence serait-elle chez lui l’autre nom d’un renoncement au politique en soi, c’est-à-dire à l’État-nation ? C’est, à mes yeux, le sens de l’opposition qu’il fait entre le couple libéral sacré « du dialogue et du commerce », et celui, maudit, des « chartes et des frontières »."

    Il y a clairement un changement de sujet entre la question et la réponse...et c'est pour cela que l'on parle d'un dialogue de sourd... M. Bergeron, où est le lien, dans votre réponse èa la question, avec la justice sociale?

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 28 novembre 2013 07 h 59

    L'altérité

    L'altérité est le concept le plus antipathique au bon sens - Roland Barthes.