Des Idées en revues - Culture, quand tu nous tiens…

Si l’on accepte qu’une seule et même chose puisse avoir différentes formes, on pourra certainement suivre mon raisonnement sur l’étude de la culture populaire et son cadre épistémologique. Pour filer la métaphore de l’eau, postulons qu’elle peut se présenter d’abord sous une forme liquide qui, par temps glacial, devient solide, et par temps chaud, gazeuse. Cette métaphore nous sera utile pour démontrer qu’un même objet peut se transformer et que, malgré ses mutations - qu’il soit liquide, glace ou vapeur -, ce sont les mêmes molécules qui le composent.

 

La culture populaire au Québec a d’abord été une source d’inspiration qui a permis de construire une identité collective, voire un caractère national. À la moitié du XIXe, c’est la part fluide de la culture, celle de l’oralité, qui vient constituer le folklore aux accents patriotiques. Au XXe les temps se durcissent, la culture populaire se met au service d’une cause, celle de l’émancipation d’un peuple. Le matériau se fige. On puise cette fois dans la culture matérielle qui prend alors valeur de patrimoine. Dans ce contexte, le mobilier et l’immobilier sont au centre de cette quête qui se transforme en lutte de reconnaissance.

 

Finalement, l’ère numérique advient au moment où la société atteint un haut niveau de surchauffe provoquant ainsi l’ébullition. Le bouillon de culture se dématérialise progressivement. S’en dégage une culture de masse qui traite indifféremment le savant et le populaire sur un mode numérique. La question qui se pose est de savoir quelle science peut le mieux saisir le sens et l’essence de ladite culture qui change de forme au gré du temps ?

 

La culture comme source

 

Pour mémoire, je rappellerai qu’au Québec la Rébellion de 1837-1838 a été un moment clé venu cristalliser la prise de conscience collective d’un manque évident d’équité en matière de représentation politique et de pouvoir économique. De ce fait, un constat d’incapacité, sinon d’échec, vient stimuler la création de nouveaux moyens, non seulement politiques mais culturels, pour rétablir l’équilibre. John George Lambton, comte et lord de Durham (1792-1840) et gouverneur de l’Amérique du Nord britannique pour l’année 1838, sonne l’alarme dans son Rapport sur l’après-Rébellion : « On ne peut guère concevoir nationalité plus dépourvue de tout ce qui peut vivifier et élever un peuple que celle des descendants des Français dans le Bas-Canada, du fait qu’ils ont conservé leur langue et leurs coutumes particulières. C’est un peuple sans histoire et sans littérature. » Le verdict est tombé, le mauvais sort jeté.

 

Pour répondre à l’insulte, le Mouvement littéraire de Québec se mobilise en convoquant les origines à travers la tradition orale qui reste le véhicule culturel du Québec d’antan. C’est à cette source mémorielle que s’abreuvent artistes, écrivains et intellectuels qui valorisent les traces anciennes de leur francité tronquée. Suivi de près par l’École de Montréal, ce mouvement tire son inspiration du legs canadien-français laissé en friche depuis la Conquête.

 

Ce qu’on va nommer le folklore stimule la créativité et l’imaginaire québécois. La parole vivante est le matériau avec lequel va se constituer l’étude du passé où folkloristes, littéraires et historiens se partagent la « patrie intellectuelle », pour paraphraser l’abbé Groulx. Une identité se forge à même les mots puisés dans la tradition alors que la campagne reste la source de toute inspiration. Nos auteurs-acteurs sont des sourciers comme l’a été Luc Lacourcière (1910-1989), figure tutélaire du folklore alors que le monde de l’édition devient le grand complice de cette quête des origines.

 

La culture comme modèle

 

La Seonde Guerre mondiale opère à son tour un grand changement où l’assaut des plus lucides gagne le terrain des revendications politiques à travers notamment la culture. Dans ce contexte, le manifeste du Refus global de Borduas exprime une lutte sans merci. Le ton se durcit, car les temps changent, au point que la culture matérielle, dans ses aspects les plus solides, entre en scène et réclame une place au panthéon des héritages. Comme s’il fallait une preuve concrète pour mener à bien le combat. Les musées deviennent des alliés sûrs.

 

On comprend que l’ethnologie historique prend ici le relais du folklore pour explorer l’âme québécoise avec les travaux des Marius Barbeau (1883-1969), Gérard Morisset (1889-1970), Jean Palardy (1905-1991), Robert-Lionel Séguin (1920-1982) et, plus récemment, Michel Lessard, Luc Noppen, Jean Simard et Jean-Claude Dupont, pour ne nommer que les têtes d’affiche qui agissent comme de véritables militants.

 

Dans ce contexte, le patrimoine comme l’histoire deviennent des armes de combat. On brandit le poing fermé vers le haut pour dire que nous étions faits avec « […] des bras durs comme la roche, pis des cuisses comme des troncs d’arbre » (Raôul Duguay, La Bittt à Tibi). Durant cette deuxième phase de l’épopée identitaire, le peuple prend les traits du bâtisseur qui s’invite dans l’espace québécois. À un point tel qu’il s’impose comme un modèle et la déferlante des musées d’ethnologie décline ce thème de différentes manières selon les régions.

 

Mais un autre bouleversement vient changer la donne identitaire.

 

La culture comme mouvement

 

En effet, l’avènement des technologies numériques coïncide avec ce qu’on a appelé la fin de l’Histoire au requiem des sacro-saintes idéologies. Sans souscrire au tragique de cette mort, on remarque un changement de paradigme où la matrice patrimoniale ne peut plus définir, ni restituer la nouvelle identité québécoise. Le temps du grand roman national est terminé (Jocelyn Létourneau, Le Québec entre son passé et son passage, Fides, 2010) même si Louis Cyr crève l’écran au cinéma. La révolution numérique poursuit son oeuvre de fragmentation, pixels obligent. Sous ce rapport, on peut envisager la culture comme une mosaïque en mouvement continu qui n’aura de cesse qu’une fois les effets du grand bouleversement terminés.

 

La culture populaire exige donc un nouvel outillage pour la traiter, ne serait-ce que pour la saisir. Pour ce faire, on doit reconnaître que cette fin annoncée est a contrario le début d’un autre temps (Michel Maffesoli, Le temps revient, Formes élémentaires de la postmodernité, DDB, 2010), celui qui ne peut plus concevoir la culture comme un donné figé, mais plutôt comme une matière en constante mouvance. L’expérience devient le noyau de son fondement et la performativité, son thuriféraire.

 

C’est pour cette raison que nous croyons qu’elle commande de nouvelles lentilles pour être comprise correctement. Chez les Anglo-Saxons, les cultural studies semblent suffire à la tâche. Pour la francophonie, j’appelle la culturologie - science de la culture - pour venir au secours des études sur la culture qui fuit de toutes parts et nous interpelle de manière ubiquitaire.



Philippe Dubé - Professeur titulaire et directeur du Laboratoire de muséologie et d’ingénierie de la culture (LAMIC), à l’Université Laval

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6 commentaires
  • Réjean Beaulieu - Inscrit 20 août 2013 02 h 03

    Commander les "nouvelles lentilles"

    Les institutions sont-elles en mesure de comprendre les nouveaux besoins de lentilles? Actives par exemple.

  • France Marcotte - Inscrite 20 août 2013 09 h 51

    Se voir atrophiés

    «Pour la francophonie, j’appelle la culturologie - science de la culture - pour venir au secours des études sur la culture qui fuit de toutes parts...»

    On moins on reconnaît qu'il y a un sérieux problème de vision, c'est un bon début.

  • Denis Paquette - Abonné 20 août 2013 10 h 04

    Dire les choses avec justesse

    m. Dubé votre présentation de Rabaska est tellement rafraichissant, avoir eu le courage de plonger dans que nous sommes, quel reconfortca m'apparait d'une tres grande importance, se dire et se nommer n'est-il pas le debut de toute prise de conscience, devant compter que sur nous meme, un travail qui a besoin d'etre fait merci, j'ai hate de vous lire,tellement vous dites les chose avec justesse

  • Philippe Dubé - Abonné 20 août 2013 17 h 12

    Culture quand tu nous échappes...

    Dans ce texte trop court, je tente d'expliquer que non seulement la notion de culture change mais que la culture elle-même se 'déplace', elle mute, elle se transforme à travers le temps, ce qui demeure une évidence. À cet égard, la métaphore de l'eau m'est utile pour les besoins de cette démonstration. Ce qui semble moins évident, ce sont les outils pour l'étudier. J'en appelle donc à un changement de cadre épistémologique et des méthodes qu'il engage pour l'induire correctement. Je ne propose pas ici de solution toute faite mais j'esquisse plutôt une inclinaison à repenser le problème car le matériau est radicalement différent même si fondamentalement pareil. Merci pour vos commentaires, ils me permettent de raffiner cette réflexion à l'état embryonnaire qui ne pourra se poursuivre que dans l'échange de vues et de points de vue.

    • Yvan Dutil - Inscrit 22 août 2013 08 h 04

      à la lecture de votre texte, il est évident que vous souffrez du même mal que la très grande majorité : votre définition de la culture, se limite aux arts et aux lettres sous toutes leurs formes.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 22 août 2013 11 h 15

      Et quand on «échappe» notre culture, on la perd !