Journée mondiale des enseignants - Enseigner: faire oeuvre d’humanisation

«… Je ressentais profondément la vulnérabilité, la fragilité de l’enfance en ce monde, et que c’est pourtant sur ces frêles épaules que nous faisons porter le poids de nos espoirs déçus et de nos éternels recommencements. » — Gabrielle Roy, Ces enfants de ma vie, Stanké, 1977

Il est 15 h 25. À l’exception de ceux qui sont inscrits à un cours de cirque et qui s’activent au gymnase, les élèves viennent de quitter l’école. Je suis assis à mon bureau dans ma classe et je regarde par les fenêtres ; la vue est magnifique. Mes fenêtres donnent sur des montagnes couvertes d’arbres et, à cette époque-ci de l’année, le coloris du paysage est proprement miraculeux.


Les fins de journée d’école ont toujours été pour moi un moment de recueillement. Prendre quelques minutes pour repasser en moi-même le déroulement de la journée et tenter, autant que faire se peut, d’en tirer des observations utiles sur les complexités de l’âme enfantine et sur notre difficulté à la saisir m’est toujours apparu comme étant un exercice nécessaire pour la suite des choses.


Je ne suis pas de ceux qui se contentent sans rechigner des catégorisations d’élèves ou des explications sociologiques ou psychologiques toutes faites qui circulent un peu trop à mon goût dans les milieux scolaires. Par exemple, qualifier de kinesthésique un enfant incapable d’arrêter de bouger ou de dyslexique un autre ayant des difficultés de lecture n’explique en rien l’origine et les raisons profondes de ces problèmes.


À mon avis, ce qui fait que de nombreux enseignants et enseignantes en sont arrivés à se contenter de telles réponses, pourtant insignifiantes, c’est que, depuis quelques années, les patrons de l’éducation (le ministère, les commissions scolaires et les directeurs d’établissement) errent dangereusement en leur imposant un mode de fonctionnement et d’évaluation appelé la gestion axée sur les résultats.

 

Cibles de réussite


Cette nouvelle philosophie gestionnaire consiste à fixer des cibles chiffrées de réussite à chaque enseignant. Par exemple, mon patron peut me demander d’augmenter le taux de réussite de mes élèves de 2 % pour une année. Et la qualité de mon travail sera alors jugée sur ma capacité à atteindre ces résultats. Dans le cas où je n’y arrive pas, je dois trouver et expliquer les raisons de mon échec. Je vous fais grâce des méthodes pour le moins aléatoires qui servent à mesurer ce taux de réussite. Mais ce qui est profondément affligeant dans cette approche, c’est que les rencontres pédagogiques entre les enseignants et les directions d’école tournent presque uniquement autour de l’observation et de l’interprétation de tableaux de chiffres censés témoigner de la valeur et de l’efficacité de l’enseignement.


Kafka n’est pas loin. Et quand, il y a deux ans, le directeur de mon école a imposé à notre conseil d’établissement, sous la menace de se retrouver en situation d’illégalité dans le cas d’un refus, cette gestion axée sur les résultats accompagnée de cibles chiffrées, je me suis obligé à relire Le procès de Kafka ; et j’en ai saisi alors toute la triste actualité.

 

Sournoises offensives


J’ai cependant toujours cru et je crois encore que ce qui fait l’honneur de l’homme, c’est son inaliénable capacité à s’opposer et à résister à tout ce qui le déshumanise. Et je suis de plus en plus convaincu que les enseignants forment une des premières lignes de cette résistance aux offensives de déshumanisation tous azimuts qui menacent les sociétés comme la nôtre en voie de marchandisation mondialisée.


Ces offensives déshumanisantes sont sournoises, car elles s’avancent vers nous sous les apparences d’une rationalité sans faille : l’efficacité, la performance, la compétitivité, etc. Prétendre s’y opposer fait de vous un rêveur qui ne comprend rien à la nécessité pour tout un chacun de sauver sa peau en se mettant au service d’une économie efficiente permettant aux meilleurs de tirer leur épingle du jeu.


Pourtant, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent contre une telle vision des choses. Ces voix proclament qu’un autre monde est possible, que l’être humain est doué d’une vie propre qui vaut par elle-même. Il n’est pas qu’une ressource humaine dont on peut jauger la valeur selon sa rentabilité économique. Agir ainsi, se serait nier son humanité ; et qui amoindrit l’humanité, ne serait-ce qu’en un seul homme, en ternit l’image en tous les hommes.

 

Visage de notre humanité


Un des grands penseurs de notre époque, le politologue et économiste Riccardo Petrella, a fort bellement dit qu’il est devenu urgent de « donner comme objectif prioritaire au système scolaire d’apprendre à savoir dire bonjour à l’autre ».


Apprendre à dire bonjour à l’autre, ce serait mettre de côté la compétition, qui s’inscrit dans une logique de guerre exigeant des gagnants et des perdants, pour enseigner plutôt la coopération, qui est reconnaissance de l’existence de l’autre et des riches complémentarités qui résultent de nos différences et de nos ressemblances. Apprendre à dire bonjour à l’autre, ce serait reconnaître pleinement le caractère sacré de toute vie humaine et de la biosphère qui la rend possible en cessant d’exploiter d’une manière éhontée les richesses de ce monde pour plutôt s’en faire les gardiens enfin devenus responsables.


En cette Journée mondiale des enseignantes et des enseignants, je voudrais saluer d’un grand geste ces femmes et ces hommes qui, à temps et à contretemps, luttent au quotidien auprès des enfants du monde entier pour que ne s’efface point le visage de notre humanité.

10 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 5 octobre 2012 08 h 42

    Les boss

    L'enseignement n'a plus qu'une seule fonction: bien faire paraître les boss, de la direction de l'école, en passant par la commission scolaire jusqu'au sous-ministre.
    Et le ministre alors? Il s'en fout, son seul objectif étant sa ré-élection.
    Et il reste les profs qui, au ras des paquerettes, combattent l'ignorance.
    Faire abstraction de la bêtise des structures et porter le flambeau de la connaissance et l'humanisme n'est pas facile, mais c'est notre mission sacrée. Il faut continuer.
    François Dugal, enseignant à la retraite.

    • Gilbert Talbot - Abonné 5 octobre 2012 12 h 02

      Oui, il faut continuer. je suis moi-même enseignant à la retraite : j'ai été prof de philo pendant plus de 35 années. Et vous savez quoi, depuis ma retraite, heureux d'être enfin libre, j'anime un café-philo à chaque semaine. Vous avez bien raison monsieur Dugal, bien souvent les administrations scolaires ne font que nous mettre des bâtons dans les roues, plutôt que de nous soutenir dans notre tâche. À la retraite, il n'y a plus d'horaire contraignant, il n'y a plus 40 élèves par classe, il n'y a plus ces réunions inutiles pour évaluer nos programmes, dont les rapports rempliront les tablettes, ne changeront rien à la lourdeur de la tâche, couperont des cours et fermeront des postes, au nom de la productivité et de l'efficacité. Et tout ce vocabulaire institutionnel qu'il faut manier avec soin, cette langue de bois, qui ne sert à rien d'autre qu'à enfler la langue et vous faire paraître expert dans le domaine.

      Les vrais experts ne sont pas au ministère, ils sont dans les salles de classe et c'est eux que je veux saluer bien bas aujourd'hui. je suis toujours avec vous, je suis toujours un enseignant. je le serai toujours.

  • Denise Lauzon - Inscrite 5 octobre 2012 09 h 21

    Un système scolaire déhumanisant


    Notre système scolaire, axé strictement sur l'académique, a pour but de faire de nos jeunes de futurs travailleurs performants et compétitifs. Malheureusement, le fait de ne pas accorder d'importance au développement psycho-social des jeunes engendre des conséquences à court, à moyen et à long terme.

    Quand on parle de développement psycho-social, on parle bien sûr d'apprentissage de la communication. C'est pourquoi l'école devrait offrir aux jeunes des activités favorisant la communication et la créativité. Des activités telles que: le théâtre d'impro. par équipes, des débats amicaux sur toutes sortes de sujets, des lectures suivies par des échanges par équipes, etc. etc. aideraient grandement à créer des liens entre les jeunes.

    Pour tous ceux qui cherchent de midi à quatorze heures la principale raison pour laquelle tant de jeunes subissent l'intimidation, ils devraient savoir que que l'école elle-même est en grande partie responsable de ce problème. Les jeunes étant laissés seuls à tenter, tant bien que mal, de créer des liens avec les autres, n'ont pas les outils nécessaires pour faire face convenablement à la situtation. Disons que pour certains, cela se passe plutôt mal. Parce qu'ils n'ont pas le droit de parler dans les classes - à moins que cela concerne l'adadémique - cet apprentissage se fait surtout dans les cours d'école et c'est souvent là que le taxage et l'intimidation prennent forme.

    On sait que beaucoup d'adultes font face à toutes sortes de problèmes dans leurs relations inter-personnelles, tant au travail ou entres amis ou dans leurs relations amoureuses. Beaucoup de ces problèmes sont dûs au fait qu'ils n'ont pas eu la chance d'apprendre, à l'école, l'Art de la Communication.

    Il est plus que temps de remédier à la situation.

    • Paul Gagnon - Inscrit 5 octobre 2012 10 h 56

      C'est donc pour cela qu'on dit que l'école est devenue un asile de fous.

      Sérieusement, il ne faudrait pas confier une nouvelle mission à l'école : elle en a déjà plein les bras. La transformation de l’école en clinique psycho-sociale est déjà pas mal avancée.

      L’école existe pour transmettre un certain nombre de connaissances de bases essentielles afin de pouvoir aller plus loin dans la vie : pour le marché du travail bien sûr, mais aussi pour les études supérieures et pour la culture. Il faut au moins savoir lire et compter pour cela.

      L’école n’est pas là pour suppléer aux carences des parents et de la société. Préservons-là de tous ces gourous de la communication (je t’aime, tu m’aimes, on s’aime) comme de tous ceux qui cherchent à s’en servir pour créer un homme nouveau, les laveurs de cerveaux de la rectitude politique.

  • Denise Lauzon - Inscrite 5 octobre 2012 09 h 49

    Vivre le moment présent

    On entend souvent dire que pour être heureux il faut VIVRE LE MOMENT PRÉSENT. Pourquoi ce concept est-t-il si difficile à appliquer dans la vie de tous les jours. La raison est fort simple et relève de la période scolaire.

    Assis sur le banc d'école, les enseignements donnés devaient nous préparer pour notre future carrière et l'importance accordée à cette future carrière nous forçait à oublier le présent. Il fallait oublier que nous étions en pésence de jeunes du même âge que nous et que nous aurions tant aimé prendre contact avec eux, apprendre à les connaître et à développer de belles amitiés.

    Cependant, selon les autorités scolaires, l'avenir était plus important que le présent et en 2012 on en est encore dans cette stupide dynamique.

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 5 octobre 2012 11 h 39

    COOPÉRATION mieux que COMPÉTITION !

    Toutes mes félicitations à Éric Cornellier, enseignant au primaire, pour sa très belle critique constructive et humaniste de la très déplorable « gestion » axée sur les résultats où de jeunes êtres humains en mode d’émancipation sont « réduits » à des quantités pour les transformer en cibles chiffrées comme mesure « réductionniste » (et déshumanisante) de la réussite de chaque enseignant.

    Éric Cornellier a mille fois raison de nous rappeler qu’en matière de vie, de pédagogie et (donc) de gestion, la COOPÉRATION doit primer sur la COMPÉTITION !!!

  • Denise Lauzon - Inscrite 5 octobre 2012 15 h 07

    Selon Jacques Salomé

    Le très réputé psycho-sociologue français Jacques Salomé a déjà dit que nous sommes tous des handicapés de la relation (communication) et que l'école est en grande partie responsable de cet handicap.

    Il n'y a pas de doute: IL FAUT HUMANISER L'ÉCOLE!!!

    P.S. Dans mon commentaire précédent je faisais mention d'activités favorisant la communication entre les jeunes. Je dois ajouter qu'il serait important d'inclure au curriculum scolaire un volet de sensibilisation aux problèmes qui touchent les jeunes directement ou indirectement tels que: la responsabilité des citoyens face à la pollution, les problèmes de drogue et d'alcool, les ravages occasionnés par la vitesse au volant, la surconsommation, etc. etc. Ces différents sujets à être discutés entre jeunes contribueraient aussi à resserrer les liens. Aussi, il faut donner aux professeurs la possibilité d'échanger avec les étudiants sans devoir se limiter au contenu des manuels scolaires. De telles activités devraient se dérouler dans un espace libre. D'ailleurs le fait de toujours placer les jeunes derrière leur pupitre reflète bien le besoin de les garder à distance les uns des autres pour qu'ils puissent se concentrer uniquement sur l'académique. J'ai pu observer mes deux jeunes lors de leur rentrée scolaire à l'école primaire et ce qui me choquait le plus était de les voir entrer dans leur classe et de se voir dirigé directement à leur pupitre et ce scénario devait se poursuivre tout au long de l'année. J'aurais tant souhaité voir les jeunes debout à faire connaissance et à s'amuser dans toutes sortes d'activités que le professeur auraient organisées pour détendre l'atmosphère.

    Malheureusement, tout dans l'organisation scolaire semble mis en place pour empêcher les jeunes d'avoir du plaisir.