La spiritualité athée existe

Il est de tradition que les prêtres et les évêques catholiques livrent leur point de vue sur Noël et la crèche dans leurs messages annuels publiés dans les journaux. J'aimerais faire entendre ici un autre son de cloche sur cette fête, celui des humanistes.

Un humaniste croit volontiers au message d'amour et de paix d'un homme appelé Jésus, mais pas à sa nature divine ni aux circonstances entourant sa conception et sa naissance. Difficile, en effet, de croire à l'Annonciation (premier cas de «procréation assistée»?), de croire que l'enfant né d'une vierge est le fils d'un être invisible appelé Dieu, que cet homme-dieu meurt, ressuscite et remonte au Ciel.

Plusieurs peuples avant notre ère ont inventé des mythologies semblables pour juguler leur peur de la mort et prolonger la vie dans un au-delà imaginaire et paradisiaque. Cela dit, l'humaniste respecte ceux qui éprouvent le besoin d'adhérer à cette vision des choses.

La foi en l'homme


Au Québec, comme partout en Occident, Noël a perdu son caractère religieux, sauf pour un faible pourcentage de la population. Mais Noël est demeuré pour tous un temps de festivités et de réjouissances passé en compagnie de ses proches et de ses amis, un temps d'échanges où l'on s'oublie un peu pour penser aux autres, une période propice à l'entraide et aux gestes de générosité.

Bien qu'il ait rejeté toute croyance fondée sur des dogmes ou la révélation divine, l'humaniste n'en proclame pas moins la grande dignité de l'homme et reconnaît sa responsabilité sociale.

Depuis une dizaine d'années, les humanistes nord-américains célèbrent la «Lumière humaniste» le 23 décembre par des agapes fraternelles et diverses activités. La lumière perce les ténèbres de l'obscurantisme. L'arbre de Lumière humaniste est celui de la connaissance, de la recherche sincère de la vérité sur l'homme et son évolution. Sous cet arbre, pas de crèche. La Lumière humaniste qui illumine cet arbre est celle des grands penseurs et philosophes ayant fait progresser l'humanité en luttant pour la liberté d'expression et les droits démocratiques, souvent malgré l'opposition des religions.

Les célébrations humanistes s'éloignent des rituels rigides et laissent libre cours à la créativité de chacun. Occasion d'une réflexion sur la solidarité humaine, elles sont l'expression d'une vision optimiste du monde éclairé par la science et la raison, d'un monde tolérant qui se construit sans le recours à des entités surnaturelles et dans le respect des plus hautes valeurs morales. Comme le croyant, l'humaniste cultive lui aussi l'espoir de voir advenir un monde meilleur, mais ici-bas, sans promesse de récompense après la mort. L'humaniste se reconnaît produit de l'évolution, non la création d'un Dieu.

La fête de la lumière est essentiellement profane, mot dont l'étymologie signifie «devant le temple»; elle se tient donc hors des lieux de culte traditionnels.

Fondement de la morale

Il est faux de prétendre, comme le pape Benoît XVI dans son dernier ouvrage Lumière du monde, que Dieu et la «vérité révélée» sont les seuls fondements de la morale. Cette conception prétentieusement restrictive de la morale heurte les humanistes incroyants. Tous les chemins ne mènent pas à Rome. L'humaniste n'est ni amoral, ni immoral. La valorisation de l'être humain et l'amélioration de la condition humaine peuvent emprunter d'autres voies. D'autres Lumières éclairent le monde. L'histoire le prouve amplement.

Le philosophe André Comte-Sponville est un de ceux qui en ont la conviction: «Sincèrement, est-ce que vous avez besoin de croire en Dieu pour penser que la sincérité vaut mieux que le mensonge, que le courage vaut mieux que la lâcheté, que la générosité vaut mieux que l'égoïsme, que la douceur et la compassion valent mieux que la violence ou la cruauté, que la justice vaut mieux que l'injustice, que l'amour vaut mieux que la haine? Bien sûr que non! [...] Ceux qui n'ont pas la foi, pourquoi seraient-ils incapables de percevoir la grandeur humaine de ces valeurs, leur importance, leur nécessité, leur fragilité, leur urgence, et de les respecter à ce titre?» Oui, une spiritualité athée existe bel et bien.

L'archevêque de Gatineau, Roger Ébacher, a écrit dans son message de Noël: «[Je] trouve dans la crèche de Noël un Dieu qui se fait proche de moi.» Qu'il me soit permis de lui rappeler que ceux qui ne croient pas à la belle histoire du boeuf et de l'âne ne sont pas moins proches des humains, à défaut d'être proches de Dieu. Tout autant que les croyants, les humanistes se préoccupent des démunis; ils ne sont pas moins généreux, ni moins honnêtes, ni moins soucieux de spiritualité. Se pourrait-il que les catholiques n'aient pas le monopole de la vertu? Leur crèche ne les invite-t-elle pas à l'humilité?

***

Jean Delisle - Professeur émérite de l'École de traduction et d'interprétation de l'Université d'Ottawa et membre de l'Association humaniste du Québec

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49 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 29 décembre 2010 06 h 39

    Geste

    Non, franchement, il ne m'est pas nécessaire de croire en Dieu "pour penser que la sincérité vaut mieux que le mensonge, que le courage vaut mieux que la lâcheté, que la générosité vaut mieux que l'égoïsme, que la douceur et la compassion valent mieux que la violence ou la cruauté, que la justice vaut mieux que l'injustice, que l'amour vaut mieux que la haine" pour répondre au philosophe Comte-Sponville.
    Et quand j'ai besoin d'aide, je la demande à celui qui a de la bonté dans les yeux, sans savoir s'il est croyant ou non.
    C'est pourquoi je suis toujours très honorée si on réclame mon aide.

  • Geoffroi - Inscrit 29 décembre 2010 09 h 39

    Humaniste incorrigible

    Vous ne croyez pas au dieu des chrétiens mais à l'homme Jésus, c'est oui !A-t-il vraiment existé ?

    "Spiritualité athée" :
    Il me semble que ces deux mots se conctredisent. Il faudrait peut-être écrire "humanisme athée".

    "Lumière humaniste" :
    Est-ce le "Saint-Esprit" des chrétiens ? Le soleil ? La lune ? Plutôt "pensée humaniste" ou "raison humaine".

    "Mais je suis de ces mauvais esprits qui pensent que Dieu, le dieu des chrétiens, est, pour ce qui est de sa gloire, plus redevable à Dante, Bach, Mozart, Giotto ou Michel-Ange qu'ils ne le sont à Lui de leur génie... Je suis un incorrigible humaniste."
    (Jack-Alain Léger / né en 1947 / Tartuffe fait ramadan, p129 / 2003)

  • Michel Virard - Inscrit 29 décembre 2010 09 h 48

    Le Jardin imparfait

    Mes félicitations à Jean Delisle, non seulement pour rappeler à tous que l'humanisme athée n'a jamais été synonyme de libertinage égoïste ni de pulsions totalitaires comme les églises le dépeigne régulièrement.

    Le "Jardin imparfait" de la pensée humaniste, décrit par Tzvetan Todorov, n'est pas seulement constitué de ces coins d'herbes toxiques, il y a surtout une extraordinaire floraison de ces pensées généreuses qui ont aidé à faire de l'occident la région du monde où l'on se préoccupe le plus, concrètement, de ce qu'il advient de son voisin, ici et maintenant.

  • Louis Fortin - Abonné 29 décembre 2010 11 h 08

    Le contenu sans le contenant

    Mr Delisle,
    Vous résumez parfaitement ma pensé en ce temps des fêtes. J'ai toujours répondu, à ceux s'étonnant devant l'absence de crèche dans mon arbre de Noël, ne pas avoir besoin du cadre souvent incongru de la religion pour véhiculer des valeurs d'amour, de partage et d'entraide.

    Un gros merci à vous
    Définitivement, tout y est!

  • Jean de Cuir - Abonné 29 décembre 2010 11 h 16

    Humaniste!

    La grande difficulté est bien celle d' interpréter. C'est difficile de nier ici en "Occident" les héritages des monothéismes, de la Grèce et de la Rome antiques ainsi que les nombreux passages d' éléments des autres cultures. Si on interprète, c' est pour faire du sens. Or, il importe de le faire hors des "traditions". On ne peut l'être sans faire appel à une raison "indépendante". Est-elle possible? Depuis la rencontre des cultures, l'appropriation d' "une" histoire commune, l'émancipation de la personne comme fondée de pouvoir et de soi et de la cité, c'est oui. Alors, c'est la personne en tant que souveraine et libre qui peut se définir, s' interpréter, et ainsi élaborer les critères qui la mèneront au port visé. Alors, elle peut s'interroger sur le sens de toutes ces croyances qui ont jalonnées son histoire. Afin de découvrir ce qu'il en est de l'"esprit" dit humain. En passant qui dit esprit dit aussi "spiritualité". L' humaniste est donc en pleine recherche et de soi, et de sa cité et de son humanité. Il ne se définit pas en regard d' une croyance, par exemple comme athée. C' est comme en quête de l'humain qu'il cherche et interprète le "monde": il est humaniste. La morale découle de cette quête et n'a de fondement qu'elle.