Pour éclairer la «grande noirceur»

Pendant les années 50, écrit Jacques Godbout, l’école était gratuite et obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, mais la majorité des Canadiens français ne terminait pas neuf ans d’études.<br />
Photo: OMER BEAUDOIN CENTRE D’ARCHIVES DE QUéBEC Pendant les années 50, écrit Jacques Godbout, l’école était gratuite et obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, mais la majorité des Canadiens français ne terminait pas neuf ans d’études.

J'aimerais rappeler à nos amis Éric Bédard, Lucia Ferretti, Christian Rioux et à tous ceux qui décrivent les années 50 sans les avoir vécues qu'avant d'affirmer que la «grande noirceur» était au fond lumineuse, il serait avantageux de s'entendre sur ce que signifie ce vocable, et de quelle noirceur nous parlons.

Il est évident que le soleil brillait autant dans ces années-là que durant la Révolution tranquille et que les Canadiens français savaient s'amuser, que la vie quotidienne était moins tragique que difficile, et que si la noirceur dominait, ce devait être dans un champ particulier de l'existence. Quand, dans ma génération, nous parlons de «grande noirceur», nous évoquons le contrôle pervers de la sexualité, le mépris de l'industrie, de l'art, de l'économie et le refus de la pensée scientifique. Nous parlons de la vie de l'esprit.

De l'école primaire au cours classique, une seule philosophie imprégnait l'instruction publique. L'école était gratuite et obligatoire jusqu'à l'âge de 16 ans, mais la majorité des Canadiens français ne terminait pas neuf ans d'études.

Les enfants dans les cours de mathématiques additionnaient les anges et multipliaient les prières, les manuels d'histoire du secondaire regorgeaient d'anecdotes religieuses et d'appels à la Providence, l'anglais était une langue dangereuse, les affirmations de saint Thomas d'Aquin incontestables, la théologie tenait lieu de science, les bibliothèques publiques pauvres et rares, le contrôle ecclésial de l'édition et de la librairie, comme de la censure des spectacles et du cinéma, n'encourageaient que l'ignorance crasse.

La grande peur

La «grande noirceur» envahissait le Québec et, dès après la guerre, de 1945 à 1960, les garçons et filles les plus ambitieux durent se rendre en Europe ou aux États-Unis pour acquérir un minimum de compétences. Maurice Duplessis était né au XIXe siècle, et s'était bien juré de nous empêcher d'accéder au XXe, il y a réussi.

Je n'entrerai pas dans le détail des exactions de l'Église catholique romaine et de ses Princes; je rappellerai seulement que le Refus global, texte cité ad nauseam pour prouver notre modernité malgré tout, n'eut pas l'effet de détonateur escompté et que Borduas alla mourir à Paris dans le silence.

En fait, nous pourrions évoquer «le grand silence» des années d'après-guerre, malgré les lois modernes et importantes promulguées par le gouvernement d'Adélard Godbout de 1939 à 1944. «Toé, tais-toé!», avait lancé Duplessis à un de ses ministres. Ce n'était pas seulement le «grand silence» ou la «grande noirceur», c'était aussi, dans tous les milieux intellectuels, «la grande peur».

L'histoire ne s'écrit pas seulement à partir de documents, il faut parfois l'avoir vécue.

 
14 commentaires
  • Jacques Lafond - Inscrit 28 septembre 2010 03 h 43

    La grande noirceur moderne

    La grande noirceur, c’est maintenant au Québec, Monsieur Godbout. La peur, le négativisme, l’auto flagellation, la déception, la méfiance, le tournage en rond, c’est aujourd’hui que cela se passe au Québec français. La grande noirceur c’est aujourd’hui au Québec.

    Le québécois francophone a remplacé sa religion catholique par d’autres religions. Ces religions sont : l’écologie, la démocratie, la justice sociale, la simplicité volontaire, etc.

    Comme la religion catholique, ces nouvelles religions nous disent que l’argent c’est mal, qu’on est Grand même si on n’est pas riche, que les riches n’ont pas d’âmes, etc.

    La religion catholique, comme ces nouvelles religions gardait la nation canadienne française dans l’ignorance et dans la petitesse. Gardait le francophone dans la mentalité du porteur d’eau.

    Au moins, la religion catholique du temps prônait les familles et naissances nombreuses et construisait des institutions bien francophones, et bien à nous. Vous aurez compris que les nouvelles religions ne font même pas ça.

    La grande noirceur c’est aujourd’hui.

    lafond.overtime@gmail.com

    JL

  • Socrate - Inscrit 28 septembre 2010 07 h 48

    vaches

    Il est vrai que les belles vaches de Godbout n'ont que très peu contribué à l'avancement des sciences au Québec.

  • Christian Feuillette - Inscrit 28 septembre 2010 07 h 48

    D'une grande noirceur à l'autre

    Merci, Jacques Godbout, de nous remettre les pendules à l'heure, concernant la «grande noirceur» qui affectait alors la vie de l'esprit. Aujourd'hui, une autre grande noirceur menace, venant d'Ottawa cette fois, au cas où les troupes intégristes évangéliques et créationnistes de S. Harper devenaient majoritaires aux prochaines élections. À entendre les arguments simplistes et racoleurs ânonnés cet été par leurs porte-parole sur le recensement et le registre des armes à feu, on peut s'attendre à une baisse généralisée de la qualité de la pensée au pays. À suivre...

    Christian Feuillette
    Montréal

  • Marie-Claude Langlois - Abonnée 28 septembre 2010 08 h 06

    Le vécu de la Grande Noirceur

    La semaine dernière, en commentaire à Rioux, je disais à peu près la même chose que Jacques Godbout ce matin.

    Je veux ajouter ce matin que si la mémoire n'est pas l'histoire, comme me l'a rappelé madame Ferretti, elle peut, ou doit, s'jouter à tous les types de documents qui rendent compte d'une époque.

    De quel droit, avec quelles sources, quels documents, un historien pourrait affirmer qu'il n'y a pas eu de Grande Noirceur ? Ce serait mettre de côté tout ce que Jean-Charles Harvey, Jean-Louis Gagnon, les gens de Cité libre (dont Pierre Dansereau), André Laurendeau, Borduas et les cosignataires de Refus global, le frère Untel, Gérard Pelletier, Trudeau, André Lussier, etc., pour ne nommer que ceux-là, ont écrit. Sans oublier la lecture de toute la presse de l'époque, celle de tous les romans alors publiés...

    Cela dit, j'ajoute que, comme le dit bien le titre d'un film consacré à Léa Roback, il y a eu «des lumières dans la grande noirceur».

    Je pense à Roback et à Madeleine Parent, à Refus global (texte toujours intéressant à relire : l'éclosion de la peinture avec les automatistes, aux débuts de l'enseignement de la psychologie (autre que philosophique) dans les universités, à l'arrivée de la télévision, à Tit-Coq de Gratien Gélinas, au déménagement de l'Office national du film d'Ottawa à Montréal, etc. Sans oublier, et sans jeu de mot, l'électrification des campagnes.

    Mais il faut dire aussi que ces «lumières dans la grande noirceur» n'éclairaient pas toutes les régions du Québec... Il a fallu pas loin d'une dizaine d'années avant que la télévision rejoigne tous les villages de la Gaspésie, par exemple.

  • Socrate - Inscrit 28 septembre 2010 08 h 22

    Hegel

    Toutes les vaches sont noires la nuit. Hegel.