Mohawkisation à outrance de Kahnawake - L'étonnant Louis Bernard

Louis Bernard est un intelligent et fin stratège politique. Je suis porté à voir derrière la position favorable à la mohawkisation à outrance de Kahnawake, pour laquelle il a opté, non pas quelqu'un qui est juge et partie en représentant le Québec auprès du conseil de bande de ce territoire autochtone, mais plutôt un homme qui a tenté une manoeuvre visant hypothétiquement à ce que des dirigeants autochtones de cette communauté appuient à terme notre option souverainiste... À moins qu'il ne s'agisse étrangement d'encourager une décision qu'il pourrait être intéressant d'imiter dans notre société afin de balayer toute velléité d'accommodement raisonnable.

Quoi qu'il en soit, le moindre signe d'approbation de la politique d'expulsion des non-autochtones, adoptée et appliquée par les élus de Kahnawake, est un outrage aux valeurs de liberté, aux droits individuels conformes à celles-ci et aux notions d'égalité dont nous sommes si fiers. En ce cas-ci, cet outrage atteint un paroxysme, puisque sa position cautionne sans réserve la pire des lois discriminatoires, une loi qui a d'ailleurs inspiré l'apartheid: la Loi sur les Indiens, que le Parlement du Canada n'a visiblement ni l'intention ni le courage d'abroger, bien qu'il se targue de gouverner l'une des sociétés les plus modernes.

Une liberté à recouvrer

Il est non pertinent d'appuyer des gens qui utilisent chez nous une loi aussi féodale, une loi qui leur donne même en toute impunité droit de vie et de mort sur ces enclavés que sont ceux qui habitent les communautés autochtones, ceux qui n'ont aucun droit de propriété foncière, ni celui de s'installer en toute liberté en des communautés autres que celles de leur propre nation alors qu'il est normal pour tout citoyen de vivre où et quand il lui convient, de l'Atlantique au Pacifique.

Au lieu de prendre parti pour cette façon qu'ont les autorités de Kahnawake de protéger selon elles leur culture, cet ex-candidat à la direction du Parti québécois qu'est Louis Bernard devrait peut-être consacrer ses grands talents à trouver une façon d'affranchir honorablement les autochtones vivant dans les réserves; ce qui ne saurait se faire sans que le Canada leur donne le plein statut de citoyen en abolissant évidemment la Loi sur les Indiens, et en transformant ces ghettos que sont les réserves en véritables municipalités — comme c'est le cas en Jamésie — où s'appliquent les lois et les règlements qui encadrent notre société québécoise originellement issue du monde de liberté qu'était celui de nos ancêtres autochtones avant que le gouvernement du Dominion du Canada n'y coupe court.

Quant à la richesse que pourrait représenter ce qu'il reste de la culture iroquoise à travers une langue qui, hélas, n'a aucun écho autre part que dans leur vase clos, elle ne saurait nous être collectivement accessible que si ceux qui ont encore le privilège de la maîtriser acceptaient de sortir du passé dans lequel ils sont clôturés. Ils pourraient alors la décupler en l'arrimant à notre culture et à notre pensée québécoises issues de ce que nous avons hérité tant des grandes civilisations indo-européennes que de ce que nous ont légué nos ancêtres autochtones. Ceux qui par cette voie ont franchi des millénaires par le seul fait, il y a plusieurs décennies, de faire fi de la fausse sécurité des réserves ont prouvé que la vraie liberté n'est pas de se soustraire à une société comme celle du Québec, mais de s'y intégrer à sa façon en y apportant le meilleur de soi, comme bien des aînés l'ont prouvé.

Des exemples éloquents

La langue maternelle et unique de mon père a été l'abénakis jusqu'à son entrée à l'école, il y a 103 ans. Or, à l'instar de ses frères et soeurs, ainsi que de ses cousins d'Odanak, il a été extrêmement fier d'avoir graduellement maîtrisé le français et l'anglais, comme de découvrir la musique, ainsi que les oeuvres des grands maîtres européens, et d'en arriver à les exécuter. Il a aussi été très fier de découvrir des pans entiers de l'Amérique du Nord à une époque où peu voyageaient, d'apprendre un métier et d'en passer maître au point d'en délivrer les cartes de compétence, tout en prenant grand plaisir à s'initier aux diverses langues que l'on entendait sur les chantiers de la région de Montréal. Jamais il n'aurait eu accès à tout ça s'il s'était confiné à une langue abénakise qui, bien que belle également, n'était d'aucune utilité hors du périmètre de sa réserve, en réalité un territoire appartenant collectivement aux Abénakis.

En 2010, cette langue est morte, mais nous sommes empreints, presque partout dans le sud du Québec — le métissage ayant essentiellement commencé en Beauce — de son indicible esprit et de ce qui nous distingue comme Québécois reconnus partout sur la planète pour notre sens d'une liberté qui nous amène à repousser les barrières de tous genres et à être des gens de premier plan dans les sphères les plus inimaginables, parce que non cloisonnés; l'avenir n'étant prometteur qu'en fonction des horizons auxquels on aspire et aux choix qu'ils offrent.

Un choix et une nécessité

Si nous formons un peuple élu, c'est en ce sens. Individuellement souverains, il n'en tient qu'à nous de devenir politiquement autonomes et de faire en sorte que tous ceux qui habitent la terre du Québec, Autochtones compris bien sûr, aient la possibilité d'en bénéficier d'une manière encore plus emballante que nous ne le faisons dans le présent contexte; ce qui ne saurait cependant se faire sans l'abolition de cette tyrannique et même abrutissante Loi sur les Indiens, cette loi qui entretient dans les réserves, en sus de dispositions fédérales qui incitent les populations à s'y cantonner du seul fait que qui y vit est exempté de taxes et d'impôts, l'impression qu'en y demeurant aucune autre loi ne peut y être imposée.

D'un autre oeil: si, à l'origine, le statut d'autochtone avait été systématiquement accordé à quiconque au Québec aurait prouvé être de lignée autochtone, et que le territoire dit autochtone avait été défini en fonction du nombre de gens inscrits, on peut penser que le Québec — de kébec en abénakis — aurait été une immense réserve à laquelle il aurait probablement été plus simple et plus logique d'accorder le statut de pays! Au Québec, 55 462 Amérindiens sur 76 787 vivaient en 2007 au sein de leurs communautés.

***

Guy O'Bomsawin - Québécois et Abénakis d'Odanak

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4 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 15 février 2010 09 h 00

    Intéressant paradoxe!

    On ne peut qu'être d'accord avec M. O'Bomsawin au sujet de l'ineffable loi coloniale sur les Indiens et il est réconfortant de voir son ouverture sur le monde et les autres cultures. Mais il soulève un certain malaise quand il semble donner une tournure positive à la disparition de la langue abénaquise. La langue et la culture abénaquises appartiennent aux Abénaquis et on doit respecter le choix qu'ils ont fait de se « québéciser ». Par contre, ceux qui ont décidé de résister et de conserver leurs langues ont aussi droit au respect. Une langue perdue est une perte pour l'humanité et peut causer le nivellement éventuel des cultures. On pourrait en dire autant du français qui n'est pas utile dans la plupart des pays du monde (y compris à bien des endroits au Canada anglais), en particulier face à l'expansion grandissante de l'anglais.

    J'aimerais bien aussi que M' O'Bomsawin nous parle des droits collectifs qui sont prépondérants dans les cultures autochtones. Il me semble qu'il y a une tension entre les droits individuels et les droits collectifs et où doit-on tracer la ligne entre ces droits souvent en compétition? Si, à cause d'une loi coloniale, des Nations autochtones sont confinés dans des réserves trop petites et que la présence de non-autochtones met en danger leur langue, leur culture et leur identité, ce qui constitue un droit collectif, doivent-ils sacrifier ce droit collectif en faveur des droits individuels de non-autochtones dans une réserve que la loi définit comme terre réservée aux Indiens? N'est-ce justement pas le raisonnement de la loi sur les Indiens qui voulait les « civiliser » et leur accorder, en les émancipant, les droits individuels des autres Canadiens?

    Je n'ai pas la réponse car ce sont des droits très forts de part et d'autre et quand ils deviennent irréconciliables, lequel prévaut? Dans notre système de droits individuels, il semble que ces derniers aient la priorité mais dans un modèle de droit qui chevauche les cultures et qui reconnaît aussi les droits collectifs, est-ce que la situation serait différente? On pourrait aussi donner comme exemple le droit collectif du peuple québécois de protéger sa langue et sa culture à l'encontre des droits individuels de certaines minorités - s'agit-il ici de prépondérance de droits collectifs?

  • michel lebel - Inscrit 15 février 2010 10 h 03

    Non au ghetto!

    M.Bernard s'est trompé. La discrimination fondée sur la race n'est pas acceptable pour quiconque. Le repli sur soi, l'isolement, n'est pas une solution durable pour aucun groupe minoritaire. Le concept de réserve a largement fait son temps et il faut passer à autre chose. Des nations autochtones vont disparaître, d'autres vont durer, et surtout se développer. Il ne faut pas sacraliser les nations, elles ne sont pas confinées au satu quo, elles évoluent. Ce qui importe, c'est que la liberté existe dans ces nations, liberté d'y rester comme d'en sortir. Tout ghetto est mauvais, pour une nation comme pour une personne.

  • Catherine Paquet - Abonnée 15 février 2010 16 h 14

    Louis Bernard adopte la mauvaise stratégie

    Les fruits de la stratégie de Louis Bernard feront très probablement que les autochtones deviennent de plus en plus indifférents à tout ce qui se passe au Québec et que dans l'éventualité d'un référendum gagnant pour la souveraineté, ils optent pour raccrocher leurs territoires à celui du Canada. Faisant du Québec une belle peau de chagrin.

    Ce que dit Guy O'Bomsawin prend ici la forme d'un avertissement sérieux, à peu près en ces termes: "Ceux qui (ont accepté de sortir du passé dans lequel ils sont clôturés) ont franchi des millénaires par le seul fait, il y a plusieurs décennies, de faire fi de la fausse sécurité des réserves ont prouvé que la vraie liberté n'est pas de se soustraire à une société comme celle du Québec, mais de s'y intégrer."

    Il est donc prévisible que si les autochtones s'ont encouragés à se "clôturer" de façon de plus en plus serrée dans leurs réserves, ils en arrivent à ne se définir que par les références aux lois fédérales qui les définissent, et à se soustraire à toute autorité Québécoise. Il faut donc prévoir qu'ils décident éventuellement de s'amarrer compètement à l'État fédéral. Et en celà ils seraient certainement appuyés pas l'ONU qui reconnait leur droit à l'autodétermination et par la communauté internationale qui se préoccupe du sort des premières nations.

    Bel réussite pour un des grands stratèges de la souveraineté-association!

  • Yves Ozzy Moreau - Inscrit 16 février 2010 00 h 11

    Bravo M. O'Bomsawin!

    Concernant cette opinion de M. Guy O'Bomsawin, je trouve intéressant ce qu'il dit à propos des réserves et de la Loi sur les indiens et, surtout, son idée de transformer les réserves en municipalité. Mais je tiens plus que jamais à ce que l'on protège les cultures autochtones. Il ne faut pas qu'elles disparaîssent dans la confusion avec le «melting pot».

    Je suis d'avis que les réserves et la Loi sur les indiens ont pour effet de nous couper de nos origines amérindiennes, ce qui amènent bon nombre de québécois à oublier leurs origines. On dirait que cette loi veut nous empêcher de mettre en valeur notre héritage amérindien et de manifester notre appartenance à l'une ou l'autre des Premières nations. Je trouve que les réserves indiennes ne répondent plus à nos besoins d'établir des rapports toujours plus intimes avec les communautés amérindiennes. Cela est d'autant plus vrai à l'ère de la société de l'information et d'Internet.

    En ce qui me concerne, moi aussi, je suis descendant Abénaki d'Odanak.

    Félicitations pour votre opinion M. O'Bomsawin.