Les bibliothèques après Lise Bissonnette

Au moment où intervient un changement de direction à BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec), le premier depuis sa création, il importe de faire un bilan du projet de Grande Bibliothèque.

Proposée en 1997, la Grande Bibliothèque visait à pallier les lacunes de la Bibliothèque centrale de Montréal, rue Sherbrooke, qui ne parvenait pas à desservir convenablement la métropole avec seulement 5000 mètres carrés: une ville comme Montréal nécessitait en effet, selon les normes internationales, six fois plus d'espace: qu'il suffise de mentionner qu'avant l'ouverture de la Grande Bibliothèque en 2005, pour montrer aux étudiants en bibliothéconomie ce qu'était une grande bibliothèque moderne, il fallait les emmener à Québec, voire à Toronto.

Au départ, ce projet visait également à doter la Bibliothèque nationale du Québec d'espaces lui permettant de diffuser convenablement la collection nationale de documents qui lui sont remis par les éditeurs en vertu de la loi sur le dépôt légal, la Bibliothèque Saint-Sulpice, rue Saint-Denis, étant elle aussi considérée comme inadéquate.

Rien d'un luxe!

En somme, cette Grande Bibliothèque n'était nullement un luxe pour le Québec. De plus, ce projet participait à un mouvement international de construction de grandes bibliothèques, celle de Montréal n'étant pas la plus grandiose ni la plus coûteuse, loin de là! Enfin, la Grande Bibliothèque répondait à un besoin de plus en plus manifeste d'inscrire la vie citoyenne dans la société du savoir. La démocratisation de l'accès à l'information passe en effet de plus en plus par un réseau de lecture publique efficace, ce qu'ont compris depuis longtemps d'autres sociétés, par exemple les Scandinaves.

Lise Bissonnette fut nommée en 1998 pour diriger ce projet, et c'est avec brio qu'elle a assumé cette fonction jusqu'à aujourd'hui. [...] Gestionnaire brillante, éclairée et visionnaire, elle a su s'entourer des meilleures personnes pour mener à bien ce projet pourtant contesté au départ, et dont la réalisation comportait des difficultés énormes.

Le résultat est exceptionnel quand on le compare à d'autres projets de construction à Montréal, ou ailleurs au Québec, qui soit ont dépassé largement les coûts prévus ou encore qui traînent la patte depuis trop longtemps. De plus, la fréquentation de plus de 50 000 personnes chaque semaine témoigne du succès phénoménal de cette entreprise, dont certains prédisaient qu'elle n'allait être qu'un éléphant blanc. A contrario, l'immeuble de la rue Berri est devenu un véritable phare culturel pour Montréal et le Québec, un objectif important que visaient les auteurs du projet.

Porter le réseau

Un des objectifs de la Grande Bibliothèque était également de faire de cette nouvelle institution un vaisseau amiral qui pouvait entraîner avec lui vers le haut l'ensemble du réseau de bibliothèques publiques québécoises. Cet objectif a-t-il été atteint? Si on compare les statistiques de ce réseau en 1997 — avant l'ouverture de la Grande Bibliothèque — et celles de 2006 — après l'ouverture (les dernières publiées) —, on se rend compte que les ressources ont effectivement augmenté significativement.

L'ensemble des Québécois disposent donc de davantage de livres dans leurs bibliothèques. Le nombre de bibliothécaires, considéré par plusieurs comme un facteur déterminant dans l'efficacité des services, a augmenté de plus de 30 %, ce qui est remarquable. La contribution de Québec au fonctionnement des bibliothèques a plus que doublé. Il faut donc se réjouir a priori du fait que les ressources soient plus abondantes. De récentes recherches démontrent en effet que, pour chaque dollar investi dans les bibliothèques publiques, le retour sur cet investissement est de quatre à cinq fois plus sous forme de dividendes économiques directs ou indirects (valeur des services rendus, contribution à l'économie grâce à des citoyens mieux informés, mieux éduqués, etc.).

Faire lire davantage

Mais on constate en outre, grâce aux indicateurs de performance utilisés en bibliothéconomie, que malgré une augmentation assez considérable de ressources, les bibliothèques du Québec prises dans leur ensemble ne semblent pas avoir réussi à faire lire beaucoup plus les Québécois. On constate même une diminution du pourcentage d'abonnés à la bibliothèque publique, même si le nombre de prêts a légèrement augmenté.

Ce constat est quelque peu déprimant, quoiqu'il faille admettre que ces deux indicateurs ne reflètent pas l'utilisation de tous les services des bibliothèques publiques, par exemple la consultation sur place des revues ou l'utilisation par les non-abonnés des ordinateurs en accès public, ou encore la consultation en ligne des collections virtuelles qu'offrent maintenant certaines bibliothèques publiques.

Ces indicateurs pourraient aussi vouloir dire que l'extension de l'impact de la Grande Bibliothèque à l'ensemble du réseau québécois reste encore à venir. On constate en effet que, pour la région montréalaise, le nombre de prêts en bibliothèque est passé de 11 millions à 15 millions de 1997 à 2006 (de 6,22 à 8,05 par habitant), ce qui est considérable (+ 30 % environ).

Le Québec en retard

Si l'impact sur le reste du Québec se fait attendre, c'est peut-être que les investissements n'y ont pas autant progressé qu'à Montréal. Une comparaison avec d'autres provinces canadiennes nous apprend en effet que beaucoup de travail reste encore à accomplir au Québec. La Colombie-Britannique et l'Ontario, par exemple, comptent respectivement 59,7 % et 42,37 % d'abonnés à une bibliothèque publique (moins de 30 % au Québec). Même le Nouveau-Brunswick, qui jadis occupait le dernier rang des provinces canadiennes à cet égard, compte maintenant 58,85 % de sa population desservie abonnée. Et dans cette province pas de Grande Bibliothèque, que des petites, dont un réseau desservi en partie par des bibliobus.

Le retard à combler avec les provinces canadiennes est donc toujours important, même en incluant la Grande Bibliothèque. Ainsi, en 2006 l'Ontario investissait 46,22 $ par habitant pour ses bibliothèques publiques (38,31 $ au Québec). Et alors que le nombre de bibliothécaires au Québec n'est que de 0,58 par 10 000 habitants desservis, on en compte 1,10 au Nouveau-Brunswick, 1,14 en Ontario et 1,15 en Colombie-Britannique (les normes recommandent 1 bibliothécaire minimum par 10 000 habitants).

Beaucoup à faire

Il est vrai que la bibliothèque publique se «virtualise» de plus en plus. Mais encore là, le Québec est en retard. Dans plusieurs bibliothèques publiques nord-américaines, même les plus petites, il est possible d'avoir accès de chez soi, par Internet, au prêt virtuel de documents sonores ou visuels, à des sessions de référence en ligne (poser une question à un bibliothécaire en temps réel, parfois avec image visuelle de celui-ci), de s'abonner à la bibliothèque par Internet et de recevoir sa carte par la poste, d'assister à des animations ou à des conférences organisées par la bibliothèque en différé sur vidéo, d'interroger des banques de données gratuitement, de consulter des encyclopédies en ligne, etc. La plupart de ces services sont encore inaccessibles aux citoyens du Québec.

En conclusion, il nous faut remercier chaleureusement Lise Bissonnette pour le magnifique travail accompli à la barre de BAnQ. Mais si l'avènement de la Grande Bibliothèque fut un événement extrêmement positif et qui a apporté énormément, il reste encore beaucoup à faire pour doter tous les Québécois de services de bibliothèques publiques comparables à ceux de leurs voisins nord-américains. Espérons que le successeur de madame Bissonnette et les décideurs politiques en sont bien conscients.