Vente de la bibliothèque Saint-Sulpice - L'État doit conserver ce «présent du passé»

L'édifice de la bibliothèque Saint-Sulpice a été mis en vente. Un libraire, paraît-il, serait intéressé à y installer sa librairie, donc à en faire un lieu commercial. Parce que ces informations contiennent un certain nombre de sous-entendus, elles méritent qu'on les examine de près. Parce qu'elles concernent un lieu voué à la conservation du patrimoine et que ce lieu est lui-même patrimonial, elles ne peuvent laisser personne indifférent.

Elles ne peuvent pas ne pas susciter une réflexion chez toutes les personnes qui s'intéressent à la préservation et à la conservation de notre patrimoine en général et de notre patrimoine bâti en particulier.

On l'a rappelé, l'édifice de la bibliothèque Saint-Sulpice a été construit entre les années 1911 et 1914. Sa construction a coûté 324 342,74 $, en monnaie de l'époque évidemment. Elle a été entièrement financée par les Messieurs de Saint-Sulpice, comme le furent d'ailleurs l'achat d'un ameublement remarquable, le choix et l'achat de plusieurs milliers de documents ainsi que la rémunération des employés que nécessitait la mise en service d'une bibliothèque accessible à l'ensemble de la population montréalaise.

Déjà, la qualité de cette collection de livres, dont subsiste encore une partie substantielle, est telle que celle-ci mérite d'être conservée et éventuellement reconnue comme un bien culturel national.

Axe culturel d'importance

Depuis son inauguration, cette institution a rempli une fonction culturelle exceptionnelle. Bien sûr, elle permettait aux citoyens d'avoir un accès à des valeurs culturelles dont ils avaient été privés jusqu'à ce moment. De plus, la bibliothèque Saint-Sulpice a rempli une fonction sociale fort importante. Il fut même une époque où elle remplissait les fonctions de ce qu'on appelle aujourd'hui un centre culturel. Concerts, conférences nombreuses et souvent mémorables, lancements de livres, expositions de livres et d'oeuvres d'art: voilà autant d'activités qui en avaient fait le centre de la vie culturelle montréalaise.

La bibliothèque Saint-Sulpice ferma ses portes en juillet 1931. Les Messieurs de Saint-Sulpice n'étaient plus en mesure de poursuivre son financement. Il importe de souligner qu'ils ne recevaient aucune subvention, ni fédérale, ni provinciale, ni municipale. Et les commandites n'existaient pas encore. La bibliothèque est demeurée fermée pendant presque 13 ans et n'a rouvert ses portes qu'en janvier 1944.

Entre-temps, le gouvernement du Québec en avait fait l'acquisition pour la somme de 742 000 $, ce qui comprenait le terrain, l'édifice, l'ameublement et les collections documentaires. Elle fut alors confiée au «Secrétariat de la province» avant d'être rattachée au ministère des Affaires culturelles lorsque celui-ci fut créé. Enfin, en 1967, la bibliothèque Saint-Sulpice est devenue la Bibliothèque nationale du Québec.

Présent du passé

Cet édifice témoigne donc d'un passé essentiel. Et on comprend que les citoyens un tant soit peu clairvoyants refusent qu'il soit cédé à une entreprise commerciale, fût-elle promise au commerce du livre. Le groupe de travail chargé d'étudier la «politique du patrimoine culturel du Québec», présidé par Roland Arpin, avait intitulé son rapport Notre patrimoine, un présent du passé. Et en présentant leur document, les membres du groupe de travail ont précisé que «le patrimoine est une composante de la culture, mais une composante de grande importance». Bien sûr, le patrimoine bâti constitue une des composantes les plus visibles de cette culture. Il devient en quelque sorte un outil essentiel pour la sauvegarde des autres composantes.

Aussi, il faut insister pour que l'État québécois conserve ce «présent du passé». L'État possède tous les moyens pour en assurer la protection. Il faut de toute urgence qu'il exerce son droit — son devoir — de préemption et confie cet édifice aux responsables de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qui sauront l'utiliser pour le profit des citoyens tout en assurant son intégrité.