Libre-Opinion: Sauvons l'édifice Saint-Sulpice!

L'annonce récente (Le Devoir, le jeudi 22 novembre 2007) de la vente à des intérêts privés non identifiés par l'Université du Québec à Montréal (UQAM) de l'immeuble de l'ancienne bibliothèque Saint-Sulpice ne saurait laisser personne indifférent.

Haut lieu culturel du Montréal francophone des débuts du siècle dernier, ce bâtiment a longtemps été le coeur historique de la Bibliothèque nationale du Québec. On ne peut que s'interroger sur la vocation à venir de l'édifice Saint-Sulpice et souhaiter qu'elle demeure publique. Quelle que soit la nouvelle occupation de l'immeuble, librairie ou autre, si elle est commerciale, elle ne pourra en effet qu'être en défaut par rapport aux responsabilités publiques qu'appelle cet immeuble patrimonial.

La bibliothèque Saint-Sulpice n'est pas un bâtiment comme un autre. Hautement symbolique pour la culture québécoise en général et montréalaise en particulier, son classement par le gouvernement du Québec en 1988 ne reposait pas uniquement sur la valeur exemplaire de son architecture néoclassique mais aussi et surtout sur le fait que l'édifice Saint-Sulpice a représenté depuis les débuts un phare culturel pour le Québec, le Canada et l'Amérique française.

Lorsque les sulpiciens l'ont construit, en 1915, pour accueillir les collections de leur riche cabinet de lecture et y ajouter une salle de conférence, ils avaient l'ambition d'en faire le plus grand centre de recherche et de référence de langue française en Amérique. Cette vocation, intimement liée à l'institution, transparaît dans l'oeuvre de l'architecte Eugène Payette et fut mise en oeuvre par le grand bibliothécaire que fut Aegidius Fauteux, dont le travail fut poursuivi par tous les responsables de l'institution, en particulier depuis la création de la Bibliothèque nationale du Québec, en 1967.

Mission historique et service public

Après le déménagement de la Bibliothèque nationale dans ses nouveaux locaux, en 2005, il était en effet normal qu'on songe à trouver une nouvelle vocation à l'édifice. L'UQAM avait alors proposé d'en faire un lieu de recherche et de savoir dans les domaines de la culture et du patrimoine. La Société immobilière du Québec le lui avait alors vendu et la mission historique de l'immeuble paraissait protégée. Les difficultés financières que connaît l'UQAM aujourd'hui la conduisent à s'en départir, mais il est difficile d'accepter qu'une institution publique aliène sans garantie de continuité un bien collectif dont elle est légalement propriétaire, certes, mais aussi moralement dépositaire et fiduciaire au nom de tous les citoyens du Québec.

Le bon sens et l'intérêt public dicteraient que l'édifice Saint-Sulpice soit désormais confié à Bibliothèque et Archives nationales du Québec, dans la mesure où BAnQ non seulement a laissé sur ce site son socle historique et assurément une partie de son âme mais pourrait également mettre en oeuvre un projet patrimonial public. Il semble donc essentiel que la mission publique de l'édifice Saint-Sulpice soit poursuivie par d'autres moyens, et nous pensons qu'une intervention rapide du ministère de la Culture est indispensable à cette étape du processus.

Le temps presse et, si rien n'est fait, l'édifice Saint-Sulpice sera menacé par des transformations que personne ne pourra contrôler, si on fait exception des éléments architecturaux protégés par le classement. Rien n'interdira qu'on retrouve dans cet immeuble cela même, s'en souvient-on, qu'on trouvait dans ce Palais du livre heureusement délogé par la construction de la nouvelle Bibliothèque nationale.

Ce serait un retour des choses désastreux, mais il peut être évité. En vertu de l'article 32 de la Loi sur les biens culturels, nul ne peut en effet aliéner un bien culturel classé sans avoir donné à la ministre un avis écrit préalable d'au moins 60 jours et sans l'autorisation de la ministre, qui reçoit l'avis de la Commission des biens culturels. La ministre et cette commission doivent aussi s'assurer que tout bien culturel classé soit conservé en bon état (article 30).

La ministre doit intervenir

Compte tenu de la richesse historique de cet immeuble et de la nécessité de garantir sa vocation comme lieu de culture et de mémoire, il nous semble que la seule solution consiste en ce que la ministre exerce le droit de préemption qui lui est octroyé par la loi et s'oppose à la transaction en cours. Il nous semble également qu'il reviendrait à BAnQ de mettre en oeuvre un nouveau projet pour l'édifice Saint-Sulpice et que la ministre de la Culture pourrait lui en donner mandat le plus rapidement possible. La dégradation actuelle de l'immeuble, inoccupé depuis 2005, laisse prévoir le pire si rien n'est fait. Dans ce dossier, l'UQAM devrait se comporter en citoyen exemplaire et s'assurer notamment de la préservation du bâtiment et de sa mission historique.

Nous appelons donc instamment la ministre de la Culture, Christine St-Pierre, à intervenir sans délai pour sauver l'édifice Saint-Sulpice. Autrement, nous serons mis en face d'un nouvel épisode d'effritement du patrimoine du Québec au nom de simples opérations économiques et comptables. Au moment où nous célébrons l'histoire des sulpiciens, est-il bien raisonnable d'aliéner au profit d'une compagnie à numéros une partie aussi importante de notre mémoire, un pan complet de notre identité? Pour s'épanouir, une culture a besoin d'établissements adaptés et modernes, mais elle a aussi besoin de lieux symboliques, d'espaces collectifs, où elle reconnaît ses racines et cultive sa mémoire. L'édifice Saint-Sulpice est un des plus importants encore aujourd'hui et doit être sauvé.

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Ont signé ce texte:

Jacques Allard, président de l'Académie des lettres du Québec; Gaston Bellemare, président de l'Association nationale des éditeurs de livres; Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal; Michel Claveau, président de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec; Yvan Lamonde, historien, université McGill; Georges Leroux, philosophe, Université du Québec à Montréal; Jacques Michon, directeur du Groupe de recherche sur l'édition littéraire au Québec de l'Université de Sherbrooke; Stanley Péan, président de l'Union des écrivains et écrivaines québécois.