La priorité égarée

D’ici la fin de la campagne électorale, l’équipe éditoriale du Devoir proposera une analyse des principaux engagements des partis politiques sur des thèmes qui interpellent l’ensemble des Québécois. Aujourd’hui : l’éducation.

Au championnat de l’alphabétisation, le Québec est le grand perdant. Il arrive dernier au Canada avec 46 % de sa population considérée comme « analphabète fonctionnelle » — incapable de comprendre des textes longs et complexes. Au marathon de la diplomation, le Québec est aussi à l’arrière du groupe, avec un écart encore inexpliqué et gravissime de près de 10 points de pourcentage entre les filles et les garçons, ces derniers souffrant du recul. La pénurie de personnel heurte de plein fouet le réseau scolaire, au point que au moins 700 enseignants manquaient à l’appel au primaire et au secondaire le jour de la rentrée. Les écoles tombent en ruine. Les budgets de l’éducation alloués aux élèves en difficulté ne cessent d’augmenter, ce qui n’est pas sans effet sur les classes. Dans notre système d’éducation à « trois vitesses », les inégalités ne cessent de se creuser, ce qui a une incidence directe sur les chances de réussite pour tous.

Non, le portrait n’est pas radieux. Sans dramatiser, on peut affirmer que notre réseau d’éducation est en souffrance. Bien qu’il soit le deuxième poste budgétaire en importance, après la santé, on ne cesse pourtant d’y augmenter les dépenses, comme en fait foi le plan budgétaire dévoilé par le gouvernement de la CAQ en mars dernier. Mais un peu comme on le constate en santé, le gigantisme de la machine combiné à des changements majeurs de sa clientèle — élèves et enseignants compris — a fini par avoir raison non seulement du diagnostic — que se passe-t-il donc pour qu’autant d’élèves en difficulté s’ajoutent année après année ? —, mais aussi des solutions porteuses.

Comment expliquer que l’éducation ait été quasi absente du discours des chefs de partis politiques, et ce, malgré le fait qu’elle occupe bel et bien un espace noble dans chacune de leurs plateformes électorales ? Peut-être en raison d’un immense malaise ? L’incapacité de parler d’un problème qui a pris les allures d’une rengaine détestable : ça va mal en éducation, et malgré tous les efforts consentis au cours des dernières décennies, la situation ne s’est pas considérablement améliorée. Peut-être le désir de ne pas ennuyer les électeurs avec un thème qui ne correspond pas à une priorité dans les sondages ? En effet, la santé, le coût de la vie et les considérations environnementales dépassent l’éducation au rang des sujets préoccupants pour les citoyens. Mais… les politiciens n’encouragent-ils pas l’indifférence généralisée en faisant eux-mêmes silence sur un dossier qui devrait enflammer les tribunes ?

Pourtant, les plateformes électorales des cinq principaux partis proposent des mesures qui témoignent — en théorie du moins — de l’importance qu’ils accordent à l’éducation. Dommage que ça ne fasse pas la « clip » du jour ! La majorité des mesures mises en avant sont concrètes, car il est plus vendeur de promettre 30 minutes de plus d’activité physique, une école neuve ou un supplément pour l’achat de fournitures scolaires que de se lancer dans la promesse d’une énième réforme visant l’amélioration de la réussite scolaire. À ce chapitre, notons le courage du Parti québécois et de Québec solidaire, qui ont inscrit noir sur blanc dans leurs plateformes le grand tabou du réseau scolaire québécois, soit le financement public des écoles privées et la ségrégation causée par les pratiques sélectives maintenant étendues aux deux réseaux.

En matière de lutte contre le décrochage scolaire, un problème auquel on devra accorder beaucoup d’attention au cours des prochaines années, dans le sillage destructeur de la pandémie, la Coalition avenir Québec propose d’augmenter les services professionnels aux élèves en difficulté par le truchement d’une plateforme virtuelle. Cette idée a le mérite de venir répondre aussi au défi de disponibilité des ressources. Québec solidaire suggère un « plancher de professionnels », une idée louable, mais qui tombera à plat si la pénurie de personnel vient la contrecarrer. Le Parti conservateur du Québec annonce une « stratégie » visant à améliorer les taux de diplomation dans les filières (professionnelles et techniques) directement destinées à répondre aux besoins des employeurs. Le Parti conservateur et le Parti québécois promettent tous deux un vaste chantier s'attaquant à l'analphabétisme. Les libéraux espèrent rendre le programme de tutorat permanent.

Les Québécois éliront-ils un parti qui sera soucieux de tout mettre en marche afin que la qualité de nos services publics, particulièrement dans le champ social, cesse de se dégrader, et ce, malgré les milliards qui y sont investis ? On a beaucoup parlé de l’état vétuste du parc immobilier des écoles, et cette fragilité s’étend aussi aux collèges et universités. Certains partis causent plus aisément des constructions neuves qu’ils rêvent pour les élèves que des problèmes qui sévissent derrière les murs. Il y a pourtant là une éducation très fragile, qu’on ne raffermira pas avec du béton et du mortier.
 


Correction: Une version précédente de ce texte attribuait au seul Parti conservateur du Québec la promesse d'un chantier sur l'analphabétisme, alors que le Parti québécois lui aussi s'y engage.

 

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